31 janvier 2008

Le livre de l'intranquillité (Fernando Pessoa)

Jadis, quand je parvenais encore à me remémorer mes rêves, je me réveillais parfois avec le souvenir fugitif d'un livre parfait, me demandant par quelle étourderie j'avais pu omettre depuis si longtemps de le relire, alors que j'en avais presque tout oublié du contenu, n'en gardant qu'une vague impression de perfection.

J'étais prêt à me lever d'un bond et aller fouiller ma bibliothèque. Mais avec les derniers voiles de sommeil s'estompait également l'impression de réalité du livre, ainsi que son titre, son auteur, son format. Un peu comme les fées, qui ne sont visibles que si aucun mortel ne regarde vers elles. Me réveillant, j'étais donc rendu à ma condition de pauvre mortel, et le livre magique m'échappait.

Je ne sais si vous avez déjà fait ce genre de rêve ; moi je l'ai fait à plusieurs reprises.

Or un jour, j'ai retrouvé exactement cette impression, mais cette fois bien éveillé, avec un livre bien réel dans les mains. C'était le Livre de l'Intranquillité de Fernando Pessoa.

Non qu'il s'agisse d'un livre parfait ; il s'agirait plutôt d'un non-livre. Je m'explique.

Après la mort de Pessoa, on retrouva chez lui un coffre rempli de milliers de fragments de textes. Certains étaient des poèmes. D'autres ressemblaient à des entrées de journal, des pensées ou aphorismes, des réflexions philosophiques et littéraires, ou encore des confessions. Un grand nombre d'entre eux étaient marqués « L. I. ». Il apparut bientôt que ces initiales faisaient référence à un projet de livre intitulé « le Livre de l'Intranquillité ». Suite à un immense travail d'édition, un volume parut enfin sous ce titre de nombreuses années après la mort de l'écrivain.

Bien sûr, ce livre n'est pas celui que Pessoa projetait. Mais on peut aussi se demander si Pessoa n'a pas volontairement laissé ces fragments dans ce coffre comme une sorte de carte au trésor, s'amusant intérieurement de la subtile machination posthume à laquelle nous serions confrontés. Toujours est-il que le livre actuel, déjà génial en lui-même, n'est que l'ombre d'un livre fantasmé qui aurait été le « vrai » livre de l'intranquillité tel que rêvé par Pessoa. Peut-être le livre parfait. Mais comme la perfection n'est pas de ce monde, tout ce qu'il nous reste, c'est bien le rêve de perfection.

Je me souviens avoir lu le récit suivant, qui donne bien la mesure du génie de l'auteur.

Un jour dont j'ai oublié la date, Fernando Pessoa prit une feuille de papier, s'installa debout face à un grand coffre à tiroirs et se mit à écrire (c'était en effet sa position habituelle de travail) une trentaine de poèmes dans une sorte de transe.

Le premier groupe de poèmes étaient de la plume d'un certain Alberto Caeiro ; « mon maître était apparu à l'intérieur de moi » dira plus tard Pessoa. Le six suivants furent composés par Pessoa, luttant contre « l'inexistence » de Caeiro. Mais Caeiro avait des disciples ; l'un d'entre eux, Ricardo Reis, contribua à quelques autres poèmes. Une quatrième individualité se manifesta. D'un seul trait, sans hésitation ni correction (ainsi le raconte Pessoa), apparut « l'Ode Triomphale », par Alvaro de Campos.

Il ne s'agit pas d'un simple emploi de pseudonymes. Les « hétéronymes » comme il les appelle, ont chacun leur voix propre, leur style et leur technique d'écriture bien distincte, ont une biographie complexe (et ont d'ailleurs conscience des autres personnalités), et des influences littéraires et politiques bien distinctes ; bref, ils ont une existence et une réalité propres.
Savez-vous que dans le livre « l'Année de la Mort de Ricardo Reis » de José Saramago, le personnage central est bien cet hétéronyme créé par Pessoa.

D'autres personnalités émergeront encore par la suite, notamment un certain Bernardo Soares, auteur de la majorité des pièces du livre de l'intranquillité.

Après avoir passé de nombreuses années avec « les Fleurs du Mal » comme livre de chevet, Pessoa a réussi le tour de force de détrôner Baudelaire dans mon cœur. C'est dire si je pense que son génie est immense.
Le livre de l'intranquillité n'est pas un livre à lire d'une traite. Il est à déguster à petites doses, et fait pour accompagner longtemps le lecteur. J'espère faire encore un long et beau voyage en sa compagnie.

« J'ai duré des heures ignorées, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j'ai faite une nuit, au bord de la mer, sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre des hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l'histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer. J'ai souffert en moi-même, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et ce sont les angoisses de tous les temps qui ont, avec moi, longé le bord sonore de l'océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu'ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n'a jamais dit - c'est de tout cela que s'est formée la conscience sensible avec laquelle j'ai marché, cette nuit-là, au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l'autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l'enfant qu'elle n'a jamais eu, ce qui n'a eu de forme que dans un sourire ou une occasion, à peine esquissée, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué en cet instant-là - tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s'en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d'un mouvement grandiose l'accompagnement grâce auquel je dormais tout cela. »

Cow's blues


there was a very big cow

one day her spirits went low

she took up drinking whisky

then, though a little dizzy

applied for a position

in the administration


she became the adviser

over all foreign matters

to a dummy president

so it was no accident

when on a monday morning

instead of the normal thing


he decided to wage war

to one he called a liar

because he made hamburgers

out of some poor cow sisters

now best be vegetarian

or you'll be sent to Iran



Du pouthaque et des rouboutchous

- Pouah, c'est dégoûtant !

- Pouthah, des goûtants !

- Mangez vos légumes, les filles! Vous ne pouvez pas bouffer des fish-sticks et des pâtes tous les jours.

- Pourquoi ?

- Papa, veux des fichics !

- Parce que votre corps a besoin de légumes. On devrait manger plus de légumes.

- Mais j'aime pas les endives et les rognons.

- Pouthah, des goûtants, les Grognons !

- C'est pas des endives et des rognons, ce sont des courgettes et des aubergines.

- Mais j'aime pas ces légumes-là. J'ai bien le droit de ne pas aimer, quand-même! Toi, tu n'aimes pas les huîtres et personne ne t'oblige à en manger.

- Papa, veux des fichics et du Gromage !

- Moi aussi je veux des filles chics. Alors dites-moi seulement un légume que vous aimez manger et vous en aurez demain.

- Facile! Du pouthaque et des rouboutchous.

- Ah! ... Et qu'est-ce que c'est?

- Quoi, tu ne connais pas? Eh bien, les rouboutchous, c'est très bon, ça goûte le chocolat. Mais ça fait tousser. Alors pour arrêter de tousser, on prend quelques gouttes de pouthaque.

- Papa, veux du chocoyat !

- Les filles, dans un monde parfait, les légumes goûteraient le chocolat, et Harry Potter ne se serait pas fait tuer par Lord Voldemort. Mais nous ne vivons pas dans un monde parfait, alors, mangez vos courgettes et vous aurez du chocolat comme dessert.

- Quoi? Qu'est-ce que tu viens de dire? Harry Potter est mort? C'est pas vrai!

- Euh... Puisque je te le dis ! Il meurt dans le tome sept.

- Et comment tu le sais? Il n'est pas encore paru, le tome sept.

- Bah, je l'ai lu dans une interview de J.K. Rowling sur internet.

- Tu mens! Il va pas mourir.

- A ton avis, tu croyais vraiment qu'un petit gamin avec sa petite baguette magique pouvait s'opposer au puissant Lord Voldemort? Il a eu beaucoup de chance jusqu'ici, voilà tout.

- Mais il n'était pas tout seul, il y avait plein de sorciers très forts qui le protégeaient.

- Oui, mais le truc, c'est qu'il y avait un traître à Poudlard.

- Un traître à Poudlard ! Ce ne serait pas la première fois. Et c'était qui, cette fois?

- Tu ne devines pas?

- Non. Allez, dis!

- Eh bien, si tu avais écouté attentivement l'histoire que je te lis chaque soir depuis un nombre incalculable de jours, tu aurais remarqué qu'il y a une moldue qui est infiltrée à Poudlard depuis le début et qui passe tout son temps libre à la bibliothèque pour récolter autant de renseignements que possible sur le monde des sorciers.

- Non! Ne me dis pas que c'est Hermione !

- Tu vois, tu as deviné.

- Mais Hermione est l'amie de Harry!

- Justement, les traîtres sont très forts dans l'art de se faire passer pour des gens sympathiques. Ils étudient ça en première année du diplôme de maîtrise en traîtrise appliquée.

- Mais pourquoi est-ce qu'elle aurait trahi Harry? C'est idiot.

- Figure-toi que les moldus en ont eu marre de ces sorciers prétentieux, méprisants et dangereux. Ils vivent dans leur monde magique sans se préoccuper des conséquences de leurs actes pour les autres. Ils jouent à des jeux dangereux avec de la magie noire et des dragons. Des jeux qui font des victimes chez les moldus. Et après, ils les manipulent avec des sortilèges d'amnésie et s'en tirent à bon compte sans jamais devoir répondre de leurs actes. Ces choses-là devaient cesser à tout prix. Après tout, il ne faudrait pas oublier que les gens normaux sont les moldus, pas les sorciers. Harry Potter était un symbole et un danger pour tout le monde. Il était nécessaire de l'éliminer. Maintenant, les sorciers ont enfin compris qu'ils ne sont pas tout-puissants et ne peuvent pas tout se permettre.

- Alors, c'est vrai, il va mourir dans le tome sept, Harry?

- Eh oui! ... Et demain, pour dîner, vous aurez du pouthaque et des rouboutchous!

- Papa, veux du chocoyat !

Et là, comme les courgettes avaient refroidi, je suis allé chercher du chocolat dans le frigo.



Harry Potter et la Goutte de Feu (célèbre statue bruxelloise)

30 janvier 2008

La littérature expliquée aux enfants

- Et voilà, c'est tout pour aujourd'hui. Il est temps de dormir maintenant, il y a école demain!

- Mais, papa, tu crois qu'il est mort, Hagrid?

- Ca, nous l'apprendrons demain. C'est vrai que personne ne résisterait à une telle chute, mais Hagrid, c'est Hagrid, il est plutôt du genre solide.

- En tout cas, ça démarre fort, "Harry Potter et les reliques de la mort". Ca me fait peur. Dis, papa, tu n'as pas peur, toi?

- Haha, les livres de Harry Potter ne me font pas vraiment peur, non.

- Mais tu n'as jamais peur en lisant?

- Hmm, à bien y réfléchir, je crois qu'il y a une histoire qui me fiche sacrément les boules, ouais.

- Ah oui? Laquelle?

- Tu as entendu parler d'Edgar Poe? C'est un auteur américain que j'aime énormément. Il est surtout connu pour ses nouvelles, des petites histoires un peu fantastiques qui ont été superbement traduites par Charles Baudelaire. Et parmi ces histoires, il y en a une qui m'a toujours fait un effet terrible, c'est "la chute de la maison Usher".

- Ô cher-Papa-qui-fait-d'excellents
-résumés, tu veux bien me la raconter?

- Eh bien, l'histoire commence comme de juste à la tombée de la nuit, par l'arrivée du narrateur aux grilles de la propriété Usher, un vieux manoir sombre qui se reflète dans les eaux glauques et froides d'un petit lac.
Il est venu suite à une lettre du maître des lieux, Roderick Usher, un ancien ami d'enfance perdu de vue depuis longtemps, qui le supplie de venir à son secours comme s'il était la seule personne à qui il puisse se confier.

Nous apprenons qu'Usher souffre de graves affections psychiques, dont un des symptômes les plus insupportables est une incroyable acuité des sens. Il ne supporte pas la lumière, ni le contact de certaines matières, et le moindre son, sauf celui de certains instruments à cordes, est un supplice pour lui.
Il a aussi une soeur, que le narrateur entrevoit à peine le premier soir, mais celle-ci va encore plus mal qu'Usher lui-même. En fait, elle est à l'agonie.
Et effectivement, quelques jours plus tard, elle décède. Usher décide alors que le corps de sa soeur reposera dans un caveau situé dans une crypte sous le manoir.

A partir de ce jour, les symptômes d'Usher empirent encore, on dirait qu'il sombre peu à peu dans la folie.
Un soir de tempête, dans un demi délire, Usher confie à son ami ce qui le tourmente. Il semble que sa soeur n'était pas réellement morte quand ils l'ont enfermée dans le caveau. Après quelques jours, Usher, grâce à ses sens exceptionnellement aiguisés, à commencé à percevoir les battements de son coeur, puis sa respiration. Paralysé par la peur, il n'a rien osé faire. Jusqu'à ce soir fatidique où elle a repris conscience, il l'entend s'extirper du caveau, puis de la crypte, gravir les escaliers jusqu'à sa chambre, pour lui reprocher de l'avoir enterrée vivante. "Je vous le dis, mon ami, elle se trouve en ce moment même derrière cette porte!".

La porte de la chambre s'ouvre. La soeur, dans un dernier souffle de vie, se jette sur son frère. Le coeur de celui-ci lâche sous le coup d'une terreur indicible.
Le narrateur, lui aussi gagné par la panique, prend ses jambes à son cou et s'enfuit du manoir. Juste à temps pour voir la veille bâtisse s'effondrer dans le lac, emportant avec son terrible secret les deux derniers membres de l'ancestrale famille Usher.

- Ah oui, c'est pas très joyeux en effet. Mais tu sais, je ne trouve pas ça plus effrayant que la scène du cimetière dans "harry Potter et la coupe de feu".

- Si, pour moi, sans même parler du style magnifique, il y a une grande différence: chez Poe, il y a quelque chose de si proche du réel, de si humain. Même dans ses histoires les plus extraordinaires, il explore les failles de l'esprit humain. Dans ma vie de tous les jours, je n'ai pas peur de me retrouver face à un dragon ou un troll, mais je pourrais avoir peur de la folie ou du désespoir. Avec Poe, on sent que nous ne sommes pas à l'abri de ces choses. Ses histoires sont beaucoup plus inquiétantes que celles de Rowling.

Et puis, une histoire peut toucher ou non quelque chose d'intime, de personnel en nous.

- Tu veux dire que cette histoire de fou a quelque chose de personnel pour toi? Je me demande bien quoi!

- Hmm, tu veux vraiment le savoir? Je crains bien que ce ne soit encore plus effrayant que l'histoire de Poe.

- Oh oui, raconte, s'il te plait!

- Bon, tu l'auras voulu...

Vois-tu, j'avais à peu près ton âge quand mon grand-père est mort après une maladie bien pénible.
A cette époque, les pompes funèbres n'étaient pas encore le business juteux qu'elles sont devenues aujourd'hui. Il était d'usage que les familles transforment une pièce de la maison en chambre mortuaire pendant quelques jours avant l'enterrement, histoire de prendre le temps de faire ses adieux au défunt.

Nous habitions une vieille bicoque dont l'image me revient toujours en tête quand je pense au "Terrier" de la famille Weasley. La maison était construite sur trois niveaux. Le "sous-sol" comprenait deux agréables pièces qui donnaient sur le jardin en contrebas. C'étaient les pièces de vie où la famille se tenait le soir.
Ensuite, il y avait le rez de chaussée comprenant un salon donnant sur l'entrée et la rue, une salle à manger un peu froide et formelle, et un bureau. Puis, encore plus haut, il y avait le premier étage avec les chambres.
C'est logiquement le salon du rez de chaussée qui avait été transformé en chambre mortuaire, où reposait le cercueil encore ouvert de mon grand-père.

J'étais assez impressionnable, à cet âge-là, et c'était la première fois que j'étais en contact aussi proche avec la mort.
Pour te dire la vérité, je n'ai jamais osé regarder le visage de mon grand-père mort. Même lorsque mon père, ayant peut-être remarqué mon trouble et pensant sans doute rationaliser un peu mes craintes imaginaires, me dit sur le ton de la conversation, "tiens, tu as vu comme son aspect à déjà changé? On dirait que sa peau à jauni". Ce qui ne m'incita pas à regarder, mais failli juste me faire vomir. Oui, il aurait pensé à tout sauf à reconnaître ma peur pour ce qu'elle était et à essayer de me rassurer. Quant à moi, bien sûr, je serais mort plutôt que de perdre la face devant mon père et lui avouer que je crevais de trouille.

Le plus terrible, c'était le soir. Vu la configuration de la maison, je devais souhaiter une bonne nuit à mes parents qui regardaient la télé au sous-sol, monter un premier escalier, traverser le salon avec le cercueil de mon grand-père, et prendre un deuxième escalier jusqu'à ma chambre.
Vraiment, j'ignore comment j'ai trouvé le courage de faire ce trajet, et comment je suis parvenu à m'endormir plusieurs soirs de suite dans ces circonstances...

Mais je ne t'ai pas encore dit le plus affreux.
Un soir, ce devait être le troisième soir, en allant dormir, je venais de passer près du cercueil, en prenant bien soin de ne pas le regarder, comme chaque fois, et je m'engageais dans l'escalier vers ma chambre lorsque ...
... ah, j'hésite à le dire, tu ne vas pas me croire, et pourtant je t'assure que je l'ai entendu!
J'ai très nettement entendu mon grand-père respirer.

J'ai eu l'impression que mon sang se glaçait. Ma réaction a été de vite monter dans ma chambre sans faire de bruit, de me cacher sous les couvertures, et j'ai passé le reste de la nuit à guetter le moindre bruit, le moindre souffle, le moindre craquement, et à imaginer les pires choses.
Pas un seul instant, je n'ai songé à appeler mes parents à l'aide; je suis sûr qu'ils ne m'auraient pas cru. J'étais paralysé par la peur, et je crois que j'ai ressenti très exactement ce que décrit Poe dans sa nouvelle. Je savais ce que j'avais entendu, mais la peur m'empêchait de réagir.

Maintenant, tu peux un peu imaginer l'effet que m'a fait cette nouvelle, et tout ce qu'elle a fait ressurgir en moi quand je l'ai lue pour la première fois quelques années plus tard.

Bon, c'est un peu effrayant une histoire comme ça avant de s'endormir, non? Tu veux que je laisse la porte de ta chambre ouverte?

- ...

- Chloé?

- ... rhmzz ...

Tartemolle! Mais elle dort!
Tu parles d'une histoire impressionnante!
Eh bien tant mieux! C'est déjà un beau succès pour un parent, de ne pas transmettre ses propres névroses à ses enfants.

J'ai remonté les couvertures sur ma fille endormie et lui ai donné un bizounuit en remerciant mentalement ce cher Edgar. En ayant couché mes peurs sur papier, il m'a beaucoup aidé à m'en distancier. Je crois que ça lui aurait fait plaisir.

Kafka sur le rivage (Haruki Murakami)

L’autre jour, j’allume la radio et j’entends un concerto pour piano que je ne connais pas. Il m’a suffi de quelques mesures pour identifier le compositeur : Mozart sans aucun doute. Il est tellement reconnaissable que j’ai un peu l’impression qu’il réécrit toujours le même concerto avec quelques variantes. Mais les vrais fans de Mozart vous diront que Mozart fait du Mozart, et qu’ils ne voient pas pourquoi il devrait faire du Bach ou du Beethoven, qu’ils préfèrent écouter 10 concertos de Mozart qu’un concerto de 10 autres compositeurs, que Mozart a atteint une sorte de perfection dans son style, et que faire différent serait perdre une partie de cette perfection.
Mais il me semble plus probable que Mozart était dans un processus de recherche de la perfection, ou en tout cas de son idée de la perfection ; qu’il avait l’intuition de la direction à emprunter, mais n’était jamais (comme tout perfectionniste) complètement satisfait du résultat, d’où les multiples tentatives et variations sur le même thème.

En fait, je n’avais pas l’intention de parler de Mozart, mais de Haruki Murakami ; cependant, pour moi, le rapprochement entre les deux s’impose : Murakami écrit toujours le même roman.
Cela fait un moment que j’ai envie de parler d’un livre de Murakami, mais à vrai dire, cela m’est difficile, car ils se confondent tous dans ma mémoire : les personnages se superposent, voyagent d’un roman à l’autre, des éléments d’intrigue se reproduisent comme dans un jeu de miroirs.

Alors, prenons celui que je viens de terminer, tant qu’il est encore frais dans mes souvenirs, avant qu’il ne rejoigne les limbes obscures de l’univers Murakamien.

C’est un concerto à deux personnages.
Prenez deux personnes en rupture volontaire ou involontaire avec leur vie et avec la société. Deux personnages à l’esprit plus ou moins désaccordé. Deux voix qui vont évoluer parallèlement, puis se poursuivre dans une sorte de fugue, pour finalement se rejoindre.
Ajoutez une touche de fantastique pour donner à l’histoire ce timbre étrange typique du maître. Vous avez une orchestration à la Murakami.

Il reste à créer la mélodie, et là, Murakami puise sans vergogne dans sa bonne vieille réserve de thèmes : l’absence, la solitude, la quête identitaire.
Une fois de plus, une femme insaisissable est absente et un des personnages la recherche sans vraiment la chercher. Une fois de plus, les personnages principaux sont porteurs d’une part d’ombre, d’un secret dont ils ignorent eux-mêmes la nature, et qui les poursuit au cours de leur vie. Une fois de plus, les héros vont se retrouver en situation de rupture, ce qui va les amener à abandonner la vision qu’ils avaient d’eux-mêmes, peut-être pour la remplacer par une autre, mais en tout cas pour évoluer, pour gagner en liberté, se réconcilier un peu avec eux-mêmes.

Donc, encore une fois le même roman, le même concerto. Mais ce qui est incroyable, c’est que comme pour Mozart, la sauce prend et on se fait avoir à chaque coup. Il suffit que ces deux là jouent quelques notes, et notre esprit se met à vibrer à l’unisson, on n’y peut rien. Et on en redemande. Et puis, Murakami se joue un peu de ses thèmes habituels : tout à coup, on s’aperçoit qu’on se trouve dans le nœud d’une tragédie grecque, puis dans une histoire d’amour.

Faut-il vraiment résumer l’ « action » ? Dire que Kafka Tamura, un ado de 15 ans fugue du domicile paternel pour échapper à une sorte de malédiction ; dire que Nakata, un vieux bonhomme dont le cerveau s’est vidé quand il avait 8 ans suite à une évènement bizarre, décide lui aussi de quitter pour la première fois sa banlieue de Tokio, c’est ne rien dire. Mais l’action est-elle vraiment importante pour Murakami ? L’important sont les personnages, et avec une remarquable économie de moyen, Murakami réussit à leur donner une personnalité, un magnétisme, et une présence incroyable. Comme Mozart peut composer un adagio avec quatre notes.

Comme souvent, ces personnages éveillent beaucoup d’échos en moi. Ils me rappellent que la vie est comme la surface d’une bulle de savon ; que cette surface est extrêmement mince, qu’elle peut changer de forme ou éclater à tout moment, qu’elle n’est que bien peu de chose face à l’espace intérieur et extérieur qu’elle délimite, mais qu’il suffit que le bon rayon de lumière la traverse, et pour un instant, elle peut prendre toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. (Hum, je ne suis pas totalement satisfait de la métaphore bullique. J’aurais dû utiliser celle de la peau de banane. Tant pis, ce sera pour une autre fois).

Ce n’est pas mon roman préféré de Murakami (j’aime mieux « the wind-up bird chronicles », ou même « south of the border, west of the sun »), et ce n’est pas encore le roman parfait. L’auteur retombe dans ses habituels tics énervants tels que les descriptions insipides et répétitives de vêtements ou voitures. Il y a des voies sans issues, et des questions sans réponses (comme dans la vie, en somme). Ne vous laissez pas abuser par le début du roman qui démarre en enquête policière sur un phénomène étrange : vous ne connaîtrez jamais le fin mot de l’histoire ! Cette imperfection, on pourrait même croire que Murakami s’en explique ou s’en excuse, et en prenant comme par hasard une analogie musicale :

« Works that have a certain imperfection to them have an appeal for that very reason –or at least they appeal to certain types of people. […] That’s why I like to listen to Schubert while I’m driving. Like I said, it’s because all the performances are imperfect. A dense, artistic kind of imperfection stimulates your consciousness, keeps you alert. If I listen to some utterly perfect performance of an utterly perfect piece while I’m driving, I might want to close my eyes and die right then and there. But listening to the D major, I can feel the limits of what humans are capable of –that a certain type of perfection can only be realized through a limitless accumulation of the imperfect. And personally, I find that encouraging. »

Mais moi, j’y peux rien, je suis conquis, et Murakami peut bien encore continuer à écrire dix fois le même roman, je le lirai toujours avec plaisir.
Pour paraphraser l’aphorisme qui dit que le silence après Mozart est encore du Mozart, longtemps après avoir refermé un livre de Murakami, cette ambiance étrange et nostalgique si particulière continue à me bercer. Et ces personnages si attachants à m’accompagner comme des ombres.

« Why don’t you just go ahead and imagine what you want ? You don’t need my permission. How can I know what’s in your head? »

Murakami sur le rivage

Alors, c'est ça le Mistral!
Depuis le temps que j'en entends parler, j'ai enfin pu expérimenter le phénomène.
Enfin, je ne suis pas sûr que le Mistral souffle vraiment dans le coin où je me trouvais, mais j'ai envie de croire que c'était bien lui. A défaut de pouvoir me payer les Alizés ou le Zéphyr, je trouve que le Mistral, c'est déjà pas mal. J'ai toujours aimé les noms que les hommes donnent aux vents. Aux vents et aux étoiles.

Or donc, cette année, il avait été décidé que nous passerions des vacances en camping. Dans la caravane du beau-frère, sise au bord du lac de Sainte-Croix, près des gorges du Verdon. Allez, ne me dites pas que vous n'avez pas au moins un beau-frère à caravane, vous aussi!

Sitôt arrivés sur place, j'ai reçu un SMS plutôt énigmatique du beau-frère en question disant: "Bonnes vacances. Profitez bien des plaisirs du lac!".
Les "plaisirs du lac"! Qu'est-ce que ça pouvait bien être? Je me suis promis d'essayer de le découvrir.

En fait, ces vacances étaient surtout supposées plaire aux filles, mais moi, je ne me réjouissais que moyennement à l'idée de vivre et dormir à quatre dans un espace de dix mètres carrés pendant deux semaines (non mais de quoi se plaignent-ils dans les Favelas, ils vivent au quotidien ce que bon nombre de mes semblables triment toute l'année pour s'offrir pendant quinze jours de vacances). En plus, j'ai l'habitude de m'endormir assez tard, alors dans la caravane, j'aurais emmerdé tout le monde avec la lumière pour lire.

Aussi, j'ai eu droit à l'égard exceptionnel d'avoir une tente rien que pour moi plantée à côté de la caravane.
Une tente T3+, s'il vous plait! Le sigle "T3+" signifiant que l'engin est théoriquement conçu pour accueillir au moins trois personnes, ainsi que l'indique la brochure jointe. Alors, je ne sais pas si les campeurs pratiquent des positions particulières pour dormir, parce que moi, j'ai l'habitude de dormir allongé. Et je ne suis pas un géant (1m86), mais allongé dans ma tente T3+, j'ai beau prendre le problème sous tous les angles, j'ai les pieds qui dépassent (ou la tête, mais je préfère que ce soient les pieds, j'ai l'impression que ça fait (un peu) moins con).

Une tente, ça n'a aucune inertie thermique, bien sûr. Donc, le soir et le matin, il y fait étouffant. Au milieu de la nuit, on y caille des billes, surtout les jours de Mistral. Mais je dois reconnaitre qu'il y a une période entre 23:30h et 2h du matin où il y fait absolument délicieux, une température que nous envient même les propriétaires de caravanes ou mobil-homes.
Oui, parce que je dois vous dire que maintenant, je me considère définitivement comme membre de la caste des campeurs sous tente, les seuls campeurs dignes de ce nom.
On ne saurait imaginer les tensions larvées qui rongent les relations entre les trois grandes classes sociales du camping.

Il y a d'abord les campeurs en tentes, appelons-les "tentards opineliens", si vous voulez bien. Ce sont les purs et durs, derniers héritiers d'une tradition immémoriale, presque d'une philosophie. Ils mènent une vie austère, en harmonie avec la nature, se plient à ses rythmes, et observent d'un air triste et mélancolique, bien que dénué de ressentiment, leur univers s'estomper inexorablement au profit des disciples du mobil-home.

Les "caravanistes sanibroyants", eux, sont en général de joyeux beaufs à la vie bien réglée, alternant entre longs apéros, parties de boules interminables, et soirées karaoke au bar du camping. Le caravaniste a toujours un blague bien grasse en réserve et arbore sous un ventre proéminent le même petit maillot de bain échancré durant toutes les vacances.

Les "mobilhomiens turbocompressés" sont au camping ce que les traders de Wall Street sont à l'économie ultra-libérale. Ces jeunes loups nomades aux dents longues affichent fièrement leur réussite sociale et masquent à peine le mépris qu'ils éprouvent pour ces pauvres tentards qui s'accrochent encore stupidement à un univers révolu et refusent d'accepter l'inévitable évolution technologique.

Mais revenons à ma tente, que ma fille de trois ans a directement surnommé "la caverne de papa". Si elle n'avait aucune isolation thermique, elle n'avait non plus aucune isolation phonique. J'ai donc pu jouir d'une douce musique que seuls les vrais tentards connaissent: la symphonie des tirettes de tente, à l'heure où les tentards sortent et se dirigent, lampe torche à la main, vers le bloc de sanitaires pour un dernier pipi avant de s'enfermer définitivement pour la nuit. Il règne à ce moment une véritable communion d'esprit entre tentards, les paroles ne sont plus nécessaires, un simple coup d'oeil suffit pour établir un lien de reconnaissance, pendant que d'un bout à l'autre du camping, se répondent les appels déchirants des tirettes. Zîîîîp zîîîp!

Puis le Mistral se met à gronder. Il choisit toujours la nuit pour reprendre force, ce salopiaud, si bien que toute la tente se met à vibrer, telle une voile perdue dans la mer déchaînée. Je comprends alors l'angoisse du navigateur solitaire, dont la survie dépend de la résistance de quelques minces haubans. Il n'y a plus qu'à attendre. Enveloppé dans mon sac de couchage, car le froid a gagné, assis en tailleur dans l'habitacle, lisant quelques pages à la lueur vacillante d'une lampe de poche. Attendre que le Mistral daigne se calmer un peu et m'autorise à m'étendre pour trouver le sommeil.

Comme le camping était situé sur le rivage du lac, le terrain était en pente douce, et quand je dormais, mon sac se mettait à glisser petit à petit sur le matelas gonflable, et mes pieds à dépasser de plus en plus. Je me réveillais en général quand je me retrouvais couché sur le sol devant ma caverne, mais une fois, je me suis fait plus ou moins piétiner par un groupe de jeunes rentrant assez éméchés d'une soirée au village, et qui se sont enfuis en rigolant (s'ils avaient vraiment eu de l'humour, ils en auraient profité pour chanter l'hymne des caravanistes "le tentard sanglant est levé").

Après un tel réveil en sursaut, il n'y a plus qu'une chose à faire: aller prendre une bière dans le frigo du beau-frère. Enfin, une bière, je veux dire une Kronenbourg, cette espèce de succédané gazeux de pisse de chameau que les Français appellent bière par dérision.
Et alors, en levant la tête pour boire au goulot, mes yeux montent vers un spectacle vraiment sublîme: la voie lactée comme seuls l'air pur et l'absence de lumière urbaine permettent de la voir. Et je me perds pendant de longues minutes dans la contemplation de notre galaxie, me sentant comme un grain de poussière sur un cailloux, et pensant qu'il n'y a sans doute pas de spectacle plus beau.

Et ainsi nuit après nuit.
- Yves, (c'est mon beau-frère) si jamais tu me lis, pardonne-moi d'avoir sifflé toute ta réserve de Kronenbourg.

Et la journée?
La journée, il y a le lac.
Et le rivage du lac: une étroite "plage" de cailloux sur laquelle s'entassent les campeurs sans distinction de classe cette fois, recherchant l'ombre diffuse dispensée par un rare pin décharné.
Est-ce cela le plaisir du lac? Se faire griller par 35 degrés à l'ombre jusqu'à n'en plus pouvoir, et aller se jeter dans l'eau qui en comparaison semble glacée, puis en ressortir en grelotant et recommencer une phase de grillade?
Pendant le grill, on passe le temps comme on peut.

On observe les planches à voile.
- Regarde papa, ce qu'on réussit à faire avec une planche à voile! Faut être méga-doué hein!
- Bah, ça fait quand-même huit fois qu'elle tombe à l'eau en dix minutes!
- Mais non, je ne te parle pas de la fille en mini maillot là-bas, mais du gars qui fait du slalom juste en face de nous!
- Ah, oui, tu as raison, je ne l'avais pas vu, c'est vrai qu'il se débrouille pas mal.

On lit un peu, quand il ne faut pas lancer des cailloux dans l'eau avec la plus jeune ou la tirer dans son mini bateau à gonfler.
J'ai lu trois bons livres.

"La fin des temps" de Haruki Murakami.
Un des meilleurs Murakami, à mon avis. Je serais presque tenté de le placer juste derrière "les chroniques de l'oiseau à ressort". Mais peut-être aussi que je dis ça après chaque Murakami que je lis. Celui-ci en tout cas, donne encore plus franchement dans le fantastique que d'habitude, et l'auteur nous emmène dans un pays des merveilles pas si merveilleux que ça.
Je crois que c'est Inganmic qui disait "entrer dans un roman de Murakami, c'est comme entrer dans un rêve". Je trouve ça très juste. Le langage est très onirique, la réalité complètement décalée, mais les personnages sont impuissants à la remettre en cause, comme s'ils vivaient un rêve.
Murakami, au moyen de personnages un peu caricaturaux, mais universels, explore les sous-terrains et les zone sombres de notre esprit.

Un jour, je lisais "la fin des temps" sur la plage, et à côté de moi, une dame était en train de lire "Kafka am Strand", du même Murakami. J'avais envie de lui parler du forum, mais sur le moment, je n'ai pas osé.
Le lendemain, je suis retourné au même endroit en espérant vaguement la revoir. Mais à sa place, il y avait un asiatique qui ressemblait furieusement à Haruki.
Et si c'était lui! Peut-être que Murakami aime la France et le camping, qui sait? Est-ce qu'il serait plutôt caravaniste, mobilhomien, ou tentard?
Ou alors, j'étais peut-être simplement en plein milieu d'un rêve Murakamien. Bon, j'ai sorti mon livre à tout hasard en lui présentant ostensiblement la couverture, mais il n'a pas eu la moindre réaction.

J'ai aussi lu "Echines" de Philippe Djian.
Ce bouquin, il tient par son style. C'est une histoire assez banale sur le temps qui passe, l'amitié, l'amour, mais les personnages ont pas mal d'épaisseur et sont bien dessinés. Surtout, la manière dont c'est raconté fait qu'on est captivé par cette lecture.
C'est peut-être ça le style: être capable de captiver le lecteur avec une histoire banale.

L'ennui, avec les bouquins de Murakami et Djian (surtout Djian), c'est que les héros n'arrêtent pas de pinter. Et moi, sur ce plan là, je suis très influençable. Quand le héros boit une bière, j'ai envie de bière; quand le héros boit un whisky, j'ai envie de whisky, quand le héros boit du vin, ... c'est très mauvais pour la ligne, la lecture.

Enfin, j'ai lu "Gibier de potence" de Kurt Vonnegut.
Une fois de plus, le vieux Kurt nous fait le coup de la préface géniale. On dirait une chronique de Thom. Puis, il y va d'un portrait des USA par petites touches cyniques, peint par un personnage au point de vue toujours original. Kurt mèle un peu de réalité à une fiction plus réelle que la réalité, et c'est finalement une charge au vitriol sur le rêve américain.

Vous savez ce que j'ai envie de dire pour rire?
Murakami est un caravaniste, Djian un mobilhomien, et Vonnegut un tentard. Et c'est peut-être pour ça, en derniers recours, que ma préférence va à Vonnegut.

Il y a quand-même un petit plaisir qui fait du bien après avoir passé une après-midi d'alternance grill/lac glacé: c'est de rentrer au camping et d'aller prendre une douche juste tiède. En plus, on peut parfois surprendre une conversation intéressante dans les douches voisines. Comme par exemple celle que je vous retranscris plus ou moins fidèlement, qui avait lieu entre deux jeunes filles se douchant dans des cabines contigües.

- Hier soir, y a un gars qui m'a demandé de le laisser rentrer dans le camping. J'y dit: "Pourquoi c'est qu'tu veux rentrer?". Y m'répond qu'y dort au bord du lac et qu'y n'a pas pris de vraie douche depuis quinze jours. Alors j'y dit: "Et si j'te laisse prendre une douche au camping, qu'est-ce tu m'donnes en échange?".
- Wah, t'es futée, toi!
- Ouais, ça tu peux l'dire. Alors, y m'dit: "J'viendrai dormir dans ta tente et j'te f'rai grimper aux tentures".
- Wah, le con! (Oui, je sais, le seconde fille commençait toute ses phrases par la même interjection) Y a pas d'tentures dans une tente! J'espère qu'tu t'es pas faite avoir!
- Tu rigoles! Ch'suis pas si conne! J'y dit: "T'es p'têt en train d'te vanter. Alors tu viens d'abord dans ma tente, et si c'est bien, alors, après j'te laisse prendre une douche".
- Wah putain, t'es vachement balèze, toi! Moi, j'y aurais jamais pensé! Et alors, c'était bien?
- Bah, ch'sais pas trop. Y puait tellement des pieds qu' j'ai pas pu m'concentrer sur la bagatelle. Mais j'ai eu pitié d'lui, pi j'ly ai quand-même laissé prendre sa douche après.
- Wah, la classe! Euh, et où c'est k'y dort déjà, tu disais?

Faut croire qu'il y a certainement différents types de "plaisirs du lac". A chacun(e) le sien.
Mais pour moi, finalement, regarder les étoiles en buvant une Kronenbourg, c'était peut-être ça le vrai grand plaisir du lac.

Abattoir 5 (Kurt Vonnegut)

Est-ce qu’il a une sorte de génie, ou est-ce qu’il est à moitié dingue ? Est-ce que ses histoires sont originales, intelligentes, écrites dans un style bien personnel et identifiable, ou est-ce du n’importe quoi écrit n’importe comment en se donnant des allures de conte philosophique pour se moquer du monde ?

J’avoue ne pas avoir les compétences nécessaires pour juger de la qualité littéraire de son œuvre. J’avoue même que certains de ses livres m’ont laissé fort dubitatif. Aussi, je n’essayerai pas d’objectiver mon jugement sur le livre dont il est question. D’ailleurs, je ne suis pas à la recherche de la plus belle ou de la meilleure œuvre littéraire, je recherche des livres qui me touchent, qui m’émeuvent, qui me font réfléchir, qui m’amusent, qui me surprennent. Et à cette mesure là, « Abattoir 5 » remplit bien son contrat. Je pense bien qu’il figure dans le top 10 de mes livres préférés.

Certains disent que c’est un des meilleurs plaidoyers contre la guerre. Moi je dis que ce n’est pas un plaidoyer, ni même une démonstration. Ce texte est une évidence. Je ne sais pas s’il y a des guerres justes, mais après avoir lu ce livre, je tiens pour sûr qu’il n’y a pas de guerre qui ne soit une folie et une absurdité complète.

La guerre, celle de 40, Kurt l’a vécue. Américain doté d’un patronyme allemand, il est fait prisonnier et interné –faute de mieux, dans un ancien abattoir de la ville de Dresde. Au même moment, l’état-major allié décide de rayer cette ville de la carte, faisant 135000 victimes en grande majorité civiles. Par miracle, Kurt s’en sort, mais le spectacle qu’il découvre va bien sûr le marquer à vie.

Rentré au pays, l’écrivain Kurt Vonnegut sait qu’il devra un jour ou l’autre accoucher de ce fardeau en en faisant un livre. Mais sous quelle forme ? Les mots résistent. Il s’en explique 23 ans plus tard dans la préface de son livre, soi dit en passant, une des plus remarquables préfaces que j’aie pu lire.

Dans cette préface, Kurt se met en scène, c’est déjà du roman (elle porte en fait le numéro de chapitre 1). Et puis, chapitre 2, Kurt se mue en Billy Pelerin, « héros » du livre :

« Ecoutez, écoutez :

Billy Pelerin a décollé du temps.

C’est un veuf gaga qui s’est endormi, Billy a ouvert les yeux le jour de son mariage. Il est entré par une porte en 1955, est ressorti par une autre en 1941.»

Vonnegut est catégorisé comme écrivain de science fiction. Aussi, cette histoire de voyage dans le temps et l’espace peut-être lue au premier degré avec beaucoup de plaisir comme un classique procédé de SF.

Et d’ailleurs, moi j’aime lire les histoires au premier degré, sans essayer de comprendre le sens caché du symbole ou de l’allégorie. Si l’écrivain est bon, ces transpositions doivent se faire de manière pratiquement inconsciente. Oui, il y a un travail qui se fait en nous et qui nous touche sans qu’on sache très bien où ni pourquoi.

Mais si on se met dans la peau de Kurt, avec ce qu’il a vécu durant la guerre, et particulièrement à Dresde, ces images et ces sensations qui reviennent le hanter durant 23 ans, probablement sans prévenir, qui l’agrippent et le projettent dans un enfer passé, mais probablement encore très présent, on peut s’imaginer que le rapport au temps n’est pas le même pour lui que pour nous. Alors, oui, Billy voyage dans le temps, et ça ne me surprend pas et ne me choque pas.

De même pour cette partie qui semble risible ou Billy se fait enlever par des extra-terrestres et enfermer dans une cage de zoo tout-confort sur la planète Tralfamadore. Bien oui, je peux comprendre le besoin de s’échapper très très loin, de s’enfermer dans une bulle où pouvoir enfin vivre sans soucis et sans cauchemars.

Et aussi, faut croire qu’il faut prendre autant de distance pour avoir un regard extérieur sur la folie des hommes. D’ailleurs, on pourrait parfois se demander si les humains ne méritent pas d’être enfermés au zoo dans la section « animaux bizarres » ?

Kurt se voit et voit Billy, son héros. Billy se voit à plusieurs époques, dont certaines ont même la couleur du bonheur. Mais Billy sera toujours un peu à côté de lui-même, trop conscient pour pouvoir jouir pleinement du bonheur en toute insouciance, pour pouvoir être complètement avec les autres ou même avec lui-même.

Il faut que je parle aussi du ton de Billy, ou si vous voulez du style de Kurt. C’est écrit très simplement, de manière presque détachée. Comme s’il fallait se limiter à relater des faits. Parce que tout sens, toute logique en ce qui concerne la guerre échappe à Billy. La soi-disant logique utilisée par le reste du monde n’est pas celle de Billy. Et au cours du livre, on ne peut que prendre le parti de Billy contre le reste du monde.

« … Un soldat allemand muni d’une torche électrique s’est enfoncé dans l’obscurité, est resté longtemps invisible. Quand il est remonté, il a annoncé à un gradé perché au bord qu’il y avait des morts par douzaines au fond. Assis sur des bancs. Intacts.

C’est la vie.

L’officier a ordonné d’élargir la brèche et d’y appuyer une échelle afin de procéder à l’extraction des restes. C’est ainsi que fut inaugurée la première mine de cadavres de Dresde.

On se mit à en exploiter des centaines.

[…] Au milieu de tout ça, ce pauvre bougre d’Edgar Derby, le professeur, fut attrapé avec une théière ramassée dans les catacombes. Il fut arrêté pour pillage, jugé, fusillé.

C’est la vie. »

J’ai l’impression que Kurt n’a pas vraiment choisi cette manière de raconter son histoire, mais qu’elle a du s’imposer progressivement à lui au cours des années. Tout comme Billy n’a pas choisi de voyager dans le temps.

Billy est un anti-héros. C’est moi. C’est vous. Aux prises avec un monde incompréhensible, qui parfois sombre dans l’horreur totale.

Il essaye de transiger avec une vie qu’il sent déjà vécue, et est obligé d’inventer de nouvelles règles pour faire face à son destin et continuer son tortueux chemin.

« Un tralfamadorien en présence d’un cadavre, se contente de penser que le mort est pour l’heure en mauvais état, mais que le même individu se porte fort bien à de nombreuses autres époques. Aujourd’hui, quand on m’annonce que quelqu’un est décédé, je hausse les épaules et prononce les paroles des Tralfamadoriens à cette occasion : ‘c’est la vie’ »

Alors, folie ou génie ? La frontière entre les deux est parfois bien mince. A vous de voir…

The Hitchhiker's Guide to the Galaxy (Douglas Adams)

Anecdote véridique.

Je suis à table, en bonne compagnie, en train de déguster un bon repas.

Soudain, un détail me frappe, une connexion se fait dans mes neurones, et une irrésistible envie de rire commence à me chatouiller la gorge. Plus j’essaye de la réprimer, moins j’y arrive. Je rougis, mes yeux se mouillent, je me mords les lèvres, tousse, sors mon mouchoir, mais rien n’y fait, le rire est plus fort que tout !

En face, on me regarde d’un oeil soupçonneux :

- « Pourquoi tu ris ? J’ai dit quelque chose de drôle ? J’ai fait une tache ?

- Non, c’est rien, ce plat me faisait juste repenser à un truc marrant que j’ai lu.

- Raconte !

- Non, je raconte mal, et puis ça ne te ferait pas rire.

- Mais si, raconte ! »

[Je raconte …]

- « Et tu trouves ça drôle ?

- Ben … ouais »Et le rire reprend de plus belle.

Embarrassant comme situation, pas vrai ? Alors, si vous ne voulez pas courir le risque de vivre ce genre d’inconvénient –ou pire, si vous n’avez pas un contrôle absolu de votre vessie, un bon conseil : ne lisez PAS …

Le Guide Galactique de Douglas Adams
Ou en V.O.: The Hitchhiker's Guide to the Galaxy – a trilogy in five parts

Dans sa jeunesse, Douglas Adams visitait le monde en suivant les conseils d’un guide pour voyageurs désargentés. Je ne vous raconte pas l’anecdote farfelue qui un soir, à Vienne, l’amena à convertir en bière tout l’argent qui lui restait et à passer la nuit couché dans un pré, cherchant en vain le sommeil, et contemplant la voûte étoilée qui tournoyait et tanguait sous l’effet de l’alcool.

Ce soir là, Adams eut une révélation : « Bon sang ! Ce qu’il faudrait, c’est un guide de voyage pour les touristes de la galaxie ! »

Cette idée lui trotta dans la tête jusqu’à ce qu’il rencontre à la BBC un producteur assez fou pour croire en son idée. Ce fut le début d’une série radiophonique devenue culte chez nos amis anglo-saxons.

Plus tard, vu l’incroyable retentissement de l’émission, Adams rassembla ses papiers pour en faire une série de livres. C’est ainsi que naquit « Le Guide ».

“In many of the more relaxed civilizations on the Outer Eastern Rim of the Galaxy, the Hitch Hiker's Guide has already supplanted the great Encyclopaedia Galactica as the standard repository of all knowledge and wisdom, for though it has many emissions and contains much that is apocryphal, or at least wildly inaccurate, it scores over the older, more pedestrian work in two important respects.

First, it is slightly cheaper; and second, it has the words “Don’t panic” inscribed in large friendly letters on it's cover.”

Il ne faut donc pas s’attendre à de la grande littérature, ici, ou à une construction élaborée (il y a d’ailleurs de nombreuses incohérences). Par contre, on y gagne en improvisation, en liberté de ton, en humour débridé.

Le Guide contient, ou plutôt devrait contenir une section sur la planète Terre.

Pour rédiger cette section, un émissaire de l'éditeur, un certain Ford Prefect, originaire de Bételgeuse, travaille incognito chez nous depuis une quinzaine d’années. Mais malgré son labeur acharné, ses impressions de notre planète se résument à peu de chose, deux mots en fait : "mostly harmless".

Ford a un ami terrien du nom d’Arthur Dent. Un anglais on ne peut plus moyen qui au début du livre est en prise avec un problème personnel : la municipalité veut détruire sa maison pour faire place à une sortie d’autoroute.

Mais ce drame mineur est en fait l’image en modèle réduit d’un autre drame qui se joue au niveau de la planète. En effet, au même moment, un vaisseau Vogon s’apprête à détruire la Terre pour faire place à une dérivation spatiotemporelle (ou quelque chose comme çà).

Vous voulez plus d’info sur les Vogon ? D’accord :

"Here is what to do if you want to get a lift from a Vogon: forget it.

They are one of the most unpleasant races in the Galaxy - not actually evil, but bad tempered, bureaucratic, officious and callous. They wouldn't even lift a finger to save their own grandmothers from the Ravenous Bugblatter Beast of Traal without orders signed in triplicate, sent in, sent back, queried, lost, found, subjected to public enquiry, lost again, and finally buried in soft peat for three months and recycled as firelighters.

The best way to get a drink out of a Vogon is to stick your finger down his throat, and the best way to irritate him is to feed his grandmother to the Ravenous Bugblatter Beast of Traal.

On no account allow a Vogon to read poetry at you."

Les deux amis ont juste le temps de quitter la planète, et les voila partis pour une errance à travers la galaxie, qui les conduira dans des endroits aussi célèbres que "Le Dernier Restaurant avant la Fin du Monde", ou la montagne où Dieu a laissé son dernier message à la Création.

Ils rencontreront aussi des personnages plus fous les uns que les autres, comme Marvin, l’androïde dépressif, ou Zaphod Beeblebrox, le président (complètement félé) de la galaxie (voilà, vous savez d’où vient mon pseudo).

Alors, préparez-vous un « pan-galactic gargle blaster » (le cocktail à la mode dans le reste de la galaxie), installez-vous confortablement, ouvrez le Guide, et partez à la découverte de « La Vie, l’Univers, et le Reste ».

Ah, mais pour cela, il faut encore que je vous copie la recette de ce cocktail :

"The best drink in existence is the Pan Galactic Gargle Blaster.

The effect of drinking a Pan Galactic Gargle Blaster is like having your brains smashed out by a slice of lemon wrapped around a large gold brick.

See chapter two to see on which planets the best Pan Galactic Gargle Blasters are mixed, how much you can expect to pay for one and what voluntary organisations exist to help you rehabilitate afterwards.

To mix one yourself:

Take the juice from one bottle of Ol' Janx Spirit. Pour it into one measure of water from the seas of Santraginus V - Oh that Santraginean sea water. Oh those Santraginean Fish!!!

Allow three cubes of Arcturan Mega-gin to melt into the mixture (it must be properly iced or the benzine is lost).

Allow four litres of Fallian marsh gas to bubble through it, in memory of all those happy Hikers who have died of pleasure in the Marshes of Fallia.

Over the back of a silver spoon float a measure of Qualactin Hypermint extract, redolent of all the heady odours of the dark Qualactin Zones, subtle sweet and mystic.

Drop in the tooth of an Algolian Suntiger. Watch it dissolve, spreading the fires of the Algolian Suns deep into the heart of the drink.

Sprinkle Zamphuor,

Add an olive.

Drink.....but.....very carefully."


Ca me rappelle une autre histoire...

Il y a longtemps, dans un bar que je fréquentais, chaque fois que le barman venait prendre ma commande, je demandais "Un gargle blaster, s'il vous plait".

Très poli, le barman me répondait invariablement "Désolé, monsieur, nous n'en avons pas. Voulez-vous consulter notre carte?"

Alors, je prenais l'ai déçu et commandais une Guinness.

Jusqu'au jour où, comme d'habitude, je commande un gargle blaster, mais le barman me répond "Certainement, monsieur".

Il disparaît derrière le bar et revient un peu plus tard l'air content de lui avec un verre d'un liquide à la couleur inquiétante : "Votre gargle blaster, monsieur".

Eh bien, par fierté mal placée, j'ai bu ce verre, mais je vous assure que j'ai pu suivre tout le trajet du liquide dans mon corps.

Ma bibliothèque

Ma bibliothèque se trouve dans une ruelle très joliment nommée "Venelle des Capucins", reliant une rue commerçante à un petit parc caché que seuls peuvent connaître les "vrais" habitants de ma ville. Ma bibliothèque est pratiquement impossible à trouver pour le touriste de passage ou le nouvel habitant installé depuis moins de dix ans dans cette ville.
Tant mieux!
C'est MA bibliothèque. Je ne voudrais pas qu'elle se donne à n'importe quel passant pressé. Elle doit se découvrir, se mériter.

Ma bibliothèque occupe une vieille maison en pierre grise avec une lourde porte en chêne et de petites fenêtres sombres à croisillons, avec des vitraux teintés de vert et rouge qui font partout de petites taches de lumière quand il fait soleil. J'aime bien imaginer que cette bâtisse date du Moyen-Age, parce que j'ai envie de croire qu'elle porte la marque mystérieuse de cette époque. D'ailleurs, certains livres de ma bibliothèque, comme par exemple celui dePhilip Roth que je suis en train de lire ont l'air tellement vieux et écornés qu'ils semblent aussi sortir en droite ligne du Moyen-Age.
En été, il y a des géraniums rouges aux fenêtres.

La maison est jolie, mais en réalité, elle n'est pas assez grande pour abriter une bibliothèque. Les livres sont serrés sur d'horribles rayonnages métalliques. On a l'impression qu'ils ne respirent pas, qu'ils transpirent et agglutinent la poussière. Toutes les couvertures sont poisseuses, et il m'arrive souvent de passer un chiffon humide sur un livre avant de commencer sa lecture, mais cette opération n'a pour effet que de faire ressortir d'avantage l'odeur aigre de papier vieilli.
Par manque de place, il y a peu de tables. Les allées sont étroites. On pourrait croire cette promiscuité propice aux rencontres. Mais non, car les gens de ma ville ne sont pas liants, et moi, étant forcément de ma ville, je ne suis pas très liant non plus. Les visiteurs ont donc toute leur attention fixée sur les rayons, chevauchant d'un index expert et agile une rangée de livres à la recherche du volume désiré. Jamais une conversation se s'ébauche entre inconnus à propos d'un auteur ou d'un roman préféré.

Ma bibliothécaire, doit avoir entre vingt-cinq et trente ans. Elle est très sympa et très jolie. J'aimerais seulement qu'elle s'habille de manière un peu moins provocante. Ça devient parfois très gênant quand elle monte sur son petit escabeau pour saisir les livres de la rangée supérieure, qui sont en général mes préférés.
Non, excusez-moi, ça c'est dans mes rêves.
En réalité, je n'ai pas grand-chose à dire sur ma bibliothécaire. Je ne la connais pas vraiment.
Pourtant, j'aimerais être considéré comme un habitué. J'aimerais qu'on me reconnaisse quand j'entre : "Bonjour Monsieur Zaphod! Alors, il vous a plu, le livre de Murakami? J'y pense, nous venons de recevoir quelque chose qui devrait vous intéresser : un roman de Kurt Vonnegut. Je vous l'ai gardé au chaud."
Mais je ne suis qu'un lecteur anonyme. Je ne sais pas pourquoi, à mon grand regret, il n'y a que dans les bars que le patron m'appelle par mon prénom et a l'air content de me revoir.

Et pourtant, je connais un moyen de la faire frémir, ma bibliothécaire. Mais je n'en abuse pas (du moyen), je vous le promets.
Il faut que je vous explique d'abord que -tout moyenâgeuse qu'elle soit, ma bibliothèque est informatisée. J'ai donc accès au catalogue sur internet. C'est très pratique. Je peux voir par exemple que la bande dessinée "Maus" de Spiegelman est actuellement empruntée, et qu'elle devra rentrer au plus tard pour le 12 Mars 2002. Il faut croire que cette bande dessinée doit être vraiment très bonne, pour qu'un lecteur ne puisse se décider à la rendre après cinq ans.
Mais le catalogue en ligne est aussi très utile pour repérer des livres d'un type bien particulier. Ceux qui ont la cote de rangement "Réserves cave 820". C'est par exemple le cas du roman d'Ernest Hemingway "Le soleil se lève aussi".

Je me rends au comptoir pour demander ce livre en disant que je ne l'ai pas vu dans les rayons.
-"Un instant, je vais vérifier dans le catalogue", me répond ma bibliothécaire de sa voix la plus professionnelle. "... Hmmm, il n'est pas emprunté ...", et à ce moment précis, sa physionomie change subtilement. Elle appelle une collègue.
-"Cécile, viens voir ..." en pointant l'index sur son écran. Je sais très bien ce qu'elle montre à Cécile, elle montre l'indication "Réserves cave 820". Ma bibliothécaire et Cécile se regardent, l'air troublé.
-"Je crois qu'on a un petit problème, Monsieur. Ce livre n'est pas disponible pour l'instant", reprend-elle d'une voix beaucoup plus hésitante.
- "Mais pourquoi? Vous venez de me dire qu'il n'était pas emprunté."
- "Euh, c'est-à-dire que le bibliothèque n'est pas grande, nous ne pouvons pas tout exposer. Le livre se trouve en réserve."
Et là, je tire mon estocade. Je sais, je suis méchant.
-"Eh bien parfait, ne pouvez-vous pas aller le chercher?".
-"Mais... euh... Monsieur, il est à la cave 820. Oh non, vous n'y pensez pas! Non, ce n'est pas possible, je regrette. Personne suivante, s'il vous plaît." Et elle met fin brusquement à notre conversation.

Mais qu'a donc de si terrible cette fameuse cave 820?
Il y a quelques années ...
Bon, d'accord; il y a de nombreuses années, je me serais laissé enfermer un soir dans la bibliothèque, équipé d'une lampe de poche et d'un canif, en digne héritier spirituel de Bob Morane, dans l'espoir de percer à jour ce mystère. A mon âge, bien qu'étant titillé par un reste d'esprit aventureux, j'en suis réduit à des spéculations guères romantiques. Je ne crois pas vraiment qu'il faille traverser un labyrthinque, euh labyrinthe de couloirs obscurs et humides pour accéder à la cave 820. Je ne crois pas d'avantage qu'elle ait servi de salle de torture dans une époque lointaine. Ou que les échos de quelque crime horrible s'y fassent encore entendre les soirs de tempête.
Je crois plus prosaïquement qu'elle pourrait servir de refuge à une famille de rats, ou de terrain de jeu à une colonie d'araignées.
Mais si ces réflexions suffisent à faire trembler ma bibliothécaire, à moi, elles me procurent un petit plaisir légèrement malsain. Aurais-je décidément un tempérament sadique?

A midi, quand il ne pleut pas, je quitte le bureau pour aller me dégourdir les jambes en ville.
Inconsciemment, mes pas m'emmènent toujours aux mêmes endroits. Vers les livres.
Il y a quelques librairies, dont certaines sont de belles boutiques où les livres sont joliment présentés. Mais moi, j'aime flâner sans acheter. Ou plutôt, je m'y oblige. Je dois respecter mon budget. J'ai des bouches à nourrir, spécialement deux petites bouches à qui je veux donner ce qu'il faut, des courgettes et tout ça. Mais dans une librairie, si vous passez votre temps à toucher les livres sans jamais passer à la caisse, on vous regarde avec méfiance. Parfois même, une vendeuse importune s'approche.
-"Je peux vous conseiller Monsieur?"
-"Hem... Bah oui, je cherche le tome huit de Harry Potter".
-"Mais il n'est pas encore sorti, Monsieur. D'ailleurs, il n'y a pas de tome huit prévu, que je sache."
-"Ah, je comprends. Eh bien dans ce cas je repasserai. Au revoir."

Alors, je reviens toujours vers ma bibliothèque.
Je peux y flâner et rêver en paix. Personne ne me pose de questions. Les lieux me sont familiers, leur lumière, leur odeur, les allées étroites entre les rayonnages poussiéreux, le ronronnement de la photocopieuse, ...
Malgré ses défauts, je m'y sens presque chez moi.
C'est que, voyez-vous, j'aime ma bibliothèque.

Lanark (Alasdair Gray)

Il y a les valeurs sûres. Les chef-d'oeuvre tranquillement installés au sommet de la pyramide littéraire. Ce n'est pas demain que "Hamlet"ou "Le voyage au bout de la nuit" tomberont dans l'oubli. Je ne me fais pas de soucis pour eux.

Mais il y a les autres. Ceux qui sont presque géniaux, mais à qui il manque un petit quelque chose, ou qui ont un petit quelque chose de trop (parfois, c'est trop d'originalité). Ceux qui ne deviendront jamais des classiques, qui ne seront pas éternellement ré-imprimés, et qui atteindront de moins en moins de lecteurs.
Dans deux cent ans, on lira encore Shakespeare, mais on ne lira plus Vonnegut. C'est la vie.

Et pourtant, il y a des perles dans ces oeuvres de "seconde zone". Des perles qui se recouvrent peu à peu de poussière et qui bientôt ne brilleront plus.
Ce n'est peut-être pas grave. Ce n'est peut-être que la sélection naturelle qui fait son oeuvre. Mais moi, ça me rend triste.

Aussi, quand j'ai lu cet article où le journaliste demandait à WillSelf de citer un livre injustement négligé, j'ai naturellement tendu l'oreille. Enfin, l'oeil.
Voici ce qu'il disait:

"Alasdair Gray's Lanark isn't exactly a neglected novel, but I believe it to be in the handful of the finest postwar English-language novels. Perhaps because Gray is a non-naturalist writer, an unrepentant socialist and a Scot to boot, his book isn't nearly as widely known as it should be. Set in three parallel worlds, the novel tells the story of the eponymous Lanark and his drive towards self-knowledge in a decaying city in which the benighted inhabitants are assaulted by the metapsoriasis of 'dragon hide'. Exuberantly imaginative, beautifully written, Lanark is at once a devastating critique of the impact of Thatcherite economics on the Scotland of the early 1980s and a fantasia upon the themes of love, creation and metaphysical despair."

Alléchant, non? De plus, je me souvenais vaguement avoir déjà entendu parler en bien de ce livre.
Alors, imaginez ma joie incrédule quand je me suis aperçu que ce livre figurait au catalogue de ma bibliothèque! J'ai failli courir embrasser ma bibliothécaire.

Et tant que je suis dans les effusions, j'ai aussi envie d'embrasser Will Self pour m'avoir fait découvrir ce petit (enfin pas si petit, près de 650 pages quand-même) bijou. C'est promis, Will, un jour, je lirai un de tes bouquins. D'ailleurs, j'en ai même un dans ma PAL.

Parce qu'il a raison Will. Sauf peut-être sur le Thatcherisme. Je crois que ce livre aurait existé tout pareil, tout comme les Pink Floyd se seraient séparés même sans Margaret.
Lanark, c'est la critique d'une vision sociale qui s'étend bien au delà de la zone d'influence britannique.
C'est le système du gris pourrait-on dire. C'est fou comme on ressent cette impression de gris sale plombé dans ce livre. Une bruine froide et collante parcourt tout le livre, et le gris est aussi dans les esprits, dans le manque d'espoir, jusque dans les toiles du jeune peintre Thaw, alter-ego de Lanark.
Ce livre, c'est justement un quête désespérée de lumière et de couleur, un combat pour briser cette carapace de gris. Un espoir rageur que cet éternel crépuscule prenne fin.

Le premier détail qui m'a plu en ouvrant le bouquin, c'est que l'oeuvre est composée de quatre livres et commence par le troisième.
Ca m'a rappelé la fameuse trilogie en cinq livres d'Adams.

Sauf qu'ici, les quatre livres sont comme nécessaires. C'est remarquable comme ils se superposent et se répondent d'une manière trop subtile et multiple pour que je tente de l'analyser.

Il y a de superbes trouvailles aussi, comme cet indexe des plagiats qui en relève des dizaines à travers tout le livre. On a beaucoup parlé de plagiat, ces derniers temps, non? Voilà une pirouette qui permet d'en tirer profit, et peut-être même de faire du plagiat une forme artistique.

Mais il y a plus, bien sur. Ce livre est comme un long cauchemar bourré d'images fortes, un combat désespéré pour se trouver soi, trouver un sens au monde, et percer les carapaces de dragon qui nous empêchent d'atteindre les autres, un combat pour respirer, pour vivre tout simplement.
Et surtout c'est une poignante litanie sur le manque d'amour et la difficulté d'en donner ou d'en recevoir.

J'adore la capacité de ma fille à enrichir le dictionnaire. Selon elle, l'épithète "mollaxe" se dit d'un objet qui peut se plier en différentes configurations, et présentant un caractère visqueux et collant.
Si l'objet présente une seule de ces deux caractéristiques, il est dit "simple mollaxe". S'il présente les deux propriétés à la fois, il s'agit d'un "pur mollaxe".
Je pense que le livre de Gray présente un tel degré de mollaxité qu'il mérite sans aucun doute l'appellation de pur mollaxe.
J'aimerais bien qu'il ne sombre pas dans l'oubli.

Ulysses (James Joyce)

Ca y est, j’ai fait ma critique d’Ulysse, et elle commence comme ça :

Quinze ans ! Cela fait 15 ans que ce livre est dans ma LAL (bien avant que je n’appréhende le concept de Liste A Lire). Depuis ce temps, il m’attend avec la tranquille assurance du chef-d’œuvre certain de ne pas vieillir. Et voici que j’ai enfin surmonté mon angoisse et me suis attaqué à ce monument.

Comme dit le cliché, il est des lectures dont on ne sort pas indemne et gnagnagni et gnagnagna. Et bien dans cette lecture, je suis sûr d’avoir perdu pas mal de neurones. Avec un peu de chance, ce sont les plus faibles qui sont passés à la trappe, et il ne me reste que les meilleurs : sélection naturelle, vous voyez…

Au fait maintenant ! Joyce possède un esprit à la courbure bananiforme.

Et « Ulysse » est l’œuvre bananière par excellence. Banane entéléchienne, phallique, callypige, hiérophantique !
La banane irlandaise est un fruit sauvage qui ne se laisse pas dompter facilement.
Qui s’engage imprudemment dans cette labyrinthique cathédrale païenne, le nez pointé vers d’inaccessibles voûtes littéraires, risque de glisser sur cette peau huilée de gras néologismes et zébrée de fulgurances stylistiques.
Sous l’urique pelure entachée de brunes bogues blettes, on découvre toutefois un fruit doré et sucré comme un dessert égéen. Telle est ma conclusion, et je vous la livre d’emblée.

Cette lecture m’aurait-elle définitivement ramolli le cerveau, vous demandez-vous ? C’est qu’en fait, sous la contrainte insensée d’une promesse stupide, il me faut aujourd’hui relever le défi d’utiliser la métaphore bananière pour parler de Joyce.

Mais quel fut donc le projet de Joyce en commençant cette œuvre ?
Laissons d’abord un personnage nous donner une piste au début du livre :

« - Sacredieu, fit-il, imperturbable. La voilà bien la mer, celle d’Algy, la grise et douce mer, la mer pituitaire. La mer contractilo-testiculaire. Epi oinopa ponton. Ah, Dedalus, les Grecs. Il faut que je vous les fasse connaître. Il faut que vous les lisiez dans le texte.[…] si seulement nous pouvions travailler ensemble, nous ferions quelque chose pour notre île. L’helléniser »

Mais que veut dire « helléniser l’Irlande » ?
Que cherche Joyce ? Critiquer la société irlandaise ou anglaise de son temps ? Faire étalage de son immense culture ? Se livrer à un jeu littéraire pour son plaisir personnel ? Révolutionner l’art du roman ? Faut-il éplucher ce livre comme une banane pour en découvrir le sens secret sous les couches d’allégories, d’analogies et de symboles ? Faut-il être féru d’Homère et d’histoire antique pour en saisir toutes les allusions mythologiques ?
Sans doute tout cela ; et c’est donc une tâche bien au-delà de mes capacités ! Jusqu’où allais-je donc pouvoir m’accrocher ?

On commence par suivre Stephen Dedalus près de la mer, puisque tout commence là, et à travers les rues de Dublin. La grammaire « déroute » dès le début : des phrases incomplètes, sans structure ou sans verbe, parfois incompréhensibles ; parfois des mots isolés.

Alors, j’utilise ma botte secrète : prendre tout au premier degré, ne pas chercher à analyser, et laisser l’œuvre faire son travail.

Et là, miracle ! Je me retrouve dans la tête de Stephen, en train de penser ses propres pensées. Vous voyez, les pensées intimes qui ne sont pas destinées à être formulées oralement, on ne prend pas la peine d’en parfaire la forme grammaticale : le processus va trop vite ! Et c’est ce que Joyce arrive à faire passer sous forme écrite ! Il y a donc trois niveaux de langage : la narration ou description dans le style flamboyant de Joyce, les dialogues, dans un style propre à chaque personnage, et la pensée, utilisant tous les raccourcis dont le cerveau est capable.

Dans la peau (ou la tête) de Stephen, je me suis d’abord senti à l’aise, à ceci près qu’il est bien plus intelligent et cultivé que moi, donc je devais pas mal m’accrocher. Mais son caractère me convenait. Un gars un peu angoissé, qui pourrait sans doute tenir un cap, mais qui préfère se laisser porter par le courant, souvent un peu en retrait, plus dans la réflexion que dans l’action, capable d’écouter son interlocuteur pendant une demi heure, puis d’émettre en quelques mots et a mi-voix une opinion qui déstabilise, et qui inspire de ce fait une sorte de respect –non, pas vraiment de respect, plutôt d’inquiétude.

Comme Stephen se laisse pousser par le flot des évènements, je me sens emporté par le flot des pensées de Stephen. Cela va vite, je suis ballotté par le ressac des souvenirs et associations d’idées qui partent en tous sens. L’air me manque, mais …

Ouf, l’accalmie d’une île (Joyce sait exactement quand il faut nous sortir la tête de la Liffey). Second chapitre, nous sautons à bord d’un autre vaisseau, ou dans la tête d’un autre personnage : Léopold Bloom. Caractère différent (ou autre facette du caractère de Joyce ?) : plus actif, réaliste, accessible, pas « florissant » pour autant. Gourmand. Curieux. Toujours à imaginer quelqu’ invention, investissement, ou plan sexe.

Le trajet vers le cimetière, que nous partageons avec Bloom pour assister à l’enterrement d’un ami, est un morceau d’anthologie à ne pas manquer. Ici encore, les pensées se croisent et se superposent, entre observations triviales, souvenirs douloureux évoqués par la destination du cortège, et plaisanteries que font les personnes pas trop proches du défunt en de telles circonstances pour alléger l’atmosphère.

« - Triste, dit Martin Cunningham, un enfant.Une figure de nain mauve et ridée, comme était celle du petit Rudy. Un corps de nain, malléable comme du mastic, dans une boîte de sapin doublée de blanc. La Mutuelle-Inhumation paie. Un penny par semaine pour un morceau de gazon. Notre. Pauvre. Petit. Bébé. Chose dépourvue de sens. Erreur de la nature. S’il est vigoureux tient de la mère. Sinon du père. Plus de chance la prochaine fois.
[…]
Dunphy, mastroquet du coin. Voitures de deuil arrêtées, noyant leur chagrin. Station au bord de la route. Situation épatante pour un bisrto. M’attends à faire halte là au retour pour boire à sa santé. Passez-moi la consolation. Elixir de vie.
[…]
Une femme et une petite fille en deuil sortaient des grilles. De l’ordre des rapaces, face anguleuse, créature âpre, le bonnet de travers. Visage de la petite barbouillé de crasse et de larmes, son bras accroché au bras de la femme, levant les yeux pour savoir s’il faut pleurer.
[…]
- Et comment va Dick le costaud ?
- Il n’y a plus rien entre le ciel et lui, répondit Ned Lambert.
- Par Saint Paul ! dit M. Dedalus contenant sa surprise. Dick Tivy chauve ?»

J’aurais voulu tout recopier !

Retour sur Stephen. Moi qui l’avais pris pour un taiseux ! Il nous gratifie avec une éloquence virtuose d’une glose savante sur les œuvres de Shakespeare dont la majeure partie me passe très haut au dessus de la tête. Je persévère et lis avec les phares anti-brouillard.

Scène extérieure, ensuite. Le cerveau de Joyce est maintenant à température. Sous l’effet de cette chaleur, une multitude de personnages saisis d’une sorte de mouvement Brownien (ceci n’est nullement une référence à Danny le brun), entrent dans le champ de perception du lecteur, interagissent brièvement et en ressortent aussitôt au gré de leurs trajectoires d’apparence aléatoire dans les rues de Dublin. Quant à mon cerveau à moi, proche de sa température de fusion, ses différents voyants sont largement dans la zone rouge.

Pourtant, Joyce, en maître exigeant, va m’emmener plus loin encore. En effet, Bloom, notre personnage, est obsédé par une idée fixe qui le fait souffrir. Si j’ai bien compris ce qui n’est qu’évoqué par le texte, il est persuadé que sa femme, qu’il aime énormément, le trompe. Certains évènement ou rencontres viennent raviver ses soupçons d’une manière douloureuse. Il livre alors une véritable bataille dans sa tête pour essayer de réprimer ces pensées involontaires qui l’assaillent et les remplacer par d’autres, plus anodines. Imaginez un troupeau de phrases traversant un champ de mines, et la pagaille qui en résulte, et vous aurez une idée du style d’écriture à ce moment.

Comme ce texte s’insinuait lentement en moi, atteignant jusqu’aux synapses les plus reculées de mon cerveau, que des correspondances secrètes commençaient à m’apparaître, j’eus soudain une révélation foudroyante causée par la mise en perspective des passages suivants:

(*) «Les dames du Lotus les contemplent, serves de leur regard, glandes pinéales qui ardent. Plein de son dieu il trône, Bouddha, sous son bananier. »

(**) «Tout en attendant sur le trottoir de Temple Bar, M’Coy poussa tout doucement du bout du pied jusque dans le ruisseau une peau de banane. Un type peut foutrement bien se casser la gueule avec ça en rentrant plein le soir.»

(***) « […] that old servant Ines told me that one drop even if it got into you at all after I tried with the Banana but I was afraid it might break and get lost up in me somewhere […]»

Ces extraits, assez éloignés dans le texte, mais qui se répondent, attestent bien de la symbolique phallique de la banane (***), et partant, de tout le rejet inconscient (**) lié aux tabous sociaux et religieux (*) hérités de l’époque victorienne, comme élément moteur qui sous-tend et traverse toute l’œuvre de Joyce.

J’en étais là de mes réflexions, quand tout à coup… me voici à la fin du premier volume. Car l’édition que j’ai empruntée à la bibli est en deux volumes. Je m’en vais donc déjà vous livrer cette première analyse, et m’aérer l’esprit par d’autres lectures avant de revenir (dans quinze ans peut-être) pour la 2e partie avec de nouveaux délires.

Mon sentiment à ce stade ? L’impression d’avoir pénétré –intimidé, dans une immense cathédrale littéraire, un sentiment d’admiration, de respect, d’incompréhension souvent ; moins un plaisir de lecture immédiat qu’une satisfaction de m’être confronté à un géant de la littérature.
Un léger bourdonnement d’oreille. Et l’envie de manger une banane.

Finalement, il est possible que j’aie enfin compris que Joyce n’écrit pas vraiment au sujet de quelque chose, mais que la langue elle-même est le seul véritable sujet. (Je suis content de celle-là )

Aux dents en emporte le vent

Quand j'étais enfant, j'habitais seul avec mon père une veille bâtisse isolée sur la route de Kirkwall. Le hameau était à cinq miles au sud de notre maison, et tous les jours, je faisais ce chemin à pied pour me rendre à l'école. Au nord, la mauvaise route qui menait au lointain port de Farthing traversait d'immenses étendues de landes lugubres et vides de toute présence humaine, si ce n'est l'asile d'aliénés de Birchwood, éloigné d'une dizaine de miles.

La route était très peu fréquentée, mais il arrivait qu'un voyageur égaré, dont le cheval s'était blessé, ou qui avait brisé un essieu de sa voiture dans les ornières de la route, frappe à notre porte pour demander de l'aide, un peu de chaleur ou de repos. Mon père l'accueillait toujours, car à cette époque où la rigueur du climat et l'insécurité des chemins avaient un sens aujourd'hui oublié, chacun sentait qu'une vie pouvait dépendre de l'hospitalité d'un inconnu.

La nuit dont je vous parle, peu avant l'aube, nous fûmes réveillés par des coups répétés frappés à la porte.
Sur notre seuil se tenait un étranger, grand, maigre, ses longs cheveux noirs mouillés de pluie, et vêtu d'une longue cape de voyage noire à l'ancienne mode. Il semblait épuisé ou malade, et s'avança dans la pièce en titubant quand mon père le pria d'entrer. Son visage, éclairé par la bougie que tenait mon père, était d'une pâleur et d'une minceur cadavériques.

En quelques mots hésitants, notre visiteur nous raconta sa mésaventure. Effrayé par un animal sauvage, son cheval s'était cabré puis s'était enfui affolé.
Il disait avoir marché toute la nuit, était épuisé, et suppliait mon père de le laisser prendre quelques heures de repos avant de repartir vers le village où il espérait trouver une voiture de location.

Comme il était pour nous l'heure de se lever, mon père proposa au visiteur de déjeuner avec nous et s'apprêta à allumer la lampe de la cuisine.
A la vue de cette lampe qu'il n'avait pas encore remarquée, curieusement, l'étranger sembla soudain s'animer.

- Ah, mais... attendez, cher ami, votre lampe m'intéresse, elle est curieuse, laissez-moi l'observer... ne s'agirait-il pas d'une de ces lampes anti-vampires dont on parle beaucoup en ce moment?

- Mon cher, absolument toutes les lampes dans la maison sont des lampes anti-vampires; on n'est jamais trop prudent, voyez-vous.

- Et ... est-ce que... est-ce que l'effet est rapide? Aussi foudroyant qu'on le dit?

- Ah ça, pour être rapide... je n'ai vu la lampe en action qu'une seule fois, et ce n'était pas très joli. Fallait voir cette pauvre créature se tordre de douleur à peine la lampe allumée, puis littéralement se décomposer en quelques minutes.

Et comme il prononçait ces paroles, mon père craqua une allumette et l'approcha de la mèche, qui brûla aussitôt d'une froide lumière blanche. Etait-ce l'effet de la lumière? Il me sembla que le visage crispé et déjà fort pâle de notre hôte avait soudain perdu toute couleur.

- Mais vous savez, poursuivit mon père en le regardant fixement, une lueur étrange dans les yeux, si nous n'avons eu qu'une fois la visite d'un véritable vampire, il nous est arrivé plus d'une fois de recevoir des gens sincèrement persuadés d'être des vampires. Probablement de pauvres bougres échappés de l'asile de Birchwood. C'est une pathologie assez courante dans la région, à ce qu'il parait.

Notre visiteur, semblant extrêmement troublé, ou tout simplement épuisé, refusa toute nourriture et s'enferma dans la chambre que nous avions mise à sa disposition.

Le jour était maintenant levé. Au moment d'embrasser mon père et de partir pour l'école, je le trouvai assis près du feu en train de tailler en pointe un pieu de chêne avec son couteau de chasse.

- Que fais-tu, papa?

- Oh, il faut que je répare la clôture de l'enclos des moutons. Voudrais-tu m'apporter le gros maillet, avant de partir?

- Dis, tu ne m'avais jamais dit qu'on avait des lampes anti-vampires. C'est plutôt rassurant, avec les gens bizarres que nous recevons parfois!

- Voyons, fils, je plaisantais avec ce voyageur. Des lampes anti-vampires! Il n'existe rien de tel.

Après un instant de silence, comme pour lui-même, mon père ajouta avec un drôle de sourire:
- Contre cette engeance, il n'y a que la bonne vieille méthode qui marche... Mais les vampires sont des gens tellement superstitieux! Toujours prêts à gober le premier conte de fou, heureusement pour nous.

Je trouvai cette dernière remarque étrange, mais je n'y prêtai pas trop d'attention. J'étais habitué à entendre des propos bizarres dans la bouche de mon père. Il était comme ça avec tout le monde. C'est sans doute pour ça que les autres enfants de l'école l'appelaient "l'échappé de Birchwood".
Ce que les enfants peuvent être méchants, parfois!

En rentrant de l'école, le soir, je remarquai que l'enclos à moutons n'était toujours pas réparé.
Lorsque je m'enquis de notre visiteur auprès de mon père, la seule réponse que j'obtins fut la suivante:

- Il est parti sans demander son reste, et je peux te dire qu'on n'est pas près de le revoir!

J'en fus un peu triste car les visites étaient rares, mais pas autrement surpris. Ce n'était pas la première fois qu'un visiteur égaré chez nous disparaissait sans laisser de traces.

Sans doute qu'ils préféraient ne pas s'attarder. Il est vrai que notre vieux manoir solitaire et l'excentricité de mon père n'étaient pas faits pour inspirer la tranquillité d'esprit.