28 mai 2008

Liens de sang (Patrick Lehman)


Mes amis français m'étonneront toujours.
Dire qu'il y en a qui les trouvent "légèrement" chauvins! Bon, c'est vrai qu'ils n'hésitent pas à s'approprier un sportif médaillé ou un chanteur à succès quand l'occasion se présente.
Mais quand je vois le désintéressement dont ils font preuve vis-à-vis de certains de leurs meilleurs écrivains, cette réputation me semble tout à fait injustifiée.

En fait, il se pourrait tout simplement qu'ils aient une idée bien arrêtée (et réductrice) de ce que devrait être la littérature française. Cela expliquerait qu'ils laissent sombrer dans l'oubli un écrivain du talent de Patrick Lehman, pourtant bien français, malgré un nom à consonance germanique! Faudrait-il d'ailleurs y voir une raison supplémentaire à sa disgrâce? Car il faut savoir que Lehman a produit la majeure partie de son oeuvre dans les années trente, période où tout ce qui sonnait teuton était considéré avec suspicion. Non, j'en doute, ce serait trop stupide.

Je crois plutôt que le style très incisif de Lehman, les thèmes assez brûlants qu'il aborde, et son refus de se plier aux catégories et classifications littéraires, ont du déstabiliser plus d'un lecteur de l'époque.
Peut-être aussi que l'époque en question avait soif d'insouciance, alors que la littérature de Lehman est parfois très sombre. Elle nous force en tout cas à regarder en face nos côtés obscurs, voire honteux.

J'ai eu la chance, moi, lorsque j'étais jeune, de trouver quelques uns de ses livres dans le grenier de mes parents. Je les avais trouvés grandioses étant ado. Je viens d'en relire un, et j'ai eu l'heureuse surprise d'être toujours aussi ébloui que je l'avais été lors de ma première lecture; il n'a manifestement pas pris une ride.

Le thème principal de ce roman rappelle un peu l'univers de Dennis Lehane, et je dirais même que leurs styles ne sont pas complètement étrangers.
Ajoutez à cela l'euphonisme des noms Lehane / Lehman, et vous comprendrez que c'est ma lecture récente de l'auteur américain qui m'a donné envie de me replonger dans l'oeuvre du Français.

"Les liens du sang" raconte l'histoire de cinq amis. Ils se connaissent depuis les bancs de l'école.
Bien sûr, la vie les a séparés, et ils ont connu des fortunes diverses. Mais immanquablement, une fois par an, ils se retrouvent pour passer une semaine ensemble, loin du monde. C'est comme s'ils étaient liés par une sorte de pacte.
Nous les trouvons donc réunis dans un chalet des Landes, dont les paysages sont superbement rendus et cadrent parfaitement avec l'ambiance générale du livre.

Lors d'une soirée bien arrosée, ils en viennent à parler de la mort, et plus spécialement, du genre de mort que chacun s'imagine lui être destiné.
Or voici qu'au matin suivant, un des amis est retrouvé mort dans un petit bois proche du chalet, tué d'une balle en plein coeur.
Manque de bol, il se fait que c'est exactement la mort qu'il avait imaginée la veille.
On se doute que les quatre amis restant sont perturbés par ce crime, qui ne sera pas élucidé (du moins, pas directement). Ils se séparent dans la confusion, et chacun tente de reprendre le cours de sa vie comme il peut.
Mais environ un an après le premier meurtre, une nouvelle mort étrange survient, elle aussi collant parfaitement à la description faite lors de la fameuse soirée. Il apparaît maintenant clairement que le groupe est victime d'une machination, ou d'une malédiction, qui sait.

Les trois rescapés vont alors s'employer par tous les moyens à éviter de se trouver dans le genre de situation qui pourrait cadrer avec la descriptions qu'ils ont faite de leur mort imaginaire. Mais la force à laquelle ils sont confrontés ne semble pas avare de ressources.

Voici un récit mi-polar, mi-thriller, qui hésite par moment à tomber dans le fantastique, mais néanmoins d'une cohérence parfaite.
Le suspens est irrésistible, car il va sans dire qu'on soupçonne tour à tour chacun des survivants, alors que nous sont graduellement révélés les aspect les plus sombre de la vie des personnages.
Personnages qui ont beaucoup d'épaisseur, tout en étant très subtilement dessinés par petites touches, plutôt que par de longues descriptions.
Une chose rare, dans un roman à cinq personnages principaux, c'est qu'ils sont tous aussi détaillés et aussi bien construits, et qu'ils ont chacun un caractère propre et un voix reconnaissable.
C'est ce qui permet d'aborder en profondeur le thème principal de ce roman: la nature de l'amitié, ses limites, et les conflits moraux qui se posent lorsqu'elle entre en opposition avec nos valeurs fondamentales.

Je devrais aussi parler des dialogues qui font mouche, et du dénouement qui parvient à surprendre tout en semblant finalement très logique, mais vous avez déjà compris qu'il y a vraiment de quoi se demander pourquoi ce Lehman a disparu des catalogues.


26 mai 2008

"Brooklyn follies" (Paul Auster)


Youpy! Je suis réconcilié avec Paul Auster.
Ce que j'avais contre lui? Bah, j'ai déjà eu l'occasion de m'en expliquer ici ou là, mais peu importe. Nous n'allons pas étaler sur la place publique d'anciens griefs qui n'ont plus cours, puisque nous sommes réconciliés. Enfin moi, car je ne pense pas que Paul m'ait jamais adressé le moindre reproche.

Et le plus fort, c'est que deux phrases ont suffit. Les premières du livre:
"I was looking for a quiet place to die.
Someone suggested Brooklyn, and so the next morning I travelled down there from Westchester to scope out the terrain..."

Non mais, Brooklyn, un coin tranquille pour mourir; vous vous rendez compte? Ces quelques mots évoquent tant de choses que je me doutais déjà que ce livre serait un coup de coeur.
Parler légèrement des choses graves et pas forcément gravement des choses légères, voilà quelque chose qui fait du bien.

Ce qui me fait aussi du bien, maintenant, c'est quand on me pose la question "que penses-tu d'Auster, c'est un des plus grands écrivains vivants, non?", je ne dois plus répondre "euh, bof", puis essayer de détourner la conversation.
Non pas qu'on me pose la question tous les jours dans la vie réelle. Il est même probable que la plupart des personnes qui m'entourent, bien qu'intelligentes et respectables, n'aient qu'une très vague idée de qui est ce monsieur. Non, c'est plutôt par rapport à moi-même.

Ce que raconte ce livre, c'est peu de chose et c'est beaucoup. C'est l'histoire de Nathan, un homme vieillissant, malade, résigné à s'enfoncer dans la solitude, qui croit sa vie pratiquement finie et globalement ratée. Mais l'approche de la mort va justement l'amener à considérer les choses différemment.
"Tant qu'il y a de la vie, il y a de la vie", dit Vonnegut. Et ce livre en est une magnifique illustration.

Et puis, Auster réussit à créer des personnages de fiction plus vrais que nature (la chose la plus difficile en littérature?). C'est à dire qu'on y croit complètement. Ils sont réels. Et j'irais jusqu'à dire qu'ils nous apprennent sur la vie plus de choses que n'importe quelle personne de chair et d'os.
Enfin, j'exagère un tout petit peu. Mais tout ce que j'ai appris sur la vie, je l'ai appris dans les romans. Bah oui, j'ai pas eu de grand frère, et j'ai jamais été capable de tirer des enseignements de mes propres erreurs.

Bon, je ne dirais pas qu'il n'y a aucun défaut dans ce livre, comme par exemple ces dix pages qui résument six mois capitaux de la vie d'un personnage qui éclairent tout le roman, sous forme d'extraits de dialogue. C'est un peu lourd, mais on pardonnera aisément ce défaut mineur en regard du plaisir que procure cette lecture.

En fait, c'est un livre optimiste. Et même quand on est un indécrottable cynique, ça fait du bien, de temps en temps, un peu d'optimisme.

Finalement, quand on sait regarder les évènements et les gens d'une certaine manière, quand on sait entendre la petite "musique du hasard", on peut finir par croire que Brooklyn est effectivement "a quiet place"; mais pas seulement "a quiet place to die"; aussi surtout "a quiet place to live".

19 mai 2008

Président du Néant

A tous, présents et à venir, salut!

En Belgique, pays du Néant, nous avons un Roi. Quand une loi nationale est votée, le roi doit la signer, et elle est ensuite publiée dans le journal officiel. Le roi se contente de rajouter un petit préambule en haut du texte, et de signer en bas. C'est cool, le métier de roi.
Le préambule dit invariablement ceci:

A tous, présents et à venir, salut.
Les chambres ont adopté, et nous sanctionnons ce qui suit.

On pourrait croire que la valeur ajoutée du roi est marginale. Mais enfin, c'est sympa de sa part de saluer tout le monde.
En même temps, tous les gens présents et à venir, ça fait beaucoup de monde, même pour la Belgique. C'est pas non plus le summum de la modestie, mais j'imagine que quand on est roi, on a le droit de se la péter un peu.
Par contre, j'aime bien le "salut" tout simple et informel. C'est un peu comme si le roi était le copain de tout le monde. Si un jour, je rencontre le roi, je lui dirai "à tous les rois, présents et à venir, salut".

Donc, c'est pas le genre de roi qui te forcerait à faire un truc aussi importun qu'aller à la guerre, par exemple.

Je dis ça parce que l'autre nuit, j'ai fait un rêve plutôt désagréable.
John Mc Cain était devenu président de la Belgique, et avait envoyé l'armée belge faire la guerre à l'Iran.
J'étais redevenu le sergent Zaph, et la guerre était très pénible parce qu'il faisait très chaud et qu'il était presque impossible de se procurer une bière bien fraîche.

Un jour, le président Mc Cain est venu rendre visite à ses troupes pour leur remonter le moral en leur apportant quelques bières et des pizzas. Il avait préparé un discours, et mon peloton était obligé d'y assister. On était même supposés applaudir à la fin.
Seulement, on n'a jamais eu l'occasion d'entendre la fin. John a juste eu le temps de prononcer sa première phrase, qui était la suivante:

A tous, présents et à venir, salut.

C'est très impressionnant de vivre un attentat de l'intérieur, même en rêve. Il y a une série de petits évènements microscopiques, de sensations qui se succèdent et se téléscopent en moins d'une seconde, mais que votre cerveau trouve le temps de disséquer parce qu'il n'a rien d'autre à faire d'intelligent.

D'abord, il y a le sol qui se soulève là où la bombe était enterrée, l'éclair de l'explosion, les premiers débris qui volent vers vous et vous transpercent, l'onde de choc qui vous projette en arrière, le bruit tellement fort qu'il vous rend sourd instantanément, c'est comme une explosion de silence. Vous sentez voter corps se déchirer pendant que des morceaux d'autres corps volent autour de vous dans une pluie de sang et de poussière. Puis vous sentez poindre l'horrible douleur, mais vous n'avez pas le temps de la ressentir, car vous avez déjà perdu connaissance.

Evidemment, dans un rêve, le fait de perdre connaissance ne vous empêche nullement d'être parfaitement conscient de ce qui se passe autour de vous.

Je dois dire que les services de sécurité ont été irréprochables.
Pour faire bonne mesure, ils ont d'abord abattu quelques supposés terroristes déjà morts dans l'explosion. Puis, ils se sont très bien occupés du président. C'est à dire qu'ils ont essayé de rassembler tous les morceaux. Ca n'a pas été facile, parce que la plupart étaient très abimés et pratiquement impossibles à identifier.

C'est comme ça que les médecins du bloc opératoire mobile se sont retrouvés face à un véritable puzzle composé de 38 molaires, cinq moitiés de tibia gauche, deux sacs de vertèbres, environ un mètre carré de cuir chevelu orné de toisons de différentes couleurs, quarante-deux mètres d'intestin grêle, mais seulement dix-sept centimètres de colon, sept pouces, mais aucun autre doigt, douze kilos de pâté de foie, et... un cerveau en parfait état.

Les médecins aussi ont été très compétents. Ils ont pris la décision de sauver la seule chose qui en valait la peine: le cerveau du président. Enfin, ce qu'ils ont pris pour le cerveau du président, qui n'était autre que mon cerveau à moi.

Il l'ont installé dans un joli aquarium scellé en pyrex, rempli de solution saline. Très confortable.
L'aquarium était équipé d'une rangée de diodes LED que je pouvais contrôler pour communiquer avec l'extérieur et envoyer des messages simples du genre "Ajoutez du whisky et de la nicotine dans la solution, SVP", ou encore "Faites venir Carla pour me caresser le lobe frontal". Je commençais à me prendre pour un vrai président.

Malheureusement, si je pouvais transmettre des messages, je ne pouvais ni voir ni entendre. Je me suis donc très vite ennuyé comme un poisson mort dans son bocal.
A la fin, n'y tenant plus, j'ai demandé l'euthanasie.
J'ai eu droit à une très belle fin: ils ont mis mon aquarium dans une petite barque équipée d'une voile, et m'ont laissé partir avec la marée descendante.
C'est tout ce dont je me souviens.

C'était tout ce dont je me souvenais. J'avais un train à prendre, et j'étais en avance. Alors, je trainais devant la gare et je passais le temps en essayant de me rappeler mon rêve.
J'ai traversé la place de la gare et je suis allé m'assoir sur les marches de l'église. J'ai sorti le petit carnet que j'ai toujours sur moi, et j'ai commencé à consigner ce rêve par écrit.

Il y avait une certaine effervescence sur la place. On tournait une scène pour un film. Un genre de cascade. Ils avaient créé une sorte d'immense flaque d'eau. Une voiture devait démarrer, perdre ces quatre roues en arrivant dans la flaque, et continuer à voguer comme un bateau. J'imagine qu'une fois le montage terminé, ça devait donner une séquence très poétique.

Une vieille femme qui s'était arrêtée près de moi pour contempler cet étrange spectacle, pensant peut-être que je travaillais pour l'équipe du film, m'a demandé:

- Mais pourquoi est-ce qu'il s'en va sans ses roues?

Je lui ai répondu:

- A tous, présents et à venir, salut!

Et je me suis éloigné vers la gare. C'était l'heure.


C'est triste de ne pas se souvenir de ses rêves, je trouve.
On est obligé d'en inventer.


5 mai 2008

J'ai oublié le titre

J'ai un ami éditeur.
Lui et moi, un vendredi soir, nous prenions un verre dans notre bar habituel, pour bien commencer le week-end. Je lui répétais combien j'admirais son métier.

- Quand je pense à tous les bons livres que les gens ont pu découvrir grâce à toi! Et aussi ces auteurs que tu as sorti de l'ombre en les publiant pour la première fois. Tu peux être fier de toi, mon vieux. Toi, au moins, ton métier sert à quelque chose!

- Oui, mais tu sais, c'est une responsabilité. On parle de comités de lecture, mais la plupart du temps, c'est un comité qui se résume à une seule personne; souvent moi. Et tu as peut-être le sort d'un livre entre les mains; c'est tellement important, pour un auteur.

- Allons! Tu ne dois pas te torturer. Tu as fait quelques belles découvertes, et ceux que tu as refusés, ils peuvent toujours aller présenter leur manuscrit ailleurs.

Il m'a regardé un long moment sans rien dire, puis il s'est mis à me raconter cette histoire.

- Écoute Zaph, j'ai jamais raconté ça à personne...

C'était il y a bien longtemps, pas loin de trente ans. J'étais encore tout jeune dans la profession, mais par un monumental coup de chance, je venais de signer deux auteurs géniaux, et j'étais subitement devenu l'éditeur à la mode.
Je passais pour avoir du flair, j'étais disponible pour mes auteurs, et ma petite structure me permettait d'être très dynamique.

Suite à cette réussite, logiquement, les manuscrits se sont mis à affluer, et j'avoue que parfois, il m'arrivait de les lire un peu en diagonale. Il est possible que le succès me soit un peu monté à la tête; mais toujours, je m'efforçais de renvoyer les manuscrits que je refusais avec un petit justificatif de ma main. J'y mettais souvent quelques encouragements, je m'efforçais d'être positif.

Un jour, un auteur débutant, un très jeune type, est venu au bureau pour me remettre son manuscrit en mains propres, plein d'espoir et de confiance en lui, comme s'il était le nouvel Hemingway. C'était peut-être mon cinquième ou sixième "premier roman" de la semaine, va savoir. Pourtant, j'ai fait l'effort de le lire jusqu'au bout. Tu sais, il arrive qu'on passe plusieurs semaines à ne lire que des auto-fictions sans intérêt ou des histoires de fantasy bêtes à pleurer.

Sur le moment, je n'ai donc rien trouvé de remarquable dans ce manuscrit, j'étais un peu excédé par tant de mauvaises lectures, et je l'ai renvoyé, joignant une réponse un peu plus méchante que d'habitude.

"Sans intérêt, récit trop simpliste, ennuyeux, style inexistant, ..." bref, de quoi décourager n'importe quel auteur débutant.

Seulement, il s'est passé une chose bizarre, et qui n'est pas uniquement due aux remords que j'aurais pu avoir, je crois.
Ce manuscrit, j'y ai repensé par la suite. Et j'y ai repensé de plus en plus. C'était comme si, sous son apparent simplisme, se cachait une force mystérieuse. A n'importe quel moment, sans prévenir, cette histoire me revenait en mémoire. Je n'arrivais plus à oublier le personnage principal et les lieux du livre, qui se superposaient à la réalité. Et pire que tout, je n'arrivais plus à me concentrer sur une autre lecture. Tout me semblait insipide et banal en comparaison.

Mon vieux Zaph, je crois tout simplement que j'avais eu entre les mains un chef-d'oeuvre, un livre comme on n'en voit qu'un par décennie, un livre qui aurait pu devenir un classique. Et je l'avais laissé filer.

- Mais enfin, je suppose que tu as tout simplement re-contacté l'auteur et que tu lui as demandé de reconsidérer la publication de son livre?

- Bah, tu vas rire, c'est complètement idiot, mais j'avais renvoyé son manuscrit, et puis je n'avais gardé aucune trace de son adresse. J'avais juste un nom de plume, totalement inconnu, et une ville, Paris. Impossible de retrouver ce type!

- Et son livre, il a fini par être publié?

- Hélas, non. Et je te prie de croire que j'étais à l'affut! Je devais l'avoir découragé pour de bon. Jamais plus je n'ai entendu parler de lui. J'ai même contacté mes confrères éditeurs, mais en vain.

- Merde! Est-ce que je peux te demander... il parlait de quoi, ce bouquin?

- A première vue, c'est un truc tout-à-fait banal; c'est pour ça que ça ne m'a pas sauté aux yeux directement.

En gros, ça parle d'un type sans histoire, employé de banque, marié, un gosse.
Un matin d'hiver, au lieu de se rendre au bureau comme d'habitude, il prend la route de la mer, arrive à la côte, entre dans une brasserie, et passe la journée à boire des cafés en regardant la mer.
C'est prétexte à quelques réflexions sur sa vie, quelques flash-backs, rien de bien extraordinaire. A un moment, il se retourne, et aperçoit une femme assise à une autre table, dans la brasserie. Ils prennent un café ensemble, ne parlent pas beaucoup, puis le gars regarde sa montre, dit qu'il est temps qu'il parte, il se lève, reprend la route dans l'autre sens, rentre chez lui, embrasse sa femme et son gosse comme s'il ne s'était rien passé de spécial. Et en effet, il ne s'est pas passé grand chose.

Mais tu vois, ce qu'on sent, c'est que pour cet homme, cette journée était comme une faille, un croisement. On sait qu'il va continuer sa vie, mais il est comme mort, rien ne sera plus pareil, même le passé.
Le plus fort, c'est que l'auteur arrive à nous faire ressentir tout ça sans pratiquement en parler.

- Ah dis-donc, ça a l'air bizarre, en effet. Je suppose que tu as fini par prendre du recul, et par oublier ce manuscrit?

- Bien, j'y étais presque arrivé... Mais l'histoire ne s'arrête pas là.

C'était presque vingt ans après cette affaire.
Un jour, je sortais d'un rendez-vous avec un de mes auteurs dans la petite ville balnéaire de X, je marchais en bord de mer, quand je tombe sur... devine quoi?

-Ton auteur mystérieux?

- Non. Mais je t'ai dit que le héros passait la journée dans un café. Dans le manuscrit, ce café avait un nom spécial: "la mouette jaune". Et voilà que je me trouvais devant un café du même nom! La coïncidence était trop extraordinaire.

Je suis entré bien sûr, j'ai cuisiné le patron comme j'ai pu, lui décrivant physiquement le jeune auteur tel que je me le rappelais.
Je n'osais pas trop y croire, mais le patron m'a dit qu'un type correspondant plus ou moins à ma description venait de temps en temps, commandait un café et le buvait en regardant fixement la mer, parfois pendant deux heures sans bouger, puis il repartait.

Je me suis mis à véritablement faire le siège de ce café. J'y allais aussi souvent que possible. Je me tapais la route de la mer, et je restais là, attablé pendant des heures, à regarder la mer en buvant du café.

D'ailleurs, tu devrais essayer, mon vieux. Je ne sais pas si c'est le café, ou le spectacle des vagues, ou l'agitation tranquille de "la mouette jaune", mais c'est l'endroit idéal pour réfléchir à sa vie.
Plus j'allais dans cet endroit, et plus je me rendais compte que j'avais raté plein de choses. Je n'avais pas publié les bons auteurs, j'avais fait des choix commerciaux, et refusé des textes vraiment originaux.
Et puis, tu sais, c'est là que je me suis décidé à rappeler Julie. Je me suis dit que c'était trop bête qu'on se soit quittés comme ça, après tout ce qu'on avait traversé ensemble. Je l'ai appelée, donc, et elle a a accepté de me revoir, il faut que je te raconte ça...

- Écoute, mon ami, tu m'a déjà raconté cette histoire, et je suis vraiment content que vous vous soyez retrouvés, mais ne m'en veux pas, je voudrais que tu me dises ce qui est arrivé avec cet auteur; tu as fini par l'attraper?

- Ah, excuse-moi.
J'aurais jamais lâché, tu me connais. Le barman m'a dit que je l'avais raté trois fois. J'enrageais!

Et puis un jour, je suis entré dans le café, le barman m'a désigné une table d'un signe de tête, avec un petit sourire gêné.
Je l'aurais reconnu sans ça! Il avait changé, en vingt ans, mais pas tant que ça. Il était assis à ma table habituelle, celle que j'avais choisie spontanément, moi aussi, celle qui donnait la meilleure vue sur la mer.
Je suis allé vers lui directement, et je me suis assis à sa table sans qu'il m'y invite. Je lui ai parlé comme si on s'était quittés la veille.

- J'ai réfléchi, je vais publier votre livre. Finalement, je crois qu'il a un réel potentiel. Non, plus que du potentiel, il est tout simplement génial. Vous aurez la meilleure couverture presse que j'aie jamais donné à un auteur. Revues littéraires, presse générale, radio, télé, vous aurez la totale, je tiens à ce que votre oeuvre soit connue. Faites-moi confiance, ce livre va faire un tabac. Si on signe aujourd'hui, on peut le sortir sans problème pour la prochaine rentrée littéraire. Encore qu'on s'en fiche, votre livre va durer bien plus qu'une saison littéraire.

Comme il me regardait fixement sans rien dire, j'ai fini par me taire, moi aussi. Il y a eu un long silence. Il avait l'air songeur, ni content, ni irrité par ce que je lui disais. Il a quand-même fini par ouvrir la bouche.

- Le manuscrit... je l'ai brûlé.
Le jour où vous me l'avez renvoyé avec votre fichue lettre. On peut dire que vous avez brisé ma vie, ce jour-là.
J'ai plus rien écrit depuis, et j'écrirai plus rien. Cette vie-là, j'ai tiré un trait dessus, vous comprenez? Définitivement. Je ne suis plus le même, je ne suis plus le gars qui voulait écrire un chef-d'oeuvre. La littérature vit très bien sans moi.
J'ai changé je vous dit, je me suis construit une autre vie, et celle-là, personne ne me la prendra.
Le jeune écrivain n'existe plus depuis longtemps. Il n'a jamais existé. Vous vous nourrissez d'illusions.

Il s'est levé et il est parti.

Je suis resté encore un peu dans le café, mais je n'arrivais à penser à rien. J'avais le cerveau vide. Même la mer, je ne la voyais plus.

Alors je suis parti aussi, et je suis retourné chez moi, comme si de rien n'était.
Je ne suis plus jamais retourné dans ce café. Et je parierais que lui non plus.

- Bah dis-donc! Et le titre?

- Quoi, le titre?

- Oui, c'était quoi le titre de ce chef-d'oeuvre que personne ne lira jamais à part toi?

- Ah oui, euh, à vrai dire... j'ai oublié le titre.