Sombrage - 3


Lire les parties 1 et 2


Grégoire s'est muni de vêtements chauds, il a fourré dans un sac un bon bouquin, une bouteille d'eau et une boîte de biscuits. Vers dix-sept heures, il est devant la porte de la maison d'Anabelle, les volets sont toujours fermés, la maison semble vide. Il s'assied sur le seuil et ouvre son bouquin. La rue est très calme, peu fréquentée, personne ne le remarque.
Vers vingt-trois heures, le bouquin est terminé, et les biscuits ne sont plus qu'un souvenir, quand la grosse voiture grise du père d'Anabelle s'arrête enfin devant la maison, la roue droite heurte violemment la bordure du trottoir, mais personne ne semble s'en inquiéter, les parents d'Anabelle en descendent comme des zombies, le mère la première. Elle est pâle et décoiffée, et passe sans le voir sur les pieds de Grégoire qui s'est levé. Elle marche droit vers l'entrée en traînant les pieds et s'arrête le front posé sur la porte en attendant que son mari arrive pour lui ouvrir. Le père, lui, marque un temps d'arrêt devant Grégoire.

- Qui êtes vous ? Vous êtes un ami d'Anabelle, non ? Il me semble vous reconnaître.

- Oui monsieur, je suis Grégoire, nous nous sommes déjà rencontrés.

- Qu'est-ce que vous fichez ici à cette heure? Qu'est-ce que vous voulez?

- Anabelle a manqué les cours et je suis venu lui apporter du travail ... et puis je... On s'inquiète, monsieur. Les amis d'Anabelle s'inquiètent pour elle. Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose ?

Le père semble hésiter à répondre, puis...

- Oui, dimanche... tout allait bien, puis elle s'est subitement écroulée sur le sol. Une rupture d'anévrisme ou quelque chose comme ça. Elle est dans le coma et ne réagit pas... je crois que vous pouvez garder vos notes de cours.

Et déjà, il va rejoindre sa femme, laissant Grégoire complètement désemparé. Pourtant, celui-ci a la présence d'esprit de demander :

- Elle est à quel hôpital, s'il vous plait ?

Le père a presque fermé la porte mais il laisse échapper le nom de l'hôpital, le CHU, puis il se ravise :

- Pas de visites ! Il ne faut pas la perturber, elle a besoin du plus grand calme.

Et la porte se referme, capturant le rayon de lumière qui s'échappait du couloir, et Grégoire se retrouve de nouveau seul dans l'obscurité. Tout s'effondre autour de lui. Ses pas le conduisent automatiquement vers l'arrêt et il attrape le dernier bus. Il n'y a que quelques personnes à bord. Des silhouettes sombres, chacune enfermée dans sa bulle, presque des fantômes. Grégoire n'a pas conscience du trajet, il rentre chez lui sans savoir comment. Ce n'est que lorsqu'il est couché dans son lit qu'il prend réellement conscience de ce qui est en train de se passer. Il se met à pleurer ; il pleure pendant très longtemps.

Au matin, il ne sait pas s'il a dormi, mais il sait une chose : il faut qu'il voie Anabelle. Il sèche les cours et se rend à l'hôpital. Il faut prendre deux bus pour y aller. A l'accueil, il donne le nom d'Anabelle, on lui demande s'il est de la famille, il répond qu'il est un ami. La préposée lui dit qu'en service de réanimation, les visites sont interdites, elle lui conseille de revenir dès que la personne sera transférée en chambre ordinaire.
Grégoire s'engage quand-même dans les couloirs de l'hôpital. Il suit les indications jusqu'au service de réanimation. Il est protégé par une porte fermée, avec un système d'ouverture par carte magnétique. Il y a un bouton de sonnette et un "parlophone". Cette fois, Grégoire dit qu'il est le frère d'Anabelle. Quelques instants plus tard, une infirmière vient lui ouvrir. Elle le guide dans le couloir jusqu'à une chambre. C'est une chambre normale sauf qu'elle est bourrée de machines et d'appareillages électroniques. Anabelle est étendue sur le lit. Elle est extrêmement pâle et complètement immobile, on ne peut même pas déceler de respiration, et pourtant, elle respire, elle vit. Plusieurs électrodes la relient à un appareil de monitoring, et une perfusion lui pique le bras gauche. A part ça, elle semble normale, profondément endormie, si ce n'est une crispation bizarre de sa main gauche.

Grégoire pousse une chaise près du lit, il s'installe, prend la main d'Anabelle dans les siennes, et reste comme ça, sans bouger, sans rien dire.
Des heures passent. Au début, l'infirmière vient régulièrement pour vérifier que tout va bien, mais chaque fois, aucun des deux n'a bougé d'un millimètre. L'infirmière ne dit rien non plus, mais à chaque visite, elle adresse un sourire complice à Grégoire, comme pour signifier "c'est bien, ce que vous faites".

Plus tard, l'infirmière revient de nouveau. Cette fois, elle entre dans la chambre et s'adresse à Grégoire :

- Vous allez pouvoir vous reposer un peu ; vos parents arrivent.

D'abord, Grégoire ne comprend pas. Comment ses parents pourraient-ils savoir où il est, et pourquoi viendraient-ils jusqu'ici ? Puis il se souvient : il s'est présenté comme le frère d'Anabelle ; ce sont bien sûr les parents d'Anabelle qui arrivent. Tout à coup, il devient aussi pâle qu'Anabelle. Que va-t'il se passer s'ils le trouvent dans la chambre ? Il va se faire jeter dehors, et il ne pourra plus revenir. A son air, l'infirmière a compris.

- Vous n'êtes pas vraiment le frère de la jeune fille, n'est-ce pas ?

Grégoire ne répond pas.

- Son amoureux ?

Toujours pas de réponse.

- Venez !

L'infirmière emmène Grégoire dans le couloir juste comme les parents franchissent la porte d'entrée du service. Apparemment, ils n'ont rien remarqué. L'infirmière et Grégoire entrent dans une chambre vide.

- Vous ne vouliez pas rencontrer ses parents ?

- Je crois plutôt que ce sont eux qui ne veulent pas me voir. Comment dire... le contact ne passe pas très bien entre nous. En fait, ils me connaissent à peine, ils ne savent pas qui je suis.

- Pourtant, c'est important qu'il y ait quelqu'un auprès d'elle, le plus souvent et le plus longtemps possible. Il faut la toucher, lui parler... Ecoutez, je prends le risque : quand je serai de service, vous pourrez venir aussi souvent que vous le souhaitez, et je m'arrangerai pour que les parents ne vous voient pas.

Et Grégoire y est allé souvent. Tous les jours au début. Anabelle ne semblait pas souffrir, et il imaginait qu'elle allait rapidement reprendre conscience. Mais ses mains et ses lèvres étaient si froides. Il lui venait des images, ou des mots sans qu'il puisse les contrôler ; ils s'imposaient à lui. "Sleeping Beauty", d'abord, et c'était prometteur, et c'était vrai qu'elle était toujours très belle... puis "Sleaping Dead", et il était désespéré car il sentait qu'il la perdait, que malgré tout l'amour et la tendresse qu'il essayait de lui communiquer, il ne recevait jamais la moindre réponse, jamais le moindre signe, et il lui semblait qu'elle glissait petit à petit vers la mort.
Dans ces moments-là, un désespérant sentiment de solitude, qu'il n'avait plus connu depuis des mois le submergeait de nouveau, car il était seul avec son secret. Il n'osait pas en parler à ses propres parents ; quant aux parents d'Anabelle, il ne fallait même pas y songer ; il n'était pour eux qu'un vague copain de leur fille, un indésirable.

Seule l'infirmière de réanimation lui avait témoigné un peu de sollicitude et d'encouragements, mais bientôt, elle lui avait annoncé qu'Anabelle allait changer de service pour aller dans une chambre normale. La faire quitter le service de réanimation, c'était un peu comme si on renonçait à réanimer Anabelle, comme s'il n'y avait plus qu'à attendre l'irrémédiable. L'infirmière avait tenté de lui redonner du courage, lui avait cité nombre de cas où une personne dans le coma avait donné signe de vie longtemps après qu'on eut abandonné tout espoir. Mais quand-même, ce fut une période très difficile pour Grégoire. A partir de ce moment, il s'est mis à vraiment réaliser que peut-être, ils ne marcheraient plus jamais ensemble dans la ville, ils ne riraient plus ensemble, ils ne s'embrasseraient plus.

Enfin, il s'était remis à fréquenter les cours, plus pour essayer d'occuper son esprit que par réel intérêt, mais il essayait quand-même de se rendre à l'hôpital aussi souvent que possible.
La nouvelle chambre ne se trouvait pas dans un service fermé, et bien qu'il choisisse ses heures de visite avec soin, un jour, ce qui devait arriver est arrivé : alors qu'il était assis dans sa position habituelle, une main tenant celle d'Anabelle, l'autre lui caressant rêveusement le front, la porte de la chambre s'est ouverte pour laisser place aux parents d'Anabelle.

La réaction du père a été terrible. Il n'a pas élevé la voix, probablement parce que sa bonne éducation lui interdisait de le faire dans un hôpital, mais il s'est mis à siffler entre les dents comme un serpent, en proférant des paroles horribles :

- Qu'est-ce que vous fichez dans la chambre de ma fille, espèce de petit voyeur pervers. Vous n'avez rien à faire ici. Je vous avais prévenu. Fichez-moi le camp immédiatement, et que je ne vous surprenne plus à rôder comme un vautour lubrique, ou j'appelle la police. Ou peut-être que je vous règlerai plutôt votre compte moi-même, ça ira plus vite.

Grégoire a déjà compris depuis longtemps que toute communication était impossible avec les parents d'Anabelle. Cette scène ne lui a pas vraiment fait peur, mais il n'a pas envie qu'elle se répète. Il redouble de prudence, espace un peu plus ses visites.

Un matin, en arrivant à l'hôpital, à peu près six mois après l'accident d'Anabelle, Grégoire trouve la porte de la chambre bloquée en position ouverte. A l'intérieur, le lit a disparu. Deux employées en vêtements de travail s'affairent à nettoyer, désinfecter et ranger la chambre. On la prépare pour le prochain occupant.

A suivre...

Sombrage - 2


Lire la première partie


Lorsque Strauss s'est retourné, il avait l'air complètement paniqué, levant une main comme pour se protéger le visage, comme si j'avais réellement l'intention de l'agresser !
Cependant, voyant mon sourire amusé, il a vite repris une contenance.

- Ach ! Fous m'afez vait beur, en me zuivant komme zha ! Che fous rekönnais. Nous safons tizgudé enzemple au mariache de zette cheune berzhonne. Komment zappelaid-elle, téchà ?

- Kathy. Et moi, je suis Zaphod. C'est un plaisir de vous revoir, cher docteur Strauss ; si du moins, tel est bien votre nom !

- Ach, môzieur Savôt, z'est chusde. Z'est ékalëment un blaizihr bour moi te fous refoir. Ch'esbère ke ma bèdite vilouderie te l'audre vois n'a bas eu de konzékënzes vâgeuses.

- Rien de grave, je vous assure : j'ai juste eu l'air un peu idiot, mais j'ai l'habitude. Néanmoins, pour cela, vous me devez une petite compensation.

- Une Kombenzatiôn ! Z'il z'achit t'archent, che grains vôrt ...

- Non, rassurez-vous, pas de ça entre gentlemen. Mais l'histoire de l'autre fois m'a beaucoup plu. Je voudrais que vous me racontiez un autre cas.

- Ach, che zuis tézôlé, mais la téondolochie m'indertit te téfoiler tes tonnées berzönnelles zur mes bazients.

- A d'autres ! Vous êtes totalement corruptible, et je connais votre prix. Si je vous invitais au restaurant ?

- Hem... Kel resdaurant ?

- Au "Pancho Villa" ? C'est un très bon mexicain.

- Fous zafez, che ne benze bas me zoufenir te kas drès indérezants. Au mariache te Gadhy, le rèbas kombortait zinq zervizes, zela tonne le demps à la mémware te...

- Et si je vous invite à "La petite fugue", espèce de vieux filou ?

- Fraiment, fous m'infideriez à "La bedide vüke" ? Chusdement, il me refient une hisdoire azez indérezände ; che tirais même gu'elle est blus ingroyâple gue zelle tes chumeaux.

- Alors, marché conclu !

En marchant vers le restaurant, je lui ai encore demandé :

- Dite-moi, cette histoire de jumeaux, elle était vraie ?

- "Frai" est un Kalivigadîv gui ne z'abbligue bas à une hisdoire, za n'a bas blus te zens t'agoler les môts "hisdoire" et "fraie" gue bar ekzëmble les môts "biszenlit" et "fölupîle". A moins pien zûr gue fous ne zoyez kabâple te diszôcier le frai tu réël, à ze môment-là, une hisdoire beut être konzitérée komme fraie zans bour ôdant être réëlle.

Je n'ai pas insisté. L'important, après tout, était que j'allais avoir mon histoire, même si ça me coûtait un dîner dans dans un des restaurants les plus chers du quartier. Bah, je trouverais bien un moyen de faire passer ça en note de frais pour mon employeur.


Nous étions donc confortablement installés dans ce luxueux restaurant. J'avais choisis les menus et commandé le vin.
Dès que le serveur a eu rempli le verre de Strauss pour la première fois, celui si ne s'est pas fait prier pour exécuter sa part du contrat en bonne et due forme.


Mon bazient z'abbelait Krékoire... Mon patient s'appelait Grégoire (à partir d'ici, je traduis du straussien pour les lecteurs les moins doués en langues germaniques).
Lors de notre première séance, il est resté assis plusieurs minutes sans rien dire, en regardant le bout de ses doigts, comme s'il hésitait avant de se lancer, ou -plus probablement, comme s'il cherchait par quel bout commencer son histoire.
Finalement, il m'a surpris en me lançant une question bizarre :

- Docteur, est-ce que vous croyez aux fantômes ; enfin aux esprits, ou ce genre de trucs ?

C'est le genre de question purement formelle à laquelle il ne faut surtout pas répondre. Souvenez-vous que le thérapeute doit rester neutre. Ce n'est qu'une invitation, qu'une main tendue qu'il doit simplement saisir. Dans ce cas, il suffit de retourner la question au patient.

- Et vous, vous y croyez ?

- Non docteur ! Je suis un esprit rationnel, matérialiste. Pour moi, tout ce qui n'est pas visible ou dont on ne peut pas prouver l'existence de manière irréfutable n'existe pas. Et pourtant... il y a des jours où, si mes convictions n'étaient pas si profondément enracinées, je pourrais me mettre à douter.

- Est-ce que vous avez vu des apparitions, entendu des voix, ou observé d'autres phénomènes de ce genre ?

- Non, pas exactement, mais on pourrait dire que j'ai des obsessions, et que... voilà... je crains qu'elles ne prennent le contrôle.

- Eh bien, racontez-moi tout depuis le début.


Grégoire avait vécu une enfance solitaire et austère, comme enfant unique, avec des parents froids et distants, pas méchants ni cruels, toutefois, mais vous voyez, c'était le genre de famille où on ne se parle pas, et où on se touche encore moins ; où chacun reste à sa place dans un rôle bien défini. Le père était légèrement autoritaire, sans excès, et affichait à la maison un air sérieux, ferme et décidé de chef de famille infaillible, ce qu'il n'était probablement pas du tout à l'extérieur. La mère était une femme superficielle, mais adepte d'une morale très rigoriste, qui s'occupait principalement de son ménage. La famille sortait peu et recevait encore moins. Grégoire lui-même avait peu d'amis, et aucun qui soit réellement proche. Dans cette famille, il fallait avant tout sauvegarder les apparences.

Vers dix-sept ans, il arriva à Grégoire une chose en soi très banale, mais qui pourtant allait bouleverser sa vie : il tomba amoureux. Et par chance, cet amour était réciproque.
La jeune fille s'appelait Anabelle, et était elle aussi réservée et solitaire. Ce fut un véritable coup de foudre pour les deux. Ils l'ont vécu avec le surcroit d'intensité que la jeunesse apporte à un premier amour. Leur relation était complètement fusionnelle ; ils ne pensaient l'un qu'à l'autre et rien d'autre n'avait d'importance. Cet amour était leur secret, et ils trouvaient toutes sortes de subterfuges pour se voir à l'insu de leurs parents, car comment auraient-ils pu partager un tel bonheur avec des parents dont ils se sentaient si éloignés ?
S'il faut en croire Grégoire, leur première expérience sexuelle à tous les deux a été une réussite totale, ce qui n'était pas gagné d'avance.
Avec Anabelle, Grégoire faisait pour la première fois l'expérience d'être touché par une autre personne, pour des motifs autres que purement hygiéniques ou médicaux, c'est à dire comme un simple geste d'amour, presque comme un langage. Ces deux-là étaient toujours à se tenir par la main ou par la taille, et dans leurs promenades, ils s'arrêtaient tous les cinquante mètres pour s'embrasser. Ce fut probablement une grande révélation pour Grégoire, plus encore que le sexe, la prise de conscience que le corps n'était pas une prison, une barrière de protection destinée à isoler l'individu de tout contact réel avec les autres, mais qu'au contraire, par le toucher pouvait se transmettre une gamme infinie de sentiments, dont certains pouvaient difficilement trouver meilleur moyen de communication.

Ils profitaient donc de la vie, se fixaient des rendez-vous secrets, faisaient des projets d'avenir, bref, ils étaient heureux.
Ils ont vécu plusieurs mois dans le bonheur total ; aucune dispute n'était encore venue assombrir leur rêve éveillé, ils n'avaient pas encore décelé chez l'autre ces petits défauts irritants qui avec le temps viennent immanquablement ternir l'image idéalisée de l'être aimé. Ils avaient la conviction inébranlable qu'ils ne seraient plus jamais seuls, et cela leur donnait une force nouvelle ; tout avait l'air plus facile, plus léger. C'était toujours la lune de miel, un amour sans nuages... jusqu'à ce qu'un jour, Anabelle ne se présente pas à l'un de leurs rendez-vous.

Il faisait beau, et ils s'étaient donné rendez-vous dans un petit parc du centre-ville. C'était un parc qui avait été autrefois un jardin botanique, et il renfermait quelques arbres de belle taille et d'espèce rare. Leur préféré était un Séquoïa ; ce n'était pas l'arbre le plus haut du parc, mais il avait le tronc le plus imposant. A proximité, une vieille maison abritait un jardin d'enfants, et on voyait les petits jouer derrière les vitres, ou dans le carré de gazon clôturé lorsque le temps le permettait. De l'autre côté, il y avait un minuscule étang avec trois pauvres canards déplumés. Au delà de l'étang, c'était l'académie de musique, et on entendait une cacophonie de notes s'échapper par les fenêtres, avec tous ces élèves qui répétaient des morceaux différents. Malgré cela, il régnait dans ce petit ilot de verdure caché dans la ville une atmosphère de calme et de sérénité. Anabelle aimait cet endroit, elle s'y sentait bien, et elle donnait souvent rendez-vous à Grégoire "sous le Séquoïa".
Grégoire, qui détestait être en retard, était souvent le premier aux rendez-vous. Il aimait guetter l'arrivée d'Anabelle au détour d'un arbre, la regarder marcher de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'elle se mette à courir pour se jeter à son cou.
Ce jour-là cependant, Grégoire a attendu plus d'une heure en vain. Jamais Anabelle n'avait eu plus d'un quart d'heure de retard, alors, il s'est finalement résigné à rentrer chez lui.
Ils se téléphonaient rarement de peur qu'un des parents ne décroche (à cette époque, les téléphones mobiles n'étaient pas répandus comme aujourd'hui), mais pendant toute la soirée, Grégoire a attendu en vain un appel d'Anabelle.

Le lendemain, Grégoire est à la sortie des cours d'Anabelle. Parmi le flot d'étudiants, il repère quelques copines de classe avec lesquelles elle est souvent. Mais Anabelle ne s'est pas présentée aux cours ce jour-là, ni la veille. Elle n'a donné aucune nouvelle. Maintenant, Grégoire se sent vraiment inquiet. Ce n'est pas le style d'Anabelle de s'absenter sans prévenir, encore moins de manquer un rendez-vous avec lui. Il emprunte quelques feuilles de notes à une des filles, ça lui fera un bon prétexte pour aller sonner à la porte des parents d'Anabelle : il apportera des notes de la part d'un professeur pour qu'elle se mette à jour.
Anabelle habite une banlieue chic à l'autre bout de la ville, et le trajet en bus est long et monotone. Une fois descendu du bus, il faut encore marcher plusieurs centaines de mètres pour arriver à la petite rue tranquille. Dès qu'il aperçoit la maison, une chose lui semble anormale : les volets sont fermés, pourtant, il ne fait pas encore noir. Et même s'il ne sont pas encore rentrés pour une raison quelconque, normalement, les occupants de la maison auraient du ouvrir les volets le matin avant de partir. Grégoire sonne plusieurs fois, mais n'obtient aucune réponse.
Le jour suivant, dès qu'il en a l'occasion, Grégoire téléphone à la maison d'Anabelle, le matin avant de partir, pendant les interruptions de cours, pendant la pause de midi, encore dès qu'il rentre chez lui, et plusieurs fois dans la soirée jusque très tard. Il laisse sonner longtemps, mais personne ne décroche.
Encore un jour de passé, il se dit que maintenant, il va faire le siège de la maison d'Anabelle, et qu'il restera devant la porte jusqu'à ce qu'elle s'ouvre.

A suivre...

Sombrage - 1

And neither the angels in heaven above,
Nor the demons down under the sea,
Can ever dissever my soul from the soul
Of the beautiful Annabel Lee
(Edgar Poe - Annabel Lee)


Ceux qui ont comme moi un travail solitaire - même s'ils le trouvent passionnant, comprendront peut-être les circonstances dans lesquelles débute cette histoire.

J'avais passé les dernières semaines enfermé dans mon bureau pour terminer à temps un projet important. Comme d'habitude, si les premières idées m'étaient venues rapidement, j'avais sans cesse remis à plus tard la tâche de leur donner une structure et de les étayer avec suffisamment de détails. Finalement, je m'étais retrouvé pressé par le temps, et obligé de travailler sans arrêt pour parvenir à remettre mon document à la date promise. C'est toujours comme ça avec moi : je traîne, je traîne jusqu'à ce que mon retard soit presque irrécupérable, puis je cours, je cours comme un fou pour arriver à temps. Je suis plus lièvre que tortue, vous voyez ? Mais j'ai l'impression que mon cerveau ne travaille à plein rendement que lorsque je suis soumis à une certaine pression.

Par contre, une fois le travail fini, probablement juste quelques heures avant l'ultime délai, quand la pression et mon excitation retombent brutalement, j'éprouve en général un sentiment bizarre. C'est comme une impression de vide. Comme si j'avais dépensé une énergie considérable pour atteindre un but complètement vain, qui ne me procure finalement aucune satisfaction. J'ai l'impression d'avoir vécu dans un temps parallèle, et que, pendant que je ramais péniblement à contre courant, le monde autour de moi a continué d'évoluer, changeant subtilement à mon insu. Ou bien je me sens comme un extra-terrestre qui aurait été soudainement parachuté sur notre planète, et qui découvre un incompréhensible monde de fous.
Alors, j'ai besoin de reprendre pied, de rattraper ce qui s'est enfui, de me raccrocher à quelque chose, de retourner vers mes semblables pour vérifier que je ne suis pas devenu invisible, que je ne me suis pas définitivement estompé de l'univers, que je ne me suis pas transformé en monstre, et que mon irruption parmi les gens ne crée pas une panique soudaine ou d'autres perturbation bizarres.
Alors, pour me rassurer, j'ai besoin de me noyer dans la foule, de me fondre dans la population.

J'avais marché longtemps et sans but dans les rues, pour finalement échouer dans un bar. Je n'y étais jamais entré avant, et je me demande pourquoi, car l'endroit était plutôt plaisant. Il était situé dans une rue animée, du côté ensoleillé, et disposait de larges fenêtres qui fournissaient un poste d'observation idéal sur l'agitation de la ville. J'étais assis à une petite table près d'une fenêtre, et je regardais les passants en buvant de la bière. En temps normal, je n'aurais pas supporté cette inactivité, et j'aurais mis ce temps à profit pour lire ou écrire, mais mon état d'esprit particulier me poussait à l'oisiveté. La bière, l'agréable chaleur du bar et le spectacle du mouvement m'engourdissaient l'esprit et me plongeaient dans une agréable torpeur.
C'était la fin de l'année et il faisait plutôt froid. La mode féminine de cet hiver était faite de petites jupes très courtes portées sur de collants qui semblaient tellement fins que je doutais fort qu'ils puissent tenir au chaud les jambes des jeunes femmes qui les portaient. C'était un spectacle étrange de voir les hommes greloter dans de grosses vestes fourrées, tandis que les femmes semblaient virevolter dans des tenues légères sans souffrir du froid le moins du monde. Ça m'évoquait des images de patinage artistique. Je me suis toujours demandé pourquoi les patineuses sont parmi les sportives les moins habillées, alors que leur sport se pratique sur la glace. Je n'ai jamais eu la réponse, mais au moins, cette énigme donne quelqu'agrément à ce sport. Imaginez des patineuses en combinaison de ski ou de randonnée alpestre, c'est sûr que ça signerait l'arrêt de mort du patinage artistique. Voilà peut-être la vraie raison, après tout.
En attendant, de l'autre côté de la vitrine, dans la rue, mes patineuses à moi me fournissaient un spectacle bien agréable. En tant que juge de la compétition, je donnais des notes maximales à celles qui traversaient la rue avec grâce, ou qui slalomaient entre les passants avec le plus de légèreté.

En cette saison, la nuit tombe tôt. Je commençais à ne plus bien voir ce qui se passait à l'extérieur, car les lumière du bar se reflétaient dans la vitre. Cependant, je n'avais pas vraiment envie de quitter l'endroit. La bière que j'avais bue, la fatigue accumulée durant de longues semaines de travail, l'atmosphère chaude du bar, et mes heures d'observation passive et de rêverie, tout concourrait à m'assoupir. J'ai alors reporté mon attention sur les clients à l'intérieur du bar.
Un homme a particulièrement retenu mon attention. Etait-ce d'abord parce qu'il était seul, alors que tous les autres clients à part lui et moi étaient en couple ou en groupe ? Possible que cela ait joué un rôle, mais son attitude était curieuse : il paraissait embarrassé.
Il était en train de manger un plat de pâtes tout en lisant un journal qu'il s'efforçait de tenir droit devant son visage, comme s'il cherchait à se dissimuler. Sa manière de manger était assez drôle : comme s'il se jetait brusquement sur sa fourchette, de peur que les pâtes ne tentent de s'échapper.

J'ai eu l'impression qu'il remarquait que je l'observais, et que ça l'a dérangé. Avant d'avoir terminé, il s'est levé, a jeté quelques billets sur la table, a empoigné son pardessus, puis s'est précipité vers la porte.
Et c'est en regardant son siège vide et son repas inachevé que le déclic s'est fait dans mon esprit et que je l'ai enfin reconnu.

Je me suis à mon tour précipité vers le comptoir pour payer ma note, et je suis sorti aussi vite que possible. Au mépris de tout danger, je me suis placé au milieu de la rue, pour avoir la vue dégagée dans chaque direction. Avec la tombée de la nuit et l'ai qui rafraichissait, il y avait moins de passants, mais la rue était loin d'être déserte. Impossible de le repérer dans l'un ou l'autre sens. Toutefois, à environ trente mètres, il y avait un carrefour où débouchait une rue plus petite. Je me suis dit que si mon bonhomme cherchait réellement à échapper à quelqu'un (peut-être moi ?), il aurait probablement fait en sorte de quitter au plus vite la rue principale.
Je me suis donc dirigé vers cette rue au pas de course. Elle était complètement vide, mais un peu plus loin, une autre rue repartait vers la gauche, et au coin de celle-ci, il m'a semblé apercevoir pendant une fraction de seconde un bout de tissu sombre qui aurait pu coïncider avec le manteau de mon fugitif. Je me suis mis à courir le plus vite possible, et quand j'ai atteint le coin de cette nouvelle rue, elle m'est apparue plus fréquentée que la précédente, mais parmi tous les passants qui déambulaient ou se hâtaient de rentrer chez eux, aucun ne correspondait à mon homme. Toutefois, je savais qu'un peu plus loin s'ouvrait une arcade qui donnait sur une petite place ou se regroupaient magasins et petits restaurants. J'avais confiance en mon intuition, et j'étais persuadé qu'il s'y était réfugié, mais se trouvait par là même pris au piège, puisque cette place n'avait pas d'autre issue.

En effet ! La silhouette était là, me tournant le dos, semblant absorbée dans la contemplation d'une vitrine.
Je me suis approché en jubilant, prenant tout mon temps maintenant, et récupérant mon souffle, car je savais qu'il ne m'échapperait plus. Je ralentissais d'autant plus, par un soudain accès de sadisme, que j'avais l'impression qu'il me sentait approcher inexorablement, comme la bête blessée qui sent le fauve approcher derrière elle, et qui n'espère plus qu'une chose, c'est que tout se termine vite et sans trop de souffrance ; mais comme le fauve, j'avais envie de m'amuser un peu en jouant avec ma proie.

Quand je n'ai plus été qu'à deux pas, je lui ai mis la main sur l'épaule, comme un policier qui appréhenderait un suspect, en disant :

- Eh bien, docteur Strauss, on ne salue pas ses vieilles connaissances ? (*)


A suivre ...


(*) voir "Le cas des jumeaux Waldemar"

Barbares

Le 4 Septembre 476, un barbare du nom d'Odoacre, se présenta avec sa garde devant l'empereur romain d'Occident, Flavius Romulus Augustus, et lui tint à peu près ce langage:

- Casse-toi, petit.
A quoi Flavius Romulus répondit courageusement:
- Nan, veux pas!
- Alors, coupez-lui les couilles! (dit Odoacre s'adressant à ses gardes).
- Ok, c'est bon, c'est bon, si vous le prenez comme ça, je m'en vais.

Et Flavius Romulus abdica, et ce fut la fin de l'empire romain d'Occident.

L'empire romain d'Orient, lui, résista beaucoup plus longtemps, bien qu'à la fin, il fut réduit à peu près aux dimensions du jardin entourant le palais.
Cela n'empêcha pas un sultan du nom de Mehmed II de se présenter le 29 Mai 1453 avec sa garde devant l'empereur romain d'Orient, Constantin XI, et de lui tenir à peu près ce langage:

- Casse-toi, petit.
A quoi Constantin répondit courageusement:
- Nan, veux pas!
- Alors, jetez-le aux lions.
- ....
- Quoi, y a un problème? dit Mehmed en s'adressant à ses gardes.
- C'est que, votre grandeur, y a plus de lions.
- Quoi, plus de lions? Quelle décadence! du temps des Romains, ça ne se serait jamais passé comme ça. Bon, qu'on le jette aux tigres alors!
- Y a plus de tigres.
- Aux hyènes?
- Pas d'hyènes.
- Aux rats? On doit bien avoir des rats!
- Ah ça des rats, oui, on avait des rats, mais les chats les ont tous bouffés lors du siège de Constantinople. Les pauvres bêtes étaient affamées. D'ailleurs, c'est pô juste que ce sont toujours les animaux qui trinquent. Ces pauvres chats n'avaient rien demandé à perso...
- Suffit! (Après un instant de réflexion:) Alors, qu'on le jette aux chats!

Ainsi il fut fait, mais on raconte que les chats ne trouvèrent pas Constantin à leur goût.
Mais ce fut quand-même la fin de l'empire romain d'Orient.
Ce qui nous laissait en tout et pour tout (si je compte bien) zéro empires romains en activité.

Ce n'est pas tout à fait comme ça que Alessandro Barbero (je me demande si ça veut dire "barbare" en italien) raconte l'histoire dans son livre "Le jour des barbares", il place plutôt le tournant décisif lors de la bataille d'Andrinople, alors que moi je le situe exactement à cette fameuse réplique d'Odoacre "Alors coupez-lui les couilles", mais néanmoins je respecte son travail d'historien et de romancier (même s'il faut bien avouer qu'il n'a pas mon sens du dialogue).

Quand-même, une chose qu'il aurait pu expliquer et qui me paraît nécessaire à la compréhension de cette période de l'Histoire, c'est la fameuse unité de mesure barbare : la horde. Une horde, ça fait combien de barbares exactement? Probablement plus que deux, probablement même un grand nombre. Alors quand on dit "des hordes" au pluriel, ça doit faire vraiment beaucoup. Dans l'expression "des hordes de barbares déferlent sur les restes de l'empire romain", combiner le mot 'déferler' au mot 'hordes' au pluriel, c'est vraiment impressionnant.
J'avais déjà entendu cette expression, mais Alessandro ne l'utilise pas; lui il parle de problèmes d'immigration. C'est plus prosaïque et ça fait presque contemporain, politiquement correct.
On a naturellement tendance à s'identifier aux pauvres romains submergés par les hordes de barbares. C'est oublier un peu vite que les barbares se sont installés dans l'empire, qu'ils y ont fondé des familles, et que nous sommes les descendants des barbares au moins autant que des romains.
Les barbares, c'est nous. Alors aujourd'hui, qui nous menace à nos frontières? D'autres barbares?

En tout cas, ma décision est prise. Si un barbare se présente chez moi et m'ordonne de décamper, j'obéis sans discuter. Avec les hordes de chats qui infestent mon jardin, je préfère ne pas prendre de risques.