25 février 2008
The Bell Jar (Sylvia Plath)
En revoyant un peu ce que j'ai posté jusqu'ici sur ce blog, je m'aperçois que j'ai sélectionné dans mes vieilles notes de lecture celles concernant mes livres péférés (bien sûr, il y a d'autres livres que j'adore sur lesquels je n'ai encore rien écrit -cela viendra peut-être).
Finalement, ce n'est pas plus mal. Je préfère parler de ce que j'aime vraiment. Autant archiver les bons souvenirs et oublier les mauvais! En tout cas, c'est mon avis du moment.
Je crois que j'ai fait à peu près le tour de mes notes éparpillées ça et là et que j'en ai récupéré le meilleur. Dès le mois prochain, donc, (sauf oubli) je ne devrais plus poster que de nouveaux articles. Fini le recyclage, et l'avalanche de posts!
C'est ce que j'étais en train de me dire quand j'ai repensé à un livre que j'ai lu il y a presque deux ans, et qui sur le moment, m'avait paru un très bon livre, mais pas vraiment un chef-d'oeuvre.
Or je me rends compte que ce livre est toujours bien présent dans mon esprit, et que je ne suis pas près de l'oublier. C'est donc qu'il m'a plus touché que je ne l'aurais cru juste après ma lecture.
Parfois, c'est trop difficile d'analyser une chose aussi subtile que la littérature. Et c'est impossible de prévoir l'effet qu'une lecture aura sur nous à plus ou moins long terme.
Maintenant, j'ai comme l'impression qu'il y a une sorte de communauté des gens qui ont été émus par "the bell jar", et pour qui ce livre est important. Et je suis fier d'en faire partie.
Voici dont mon commentaire tel que je l'ai écrit à l'époque. Il serait certainement bien plus élogieux aujourd'hui.
***
Ma première impression en commençant ce livre fut une sorte de déception.
Comme si j'attendais de l'unique roman écrit par une auteure de poésie, qu'il ait un style de prose différent, disons plus ... poétique. C'était bien sûr idiot de ma part.
Ensuite, je savais que ce livre avait un rapport avec la dépression. Donc, je m'attendais à une sorte de plongée dans l'horreur ou dans une sorte de délire artistique. Mais s'il s'agit effectivement de dépression, nous ne sommes pas dans la mélancolie baudelairienne capable de générer sa propre forme d'énergie créatrice.
Non, ici, tout commence dans la banalité par des situations, des réflexions, des sentiments que nous avons tous pu éprouver. Une suite de désillusions et de renoncements qui font partie de la vie de la plupart des gens au sortir de l'adolescence.
"I felt very low. I had been unmasked only that morning by Jay Cee herself, and I felt now that all the uncomfortable suspicions I had about myself were coming true, and I couldn't hide the truth much longer. After nineteen years of running after good marks and prizes and grants of one sort and another, I was letting up, slowing down, dropping clean out of the race."
Et c'est ça qui est effrayant, car on voit que sans le savoir, nous marchons peut-être tous à côté d'un gouffre.
Et puis effectivement, vers la moitié du livre, l'histoire bascule sans qu'on sache très bien pourquoi (en même temps, le but n'est pas d'analyser le pourquoi, Esther/Sylvia est déjà au delà de ce genre de question).
Soudain, nous sommes dans le désespoir complet et les tentatives de suicide.
Sachant que ce livre a été publié juste avant le suicide de l'auteure, il m'est difficile d'imaginer où elle a pu puiser la force d'écrire, quand toute énergie de vivre semble l'avoir abandonné.
Je n'ai pas eu l'impression de lire un chef d'oeuvre littéraire, mais un livre fort, humain et touchant, bien qu'écrit avec beaucoup de retenue. Il est difficile de ne pas se poser de questions sur sa propre vie après cette lecture.
24 février 2008
Le monde inverti (Christopher Priest)
« J'avais atteint l'âge de mille kilomètres ».
La première phrase de cette histoire est parmi les plus célèbres de la science fiction.
Et elle donne bien le ton, car c’est un des romans les plus inventifs que j’aie pu lire.
Est-ce que l’espace et le temps sont des dimensions équivalentes d’une même réalité ? Est-ce que c’est la courbure de l’espace-temps qui détermine les forces auxquelles les objets sont soumis? Ces questions me rappellent vaguement quelques notions glanées au détour d’une lecture de vulgarisation scientifique. Mais imaginez en quelque sorte que cette courbure de l’espace-temps soit immédiatement sensible.
C’est sur cette hypothèse d’un univers hyperbolique qu’est construit ce roman, qui nous raconte l’histoire d’une ville et de ses habitants. Mais une ville mobile, montée sur des rails qu’on démonte derrière elle (le passé) et qu’on remonte devant (le futur). Une ville constamment à la poursuite d’un mystérieux « optimum » qui se déplace sans cesse, mais duquel on ne peut pas trop s’éloigner, sinon…
Priest est un remarquable écrivain, qui s’intéresse à la nature du réel, et à la manière dont nous forgeons notre perception et notre compréhension de ce réel. L’idée de base de ce roman est tellement originale, qu’il est perpétuellement sur le fil, sur le point de s’effondrer dans l’absurde, mais grâce au talent de l’auteur, on continue malgré soi à jouer le jeu, et on a envie d’en savoir plus. La révélation graduelle de la nature du « monde inverti » est un vrai plaisir de lecture, et le dénouement est aussi très surprenant.
15 février 2008
Galapagos (Kurt Vonnegut)
Cette fois, pour poser un regard critique sur notre société, Kurt a décidé de prendre suffisamment de recul ... un million d'années exactement.
Et effectivement, un million d'années plus tard, la source de tous nos maux apparaît enfin clairement : c'est la taille de notre cerveau. En effet, c'est depuis que l'Homme a développé un cerveau sur-dimensionné que tout a commencé à merder.
Heureusement, la nature est pleine de ressources. Dans un million d'années, l'humanité sera enfin repartie du bon pied (après être passée par le chas de l'aiguille), et ce défaut aura été corrigé par les lois Darwiniennes de l'évolution. Le cerveau humain a enfin retrouvé une taille honnête et inoffensive.
Un des livres les plus fous de Vonnegut.
Attention, dans ce livre, Kurt se moque de tout : de notre civilisation, de lui même, du lecteur et de la littérature. Il faut donc absolument s'armer d'une bonne dose de second degré pour en commencer la lecture.
La forme et le style adoptés par Kurt sont délibérément bancals et bizarres.
Le livre est divisé en deux parties dont la première et la plus importante est une longue mise en situation en trompe-l'oeil, qui tout en ayant l'air d'évoluer progressivement vers une apothéose, est en fait totalement statique. Kurt va même jusqu'à préfixer d'un petit '*' les noms des personnages qui vont mourir bientôt pour annuler l'effet de surprise. J'ai l'impression qu'il faut être un "Vonnegutien" (je reprends à mon compte l'adjectif forgé par Laiezza) convaincu pour passer au travers de cette partie.
Je ne sais trop pourquoi, ce livre m'a fait penser à l'Eloge de la Folie. Peut-être parce qu'on y retrouve le même décalage entre le sujet, le propos et le ton.
Le titre "Galapagos" évoque bien sûr les îles ou Darwin fit ses découvertes majeures sur l'évolution des espèces. Darwin apparaît en filigrane tout au long du livre, et c'est effectivement d'abord une réflection sur l'évolution, et sur notre place dans celle-ci. On y retrouve aussi un des thèmes fétiches de Kurt: l'importance majeure que peuvent prendre des évènements en apparence anodins, et la difficulté de percevoir ce qui est réellement important. Évidemment, Vonnegut étant Vonnegut, il ne pouvait pas manquer de faire en parallèle un travail sur la forme, et du coup, on se pose aussi des questions sur "l'évolution" du récit.
Ce livre, je l'ai pris comme un énorme clin d'oeil au reste de son oeuvre. C'est pourquoi je déconseillerais d'aborder Vonnegut avec cet ouvrage. Je conseille plutôt Cat's Craddle, qui en abordant sensiblement ce même thème apocalyptique, est d'une facture plus abordable.
Dans Galapagos, Kurt raconte une histoire complètement dingue, mais après tout, elle pourrait aussi bien être complètement réaliste.
11 février 2008
The last night of the earth poems (Charles Bukowski)
C'est quand Bukowski décide qu'il écrit un poème. Je crois qu'on ne peut pas donner de définition plus précise.
Il y a une telle liberté au niveau du style et de ce qu'il dit.
Pas la peine de parler de rimes ou de pieds ou de ce genre de choses. Je vais à la ligne quand ma main ou mes yeux en ont envie, ou quand je dois respirer, ou comme une manière de dire "ceci est un poème".
On pourrait dire : un poème, c'est quand Bukowski décide de faire court. Quand le sujet n'est pas assez important, ou est trop important pour faire long.
Quand un sujet est-il important ou sans importance ? C'est quand Bukowski décide d'en faire un poème.
J'ai été soufflé dès le premier texte.
that Harbor Freeway south through the downtown
area - Imean, it can simply become
unbelievable.
Ce texte s'appelle Jam ! Je me suis dit : c'est dingue, ce type ne va quand même pas faire un poème sur un bouchon d'autoroute ! Ce début, c'est comme une conversation de bureau autour du café matinal.
Sauf que oui, il va en faire un poème. Parce que ce qu'il voit, il le voit "autrement". C'est ça finalement la poésie.
Parce que chaque nuit est la dernière nuit de la Terre.
hearing the news for the
7th time,
it was still all bad
but all of us listening,
we could handle that too
because we knew
that there was nothing worse than
looking at
that same licence plate
that same dumb head sticking up
from behind the headrest
in the car ahead of you
as time dissolved
as the temperature gauge leaned
more' to the right
as the gas gauge leaned
more to the left
as we wondered
whose clutch was burning out
we were like some last, vast
final dinosaur
crawling feebly home somewhere,
somehow, maybe
to
die.
Lumière d'août (William Faulkner)
Du coup, je suis quelque peu tranquillisé, car savoir que Méli et Thom vous attendent au tournant n'est certes pas la perspective la plus rassurante qui soit. ;-)
En fait, je ne sais même pas très bien quoi dire sur ce livre, si ce n'est qu'il m'a laissé l'impression d'une maîtrise totale. Faulkner m'a pris par le bout du nez, moi pauvre petit lecteur, et m'a amené à travers son histoire sans que je puisse m'écarter d'un pas du chemin tracé.
Il y aurait probablement beaucoup à dire sur la technique de narration de l'auteur, qui -parait-il, est un génie en la matière, mais comme toute technique maîtrisée à la perfection, elle devient complètement transparente pour les profanes comme moi, pour ne laisser paraître que l'efficacité du récit. Non, aucune ficelle visible ici, tout se tient parfaitement.
J'ai trouvé superbe la manière dont il commence l'histoire en suivant Lena à la recherche de Burch. Et puis à un moment, comme par hasard, le récit croise la route de Joe Christmas. Et on a l'impression que Faulkner se dit "tiens, finalement, ce Christmas m'a l'air d'un personnage plus intéressant, on va plutôt le suivre lui". Et tant pis pour le lecteur qui a envie de savoir l'issue de la quête de Lena. De toutes façons, on s'aperçoit vite qu'en réalité, c'est l'histoire de Christmas qu'on veut connaître ; le reste attendra. Voilà ce que j'appelle se faire mener par le bout du nez. C'est vrai qu'il ne raconte pas de façon chronologique, il raconte simplement ce qui est important de raconter à ce moment du récit, et voilà pourquoi cela passe très bien.
Il ne fait pas de concessions, Faulkner. Il est dur avec ses personnages. Je n'en ai trouvé aucun très sympathique. Mais il leur donne une réalité terriblement tangible, en fait des personnes mémorables plus que des personnages.
Tout son art est d'arriver à nous faire sentir et comprendre des personnages terribles, minables et gigantesques à la fois ; incompréhensibles parce qu'ils se confrontent avec des valeurs et une morale révolue, incarnée par la "ville" bien pensante, affublée d'yeux et d'oreilles, qui vous observe et vous juge implacablement, qui vous digère, vous rejette, vous ignore ou vous condamne ; une morale liée à ce Sud qui sombre peu à peu, mais une morale d'autant plus impérative qu'elle sombre, justement, à cette époque, à cet endroit du monde ; mais nous savons qu'elle renaîtra, que le puritanisme redeviendra fanatisme, et le fanatisme redeviendra haine, tel un démon jamais totalement vaincu, et d'autant plus redoutable qu'il prend la forme d'un Dieu ; c'est ce que nous révèle ce livre, dans la cruelle lumière d'Août, qui montre sans concessions les spectres tapis dans les plus inaccessibles coins d'ombre de l'âme humaine ; et c'est une phrase vachement longue que je viens d'écrire, donc je vais la terminer ici, même si elle ne veut pas dire grand chose.
A la fin, une sensation d'avoir lu quelque chose de fort, comme ces cocktails où l'alcool, dissimulé derrière le goût des fruits, n'en fait pas moins son effet. Quand on repose ce livre, on a un peu la tête qui tourne.
L'aube point : la lumière du jour, cet instant gris et solitaire pendant lequel les oiseaux s'essaient doucement au réveil. L'air qu'on respire est comme l'eau d'une source. Il respire profondément, lentement, se sentant lui-même, à chaque respiration, dilué dans la grisaille neutre, assimilé à cette quiétude, à cette solitude qui n'ont jamais connu la rage ni le désespoir. " C'est tout ce que je voulais, pense-t'il avec un étonnement tranquille et lent. C'est tout, depuis trente ans. Ce n'était pas demander beaucoup, il me semble, en trente ans. "
L'étoile puante -12
we have
kept
and
as the dogs of the hours
close in
nothing
can be taken
from us
but
our lives.
(C. Bukowski)
Une planète entièrement verte. Complètement recouverte d'une végétation basse de petites plantes à larges feuilles dentelées. Cela fait comme un océan vert, la brise légère faisant onduler la crête des feuilles comme de petites vagues. Le lit, posé au hasard, ressemble à un radeau immobile dans une mer en mouvement, ce qui donne une légère impression de nausée. L'air lui-même, saturé de chlorophylle a des reflets verts.
- Il n'y a rien ici, partons.
- Oui, tu as raison, partons. En plus, je ne sais pas pourquoi, mais je ne me sens pas du tout à l'aise, ici.
- ...
Qu'est-ce que tu viens de dire ?
- Que je ne me sens pas tranquille.
- Mais pourquoi ? La planète semble déserte, le climat est doux et reposant, la végétation inoffensive. Si tu te sens mal, ce n'est pas normal.
- Qu'entends-tu par "pas normal" ?
- N'oublie pas que nous comptons sur le tripatouillage de ton cerveau pour nous aider à localiser l'Etoile Puante. Suppose que nous ayons mis le pied dessus, est-ce que tu imagines qu'on y trouverait des banderoles "Bienvenue sur L'Etoile Puante", une fanfare et un choeur d'enfants pour nous accueillir ? On ne peut pas négliger la possibilité qu'ils jouent sur la discrétion, c'est dans leur caractère. Il faut être attentifs à tout ; un contact s'est peut-être activé dans ton cerveau.
- Manifestement, il n'y a pas de copycats ici.
- Mais nous ne cherchons pas des copycats, nous cherchons leurs créateurs, et nous ne savons pas à quoi ils ressemblent.
- D'accord, mais à part ces plantes, il n'y a strictement rien, ici.
- Et çà, alors ?
Dans la direction qu'indiquait Maud, on pouvait voir un petit point gris à l'horizon.
- C'est bon, allons voir.
Il leur fallut des heures de marche pour s'approcher de l'objet, qui s'avéra être un bâtiment entièrement gris, de forme cubique, dépourvu de fenêtres, mais possédant une très haute porte à doubles battants. La porte était ouverte, mais l'obscurité à l'intérieur ne laissait rien deviner du contenu du bâtiment.
- Encore une porte à franchir, Maud. Et plus que jamais, celle-ci m'inspire de la méfiance, mais je suppose que nous n'avons pas le choix.
- Avons-nous jamais eu le moindre choix, dans tout ce que nous avons entrepris ?
Et ils franchirent la porte.
- Entrez, mes amis. Bienvenue au Tribunal du Vide ! Vous êtes juste à l'heure. Prenez place, je vous prie.
La Cour de Castration du Tribunal du Vide est compétente pour juger les crimes commis au regard de la législation intergalactique standard. Enfin, quand je dis compétente, "incompétente" serait peut être plus approprié.
La magistrature est composée de trois juges et d'un procureur. Jadis, il y avait aussi un avocat de la défense, mais au fil du temps, les avocats ont tous été condamnés par ce même tribunal pour parjure, escroquerie, extorsion, ou filouterie caractérisée. Il faut savoir que les magistrats sont rémunérés uniquement par la confiscation des biens des accusés condamnés, et que les tarifs exorbitants des avocats avaient tendance à réduire considérablement le capital de ces accusés avant leur condamnation (un avocat se fait toujours payer d'avance), ce que n'appréciaient que très moyennement les juges et le procureur.
Il y a aussi un bourreau. Lui n'est pas rémunéré. Les bourreaux sont en général des bénévoles passionnés par leur travail qui font preuve d'un altruisme remarquable dans l'exercice de leur fonction -parfois ingrate, au service de la société. Le tribunal n'est jamais en manque de candidatures spontanées pour le poste de bourreau.
Ah oui, un dernier mot sur le nom de la Cour de Castration, qui vient de la peine qui dans le passé, était infligée le plus souvent aux condamnés. Ces derniers temps, les juges ont tendance à penser que la peine de mort est un châtiment plus humain. Et puis surtout, la mode a changé, et ils ne savent plus où mettre les colliers qu'ils se confectionnaient avec les ... enfin, bref.
Le juge du milieu prit une feuille de papier devant lui et se mit à marmonner en la lisant.
- Hem, oumph, aahh ...
Allons, allons, mes enfants ! Qu'est-ce que je lis dans l'acte d'accusation ! Vous avez l'intention de détruire complètement le système solaire connu sous le nom d'Etoile Puante. Mais vous savez que la destruction de systèmes solaires entourés de planètes habitables est une infraction caractérisée comme "très très pas bien" dans le Code de Circulation Intergalactique. Votre cas me parait très clair, nous devrions en avoir fini pour le dîner.
A ces mots, le juge de gauche, qui lisait un journal, dressa l'oreille.
- Qu'est-ce qu'il y a au menu à la cantine aujourd'hui ?
- Des escalopes de kryll désossées avec une sauce à l'huître.
- Encore ! Mais on a déjà eu ça mercredi !
- Et alors ! Le cuisinier les réussit très bien, elles ont excellentes.
- Pas du tout ! Ce type est un barbare. Une bonne sauce à l'huître se prépare sans les coquilles.
- Tu te trompes. C'est les coquilles qui donnent du goût. Evidemment, si tu mangeais avec un minimum de distinction, tu ne te casserais pas les dents sur les coquilles.
- Hem, excusez-moi, votre honneur, interrompit Ed, mais notre expédition n'est qu'une mesure de survie pour le genre humain, nous voulons seulement sauver la Terre de la colonisation et empêcher la destruction de ses habitants.
- Bien, nous allons voir. Je donne la parole au procureur. Avez-vous des témoins à produire ?
- Oui, trois, votre honneur. J'appelle le premier témoin à la barre. Laidebaurre, avancez et dites ce que vous avez à dire.
Le petit gnome avait aux lèvres un sourire plus sardonique que jamais. Pendant qu'il parlait à la cour avec une satisfaction visible, son regard ne lâcha pas Maud et Ed.
- Je suis un humain moi même, votre honneur. Et pourtant je ne puis que souhaiter la plus grande fermeté de la part de ce tribunal. Ces deux crapules ont provoqué un combat spatial dans le ciel de notre planète. Ils ont délibérément ridiculisé les coutumes sacrées de notre peuple en abusant de la bonne fois de notre princesse. Cet ignoble individu ici présent lui avait promis le mariage, et s'est lâchement éclipsé au dernier moment. Ils se sont rendus coupables de vol de véhicule, et le moindre n'est pas qu'ils mont fait subir les derniers outrages, votre honneur.
- Et ce n'est pas fini, votre honneur. J'appelle le second témoin. Monsieur Brown, avancez je vous prie, et parlez sans contrainte.
Brown, contrairement à Laidebaurre, se comportait avec le plus grand calme, donnant l'impression d'un témoin réfléchi et objectif.
- Votre honneur, ces deux individus nous ont entraîné, mon chef et moi dans une lâche embuscade sur une planète neutre. Ils ont soudoyé une bande de Nains et d'Orques pour nous attaquer par surprise dans une taverne ou nous voulions nous désaltérer. Je souffre de graves contusions, et mon chef n'a pas pu se présenter au tribunal car il se trouve toujours aux soins intensifs suite à ses blessures.
- Vous entendez, votre honneur ? reprit le procureur. Ce comportement viole toutes les conventions interstellaires. Mon troisième témoin sera la partie civile elle-même. Un représentant du peuple de l'Etoile Puante se trouve dans ce tribunal pour témoigner. Si vous voulez vous donner la peine, Monsieur Tennyson.
A ces mots, tous les regards suivirent celui du procureur, vers une petite table située au centre de la pièce.
Sur cette table, un genre de pot de fleur contenant une plante comme celles qui recouvraient la totalité de la planète : une fougère.
Imaginez le choc que cela dut représenter pour nos amis. Savoir qu'ils avaient parcouru des centaines d'années lumière à la recherche d'un mystérieux ennemi qu'ils avaient tenu dans leurs mains sans le savoir !
La plante frémit, et commença à parler.
- Votre honneur, les intentions de notre peuple ont toujours été pacifiques. Cette planète est devenue trop petite pour nous, vous le savez. Nous ne cherchions qu'un peu d'espace pour nous étendre et donner de l'espoir à nos enfants. Nous n'avons jamais fait de mal à un humain, mais on ne peut pas dire que le contraire soit vrai. Ces deux individus s'apprêtaient à détruire tout un peuple sans discrimination, y compris les vieillards et les enfants. Ces créatures sont une insulte à l'intelligence et à l'évolution des espèces. Il faut les empêcher de nuire, votre honneur. Définitivement.
- Tennyson, tu ne peux pas me faire ça. Je t'ai toujours bien traitée !
- Comment peux-tu dire ça, Ed ! Tu es venu me déterrer dans ma forêt, dans mon habitat naturel, alors que je ne t'avais rien demandé. Tu m'a forcé à vivre dans ta petite chambre puante. Tu as même essayé de m'empoisonner au whisky. Tu n'as jamais essayé de me comprendre.
- Excuse-moi ! Je ne savais pas.
- Non, c'est trop tard. Le mal est fait.
Le juge reprit la parole.
- Bien bien, mes enfants, ce n'est pas joli joli tout ça. En plus, je vois que vous êtes récidivistes, vous avez déjà fait l'objet d'une condamnation. Nous allons délibérer.
Alors ? (se tournant vers le juge de gauche, toujours plongé dans son journal).
- "Abruti", "corrompu", nom masculin en quatre lettres ?
- Essaye "juge". Que penses-tu de leur cas ?
- Oh, j'ai pas tout suivi, fais comme tu veux. Quand est-ce qu'on mange?
- Et toi, qu'en penses-tu (se tournant vers le juge de droite, qui n'avait encore rien dit, et lui donnant un coup de coude qui lui fit retirer une oreillette).
- Génial ! Absolument génial, le nouveau CD des "Orc Porks". Ça fait deux heures que je l'écoute en boucle.
- Bien. Mes enfants, après délibération, le Tribunal vous déclare coupables d'impolitesse aggravée. La sentence est la mort, comme d'habitude. Merci d'avoir fait confiance au Tribunal du Vide. Bourreau, fait ton office. Grouillez vous, les gars, si on veut une bonne place à la cantine, faut partir maintenant.
Le bourreau se trouvait déjà derrière Ed et Maud.
- Confiance, mes amis ! Je suis un professionnel. Vous ne souffrirez pas (trop).
Ed eut juste le temps de tendre la main vers Maud, et Maud la saisit.
Au même moment, sur Terre dans le laboratoire secret, une lampe rouge se mit à clignoter et une alarme retentit.
Lorsque Snorri arriva sur les lieux, les ingénieurs avaient déjà cessé de s'agiter.
Au regard que lui lança son assistant, Snorri comprit que tout était perdu. Avec Ed et Maud s'envolait son ultime espoir. L'humanité vivait peut-être ses derniers soubresauts.
Au centre du dispositif complexe de câbles et d'électro-aimants, les corps inanimés de Maud et Ed se tenaient par la main.
Eh oui, chers lecteurs ; vous ne vous y attendiez pas, hein ? Mais je n'aime pas les happy ends.
Ne vous faites pas d'illusions. Ils sont morts et bien morts, et ne reviendront pas.
On raconte qu'un jour, quelqu'un aurait demandé à Tennyson, le poète, en quoi il aimerait se réincarner s'il avait la possibilité de revenir sur Terre après sa mort. Il aurait choisi la fougère.
Mais on raconte aussi qu'une fois mort, il n'aurait pas été particulièrement heureux de ce choix.
Cette partie, je l'ai compilée d'après les minutes du procès, les notes de Snorri, et les témoignages de plusieurs témoins.
Par le fait d'avoir traduit ce récit, et d'avoir vécu longtemps par la pensée en compagnie de Maud et Ed, je me suis attaché à ces personnages.
A tel point qu'ils se sont mis à apparaître dans mes rêves.
Ils étaient toujours ensemble, et voyageaient toujours de planète en planète par les moyens les plus loufoques. Et partout où ils passaient, on voyait se créer de petites armées de jardiniers chargés de détruire toutes les fougères.
Avec le temps, ces rêves se sont espacés. Mais qui pourrait jurer que les rêves n'ont aucune réalité ? Qui sait si les fantômes qui visitent nos songes ne sont pas des êtres bien réels dans un univers parallèle ?
Je crois que tout a été dit. Alors je peux écrire le mot ...
Quoi, vous voulez un petit épilogue ? Bon d'accord.
Epilogue
En 2200, les humains ont enfin acquis suffisamment de sagesse pour définitivement remettre en cause la barbarie technologique qui a bien failli coûter la vie à la Terre.
De bleu virant au gris, la Terre est en train petit à petit de prendre une splendide couleur verte. La population humaine a diminué. Les grandes agglomérations de béton et les complexes industriels ont pratiquement été complètement démantelés, pour faire place à des plantations de fougères. Il a en effet été établi que la fougère est le végétal idéal pour inverser le processus d'empoisonnement de la planète. Toute la population humaine participe de bon coeur à cet effort.
De l'histoire, de la science et de la littérature anciennes, il n'est plus bon de se préoccuper. C'est tous juste si quelques hauts faits humains sont encore commémorés, comme la fameuse coupe intergalactique de football hyperbolique de 2018, lorsque le légendaire sélectionneur Jean-Pierre Jean avait mené l'équipe terrienne jusqu'au bout de la compétition.
Aujourd'hui, on n'a plus le temps de se préoccuper de foot. Tout le monde jardine ou casse du béton.
Tiens, l'autre jour justement, le fils du voisin, le petit Gil Brown avait travaillé à la démolition d'un immeuble, sur le boulevard du Nord, et il est revenu avec un bouquin étrange qu'il a trouvé dans les ruines. Un titre bizarre, je crois que c'était "The Saga of the Stinking Star", par un certain Ed Nement. Je lui ai dit que lire autre chose que les manuels de jardinage était une occupation malsaine. Mais ce gamin ne veut rien entendre. Il se plonge chaque soir dans ce foutu bouquin. Il est vraiment bizarre, ce gosse.
Sumo sur brin d'herbe (Alexandre Millon)
Alexandre Millon est moustachu envers et contre tout. Il vit en Belgique. Il a obtenu de nombreuses distinctions, dont un brevet de natation des 50 mètres, en nage libre, dans les grandes profondeurs. Derniers romans parus, La ligne blanche et Mer calme à peu agitée. Il publie également des nouvelles.
Ce gars à du suivre le cours de divination du professeur Trelawney.
Il a regardé dans sa boule de cristal et a vu que son bouquin se ferait critiquer par Zaphod sur le forum des Chats de Bibliothèque(s).
Comme la suite de sa carrière d'écrivain allait immanquablement dépendre de mon commentaire, ce petit futé s'est dit "glissons quelques références bien senties dans le texte histoire de me faire bien voir".
Seulement, mon petit Alexandre, permets-moi de te dire que sur ce coup là, tu as manqué un peu de subtilité.
Franchement :
- chapitre 1 : tu commences par citer d'entrée mon village, c'est un peu gros, non ?
- chapitre 8 : nous apprenons que le héros a donné à sa plante verte constamment assoiffée le nom d'un auteur culte sur le forum des Chats.
- chapitre 17 : tu cites mon artiste de rock préféré.
- chapitre 22 : tu cites mon groupe de rock préféré.
- chapitre 34 : tu cites mon pianiste préféré.
Ah, tu as oublié de citer ma marque de whisky préférée. Tsss, dommage çà !
Tiens, d'ailleurs, ça pourrait faire un beau quizz, çà !
Et aussi ton personnage qui se lance dans d'interminables marches à travers la ville, comme je l'ai fait souvent.
Mais mon cher Alexandre, tu n'avais pas besoin d'user de ficelles aussi grosses pour obtenir un commentaire élogieux. Tu devrais avoir plus confiance dans ton talent !
Car du talent, tu en as.
Le premier mot qui me vient à l'esprit à la lecture de ton livre est "légèreté". Mais dans le bon sens du terme, pas parce que tu manques de profondeur. Ce qui est léger, c'est ton style ; rien n'est lourd sous ta plume. Si bien que ce titre un peu présomptueux "Sumo sur brin d'herbe" s'avère finalement judicieux.
Ton roman est court, mais c'est parce que tu n'a pas besoin de longueurs.
Il te suffit de quelques phrases, et on est déjà captivé par tes personnages.
Tu racontes une petite histoire toute simple déjà racontée par un Million d'auteurs (héhé, elle était facile celle-là), une histoire d'amour ratée, enfin peut-être pas si ratée finalement.
Mais tu la racontes avec fantaisie, un ton un peu décalé, et beaucoup de légèreté.
J'ai bien aimé.
"Quand il supportait moins bien sa solitude, et qu'il devenait ronchon, la marche ne perdait pas patience avec lui. Elle était d'un caractère égal. Chaque foulée le réconfortait, trouvait des excuses à ses rebuffades, accueillait ses plaintes avec plein d'indulgence. Constantin ne pouvait trouver, dans sa convalescence, infirmière plus compréhensive. Et plus Constantin marchait vers nulle part, plus sa pensée filait librement vers des endroits insoupçonnés."
L'étoile puante -11
- Attends. Tu vas voir. Ce lit n'est pas l'Aston Martin de James Bond, mais il est quand même équipé d'un ou deux accessoires utiles.
Maud déplia un drap de lit et en fixa deux coins à des attaches prévues dans les montants avants du lit. Elle tira alors un câble dissimulé le long d'un des montants arrières, et je vis le drap s'élever devant le lit comme une voile.
J'avais envie de rappeler à Maud qu'il n'y a pas de vent dans l'espace, mais quelque chose me retint. Peut être le souvenir encore frais de notre dispute, ou bien la vue de ces deux idiots en train de ramer dans leur canoë.
Comme si elle avait lu dans mes pensées, Maud précisa :
- C'est une voile solaire, Ed. Attends que je l'oriente pour capter le vent solaire de cette étoile jaune.
Et en effet, dès que notre voile prit le vent, le lit fit un bond en avant comme un cheval qui part au galop, laissant nos poursuivants loin derrière nous.
- Nous allons passer derrière cette planète et nous poser discrètement sur la face nocturne. Peut être que cela suffira pour qu'ils perdent notre piste.
Notre lit était posé dans une prairie, au bord d'une rivière qu'un petit pont de pierre traversait. De l'autre côté du pont se trouvait une grosse maison à un étage avec un toit de chaume. De la lumière filtrait de toutes les fenêtres et des éclats de voix animées parvenaient jusqu'à nous. Au dessus de la porte, une enseigne de fer forgé se balançait.
- On dirait une taverne, dit Maud. Allons boire un verre et manger un morceau.
- Est-ce bien prudent ? Je commence à me méfier de ce qu'on peut trouver derrière les portes. On ne sait pas où on met les pieds, Maud.
- J'ai soif, faim et froid, et cette taverne me semble bien accueillante. Allons-y.
Quand nous avons poussé la porte, tous les visages se sont tournés vers nous et le silence s'est fait durant un bref instant. Nous ne devions pas avoir l'air très menaçant, car chacun est bien vite retourné à sa conversation. Nous avons trouvé de la place au bout d'une grande table occupée par un groupe d'hommes assez animés et bruyants.
- Commande-nous quelque chose, Ed.
N'ayant aucune idée de comment passer commande dans cet endroit, j'ai repéré un homme en tablier de cuir qui circulait entre les tables et me semblait être le patron, et j'ai utilisé une formule que j'employais habituellement dans mon bar favori :
- Roger, deux Muscadet et deux plats du jour !
Un des hommes du groupe assis à notre table nous regardait depuis un moment, et il se décida à nous adresser la parole d'un air méfiant :
- Vous êtes sûrs que vous êtes des nains ?
- Euh, ... c'est vrai que je ne suis pas très grand, mais ...
- Non, c'est pas ça. C'est que vous n'avez ni barbe, ni bottes en cuir, ni brouette, ni hache, ni bonnet ridicule, bref, tout ce qui fait un Nain, quoi !
C'est à ce moment que je me rendis compte que tous les occupants de notre table, quoique de taille normale, correspondaient exactement à cette description. Une brouette contenant plusieurs haches était même rangée derrière la table. Mon ahurissement dut se marquer sur mon visage.
- Ah, vous êtes étrangers ! Vous avez bien fait de vous asseoir à une table de Nains. Les Nains sont de bons compagnons. Pas comme ces Elfes, là, me dit-il en montrant d'un signe de tête une autre table.
Les gens assis à cette table, bien que de la même stature et visiblement de la même ethnie que les Nains, se tenaient droits sur leurs chaises, étaient vêtus de manière sobre et soignée, portaient des bijoux, hommes comme femmes, et avaient les cheveux long attachés en arrière par des broches. Quelques arcs étaient appuyés au mur derrière leur table.
- Ces gens m'ont l'air tout à fait convenables.
- Ne vous y fiez pas ! Les Elfes sont des comploteurs, des dissimulateurs, des hypocrites. Des snobs qui prennent tout le monde de haut. Ah, quand il s'agit de cirer les pompes des Magiciens, là ils sont les premiers. Mais quand il s'agit de relever ses manches et d'abattre le boulot, là, subitement, on ne trouve plus un Elfe à des lieues à la ronde. Ils se considèrent comme les gardiens de je ne sais quelles valeurs nobles et ancestrales et pensent que le travail est indigne d'eux. Et qui travaille et paie des impôts pour nourrir ces oisifs, hein ? Les Nains bien sûr, qui d'autre ? Ah, les Elfes sont vraiment la pire des races, je ne les supporte pas.
- Excusez mon ignorance, mais y a-t'il d'autres races, en plus des Nains et des Elfes ?
- Bah, bien sûr, il y a les Orques, et euh ... bah, ce sont des Orques. Je sais qu'ils n'ont pas toujours eu le beau rôle dans le passé, mais sur certains points, on ne peut pas nier qu'ils posent les bonnes questions. Et puis, il y a les Hobbits. Ceux-là, ce sont les plus terribles de tous. Je vous souhaite de ne jamais en rencontrer.
- Est-ce qu'il y a des Orques, dans cette pièce ?
- Vous tombez bien, le concert va commencer d'un instant à l'autre. Ce sont 'The Orc Porks', un très bon groupe de musique Orc N'Troll. Il parait qu'ils s'aiguisent les cordes vocales avec des râpes à gruyère avant d'entrer en scène. Tenez, les voilà !
Une bande de cinq gars surexcites à bondi sur une petite estrade près du bar. Ils étaient maquillés de blanc, avec les yeux cernés de noir, portaient des vêtements déchirés et des chaînes. Ils avaient des instruments de musique bizarres, et ils se sont mis à hurler à plein poumons ce que l'on pourrait peut être prendre pour une chanson avec beaucoup de bonne volonté.
FFFFFFFFUUUUUUUUUUUCKKKK !
Yesterday I was dining out with a lovely Hobbit,
Usually it takes two to calm down my appetite.
As it made me nervous I also ate the waitress,
But I had some difficulty to swallow her dress.
Fuck Gandalf ! Fuck Gandalf !
You may well waggle your wand
We will wrest it from your hands
And then stick it in your ass
Leaving the restaurant with my Orc pals,
We met with a party of merry Dwarves.
Then we played a few games of "throwing the dwarf".
Unfortunately we squashed some against a wall.
Dwarves are not as solid as they used to be.
Fuck Gandalf ! Fuck Gandalf !
You may well waggle your wand
We will wrest it from your hands
And then stick it in your ass
We went to a gig with an Elvish band.
They were squeaking like baby snails:
'Love me tender, love me true'.
To help them get a real manly voice,
We ripped them each of a few nails.
And we didn't even got no thanks.
Fuck Gandalf ! Fuck Gandalf !
You may well waggle your wand
We will wrest it from your hands
And then stick it in your ass
Those fucking magicians in the government,
They dream to ban all healthy amusements,
Like rape, plundering or murder.
But this is what we say to the prime minister :
Fuck Gandalf ! Fuck Gandalf !
You may well waggle your wand
We will wrest it from your hands
And then stick it in your ass
Fuck Gandalf ! Fuck Gandalf !
Fuck Gandalf ! Fuck Gandalf !
YEEAAAAAH !
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La 'chanson' des Orques avait mis une ambiance d'enfer dans la taverne.
A ce moment, une bande d'excités munis de barres de fer s'est précipitée à l'intérieur en criant "Mort aux Orques, mort aux Nains, Mort aux Elfes!"
Quelqu'un a hurlé "Des Hobbits !", créant la panique générale.
Les Orques ont été les premiers à réagir, sautant en bas de la scène pour rentrer dans le groupe de Hobbits, donnant force coups de leurs instruments qui s'avéraient finalement plus contondants que musicaux. Ils étaient suivis de près par les Nains, tandis que les Elfes s'étaient prudemment retirés dans un coin sombre pour compter les points.
C'est ce moment qu'ont choisi les pauvres Brown et Kaplan pour retrouver notre trace.
Quand ils ont poussé la porte, quelqu'un a crié "Là, encore deux Hobbits" et ils ont vite été submergés par un amas de Nains et d'Orques.
J'ai regardé Maud et j'ai crié dans son oreille pour me faire entendre :
- Par la fenêtre, comme d'habitude ?
Elle a marqué son assentiment d'un signe de tête.
A suivre ...
La vie heureuse (Nina Bouraoui)
Chère Nina, merci d'avoir fait des chapitres courts. Pour un lecteur lent comme moi, ça fait énormément de bien de pouvoir se dire le soir : "wow, aujourd'hui, j'ai lu trois chapitres!". Ça permet de s'endormir la conscience tranquille.
Passons au contenu maintenant.
Ce sont les souvenirs de Marie, alternés entre deux lieux et à deux moments importants de sa vie.
Il y a le lycée en Suisse (pays de la cuisse) ou elle découvre et apprend à accepter son homosexualité, et la maison de vacance en Bretagne ou elle assiste de loin à l'agonie de sa tante atteinte d'un cancer.
La sexualité et la mort sont donc ici intimement mêlées. Le livre ne s'ouvre pas par hasard sur l'évocation de Klaus Nomi, mort du SIDA.
"Il faut attendre maintenant. Attendre l'évolution des choses. C'est une histoire à l'intérieur du corps. C'est un secret qui va se révéler."
Les souvenirs envahissent Marie, se bousculent apparemment en désordre.
Les mots se précipitent, irrépressibles. On ressent l'urgence. Pas le temps de faire de longues phrases. Il faut aller à l'essentiel, mais l'essentiel se dérobe.
Ce style explosif mais poétique, qui procède par tâtonnements, par glissement de sens, par association d'idées m'a un peu fait penser au processus d'analyse.
Mais pas comme les auteurs qui disent qu'écrire est pour eux une forme de psychanalyse. Ceux-là me me laissent un peu sceptiques. Ils manquent de l'élément fondamental et nécessaire du tiers objectif et bienveillant. On ne peut pas s'analyser seul, on peut en avoir l'impression, mais en réalité, on tourne en rond et on ré-écrit toujours la même histoire.
Il n'en est pas ainsi chez Nina, son livre n'est pas une analyse; il se base peut-être sur un travail d'analyse, mais surtout, il re-crée cette sensation de recherche aveugle, du papillon qui se brûle les ailes en se cognant à la lampe (j'adore faire des phrases qui n'ont pas de sens).
Au delà de ça, le personnage de Marie est vraiment mémorable. Nina Bouraoui n'essaye pas d'expliquer cette adolescente incompréhensible, mais lui colle à la peau pendant tout le livre, ce qui la rend attachante (sans mauvais jeu de mot). Aimer n'est pas forcément comprendre.
C'est aussi une histoire d'amour très forte, et c'est aussi l'apprentissage de la mort.
C'est le passage délicat de l'adolescence à l'âge adulte. Alors qu'on jouait à l'amour, on se prend à se bercer de l'illusion qu'on peut aimer réellement. Alors qu'on se croyait éternel, on se prend à penser que toutes les morts nous parlent de notre propre mort.
Finalement, l'amour et la mort, ne sont-ils pas les deux seuls sujets importants?
Fascinant !
L'étoile puante -10
- C'est à droite !
- Non, à gauche !
- L'itinéraire est clair : en sortant de la nébuleuse en forme de moule, prendre à droite avant la double étoile rouge.
- Pour moi, c'était pas une moule, ça ressemblait plus à une savonnette. On n'a pas traversé la bonne nébuleuse. D'ailleurs, çà ne sentait pas la moule.
- Ça ne sentait pas non plus exactement le savon de Marseille. D'abord, tu tiens la carte à l'envers.
- C'est normal, puisqu'on vole la tête en bas.
- Dans l'espace, il n'y a pas de haut ni de bas.
- Ce que j'aimerais, c'est que dans ton cerveau il y ait de temps en temps des hauts, çà aiderait.
- Écoute, je crois que çà ne sert à rien de se disputer. Il faut se rendre à l'évidence, on est complètement perdus.
- Génial. T'as un plan ?
- Soyons optimistes. Ça pourrait être pire.
- J'ai beau chercher, je ne vois pas bien ce qui pourrait être pire que d'être perdus à bord d'un lit à baldaquins dans une sphère de dix mille années lumière de rayon, remplie de trous noirs et de supernovae sur le point d'exploser.
- Par exemple, on pourrait être morts. On a échappé de justesse aux copycats quand on est passés par la fenêtre du Lion's Den. Et avant çà, au moment où tu m'as dit ...
Ici, chers lecteurs, je vais vous demander votre participation. Nous allons ensemble réaliser un flash back. Pas de panique, ce n'est pas très difficile.
D'abord, vous vous représentez la scène : Maud et Ed, perdus dans leur lit au milieu de l'espace. N'hésitez pas à saupoudrer l'arrière plan de quelques galaxies et autres nébuleuses, nous avons le budget pour. Ensuite, vous brouillez l'image, par exemple, au moyen d'ondes concentriques comme lorsqu'on lance un caillou dans l'eau. Puis, en fondu, vous faites apparaître un autre décor : celui de la chambre du Lion's Den. Voilà votre flashback réalisé. Vous pouvez maintenant relancer la bande son, pour entendre Maud dire :
- Au contraire. Nous le savons très bien. Ed, c'est toi.
- ...ha !
haha !
hahaha hahahahJeahaha ouwahahaha hihihi hohohohohohoh ouhouhouhouhouh héhéhé héhé hahahahaha hohohohoho hihihihihi wouuuuuuuuuuuahahahah hahm'appelleaha hihi hi hi hi hi huhu hohohohoh raaaaaaaouhouhouhouhou Marchi hihihihi hihi héhé hohoho hahaha hahaha hahahahahaha ouwahahaha ouhouhCeciouhouhouh héhéhé héhé hahahahaha hohoesthohoho hihihihihi wouuuuuuuuuuuahahahahun hahaha hihi hi hi hi hi huappelhu hohohohoh raaaaaaaouhouhouhouhou hià hihihihi hihi hahaha hahahahahaha ouwahahaha hihihi l'aidehohohohohohoh ouhouhouhouhouh héhéhé héhé hahahahaha Unehohohohoho hihihihihi wouuuuuuuuuuuahahaentitéhah hahaha hihi hi hi hi hi huhu hoho(probablementhohoh waaaaaaaouhouhouhouhou hi hihi héhéextra-terrestre) hohoho hahaha hahaha hahaduhahahaha ouwahahaha hihihi hohohohohohoh ouhouhouhouhouh héhéhé héhé hahahahaha hohohohoho hihihihihi wouuuuuuuuuuuahahahah nom dehahaha hihi huhu Zaphodhohohohoh raaaaaaaouhouhouhouhou hi hihihihi hihi héhé hohoho hahaha hahaha hahahahahaha ouwahahaha hihihi hohohohohohoh a pris le contrôle de mon espritouhouhouhouhouh héhéhé héhé hahahahaha hohodans le seul buthohoho hihihihihi wouuuuuuuuuuuahahahah hahaha hihi hi hi hi hi huhu hohohohoh raaaaaaaouhouhouhouhou hi hihihihi hihi héhé hohoho hade me faire créerhaha hahahahahaha ouwahahaha hihihi hohohole site du Néanthohohoh ouhouhouhouhet de m'y faire publierouh héhéhé héhé hahahahaha hohohohoho hihihihihi wouuuuuuuuuuuahahahah hahaha hihi hi hi hi hi huhu hohohohoh hi hihihihi hihi héhé hohoho hahaha hahaha l'histoire de Nement.hahahahahaha ouwahahaha hihihi hohohohohohoh ouhouhouhouhouh héhéhé héhé hahahahaha hohohohoho hihihihihi wouuuuuuuuuAidez-moi, je vous en prie !uuahahahah hahaha hihi hi hi hi hi huhu hohohohoh houhouhouhou hi hihihihi hihi héhé hohoho hahaha hahaha hahahahahaha ouwahahaha hihihi hohohoC'est horriblehohohoh ouhouhouhouhouh héhéhé héhé hahahahaha hohohohoho hihihihihi wouuuuuuuuuuuahahahah hahaha hihi hi hi hi hi huhu hohohohoh raaad'être obligéaaaaou houhouhouhou hi hihihihi hihi héhé hohoho hahahahaha hahahd'écrireahahaha ouwahahaha hihihi hohohohohohoh ouhouhouhouhouh héhéhé héhé hahahahaha hohohohoho hihihihihi wouuuuuuuuuuuahahahah hahaha hihi hi toutes ces conneries.hi hi hi huhu hohohohoh raaaaaaaouhouhouhouhou hi hihihihi hihi héhé hohoho
Excuse-moi, Maud, c'est nerveux. Hi hi. Hi. C'est fou, ce que tu racontes. Moi, un copycat ! C'est trop drôle, haha.
- Ed, tu dois me croire ! A part le rêve de l'armoire, est-ce que tu peux te souvenir d'un seul autre rêve, dans ta vie ?
- ...
Alors, c'est vrai !
Tu vas me tuer ? Ou plutôt, me détruire ?
- Que dois-je faire, Ed ? Dis-le moi.
- Tu me le demandes ? ...
Tue-moi ! Tu dois sauver les humains. Je n'aime pas les manières de ces copycats et de leurs maîtres, même si j'en fais partie. Allez, tue-moi qu'on en finisse.
- Oui ! Génial ! C'est merveilleux !
- Ah, je suis content que me tuer te procure autant de plaisir, c'est réconfortant. Je ne dirais pas que j'attendais une parole gentille, mais ...
- Ed, tu ne comprends pas ! Ils ont trop bien réussi leur coup. L'imitation est tellement parfaite qu'ils ont fait de toi un humain virtuel. Tu t'identifies tellement aux humains que tu ne mettrais plus leur existence en danger. Ed, puisque tu nous as offert ta vie, je ne dois plus te tuer. C'est çà qui est merveilleux !
- Qu'est-ce qu'on fait, alors ?
- Viens avec moi, si tu veux bien, j'ai quelque chose à te montrer, et quelqu'un à te présenter.
- Ok, j'avais rien d'autre de prévu ce soir, de toutes façons.
- Non, pas par là, à moins que tu ne tiennes à retrouver ton amie Zabou ? Il me semble qu'elle s'est entichée de toi.
- Euh, non, je me sens un peu fatigué.
- Alors, passons par la fenêtre.
Le laboratoire secret était un concentré impressionnant de technologie.
Quoi ?
Comment nous sommes arrivés au laboratoire secret ?
Voyons, cher lecteur, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, l'expression 'laboratoire secret' contient le mot 'secret'. Pensez-vous que le laboratoire secret aurait de grandes chances de le rester -secret, si je publiais un plan d'accès ? Il y a des moments où vous me décevez un peu. Je me demande parfois si vous méritez que je vous raconte cette histoire. Enfin bref.
Le laboratoire secret, disais-je, était un concentré impressionnant de technologie. Plus impressionnant que les Laboratoires Ariel du Blanc, que le Centre de Recherches Canard WC, ou que l'Institut Pirelli du Matelas.
Maud semblait y occuper une position importante, car on nous laissa pénétrer jusqu'au coeur du complexe, une grande salle circulaire pleine de tubes, d'électro-aimants, de câbles, où s'affairaient des techniciens en tenues anti-poussière. Au centre du dispositif, élément un peu étrange, se trouvait une sorte d'ancien lit à baldaquins qui ne m'inspirait rien de bon.
J'étais plongé dans la contemplation de cette chose étrange quand une voix retentit derrière nous.
- Alors, mon garçon, on admire son nouveau jouet ?
Cette voix, je l'aurais reconnue entre mille :
- Snorri !
- Tu vas être content, j'ai prévu un petit programme festif spécialement pour toi.
- Ne me dis rien. Je suppose que je dois détruire l'Etoile Puante, comme d'habitude.
- On ne peut rien te cacher.
- Mais alors, la guerre n'est pas finie ?
- Non, Ed, nous avons gagné une bataille sans combattre, mais nos adversaires sont intelligents et déterminés. Ils ne vont pas renoncer.
- Et donc, cette fois, l'arme absolue que tu as la bonté de me confier est un vieux lit.
- C'est bien plus qu'un lit, mon garçon. C'est un rêvodrôme. Nous pensons que l'Etoile Puante se situe dans un univers parallèle. La seule manière de l'atteindre est par le canal du rêve. Tout le dispositif que tu vois ici ne sert qu'à diriger les rêves que vous allez faire.
- "Vous" ?
- Maud t'accompagne. Je ne tiens pas à laisser le sort de l'humanité entre tes seules mains. Par contre, ta présence est nécessaire. En tant que copycat, ta fonction de rêve a été manipulée, et notre espoir est que s'y trouvent encore des associations actives permettant de faire un lien avec l'univers de l'Etoile Puante.
- Bien. Quand partons-nous ?
- Pourquoi attendre ?
- Je suis épuisé.
- Le matelas est excellent. Vous vous reposerez en route.
Nous avons pris place dans le lit. Le plateau sur lequel il se trouvait s'est mis à tourner lentement. Nous avons fermé les yeux.
Et c'est ainsi que nous nous sommes retrouvés en pleine dispute, embarqués dans un lit complètement perdu au milieu du cosmos.
Cher lecteur, vous vous souvenez quand nous avons fait un flashback ensemble ? Et bien maintenant, le flash back est terminé, et nous retrouvons l'action où nous l'avions laissée.
Si nous ne nous étions pas disputé, Maud ne se serait pas retournée pour bouder. Et si elle ne s'était pas retournée, elle n'aurait peut être pas aperçu à temps nos poursuivants.
Ils étaient deux, à bord d'un canoë indien, en train de manier leurs pagaies avec application.
- Je les reconnais, dit Maud. Ce sont Brown et Kaplan, deux copycats.
- Ils vont plus vite que nous. Ils se rapprochent. Nous sommes foutus.
A suivre ...
Lady Chatterley's lover (D.H. Lawrence)
Les pauvres cons qui on voulu en faire la censure parce qu'il contient un peu de cul se sont ridiculisés pour les quelques milliers d'années qui viennent. Heureusement pour leurs descendant que l'histoire ne retiendra pas leurs noms.
Hélas, il faut bien constater que près d'un siècle plus tard, il reste énormément de cons sur la Terre.
Mais je ne désespère pas, car ce bouquin existe, et c'est (avec quelques autres) un véritable antidote contre la connerie. Si on pouvait en faire une lecture imposée partout sur la planète, il ferait beaucoup plus de bien que n'importe quel bouquin religieux.
Lady Chatterley's lover est un livre qui traite d'un problème particulièrement aigu dans l'Angleterre du XIXe et du début du XXe siècle, mais qui est bien présent à de nombreuses époques et encore aujourd'hui plus qu'on ne pourrait le croire. C'est la scission artificielle de l'individu en deux parties, l'intellect associé à l'esprit et la sensualité associée au corps. Et c'est la tendance à croire que seul l'esprit est la partie noble de l'humain, alors que le corps n'est qu'une enveloppe contraignante et méprisable, la sexualité étant l'aspect le plus indigne du corps.
Je crois comme Lawrence que cette schizophrénie est la source de bon nombre de maux humains.
Renier une partie intégrante de l'humain ne peut être bon. On finit par se haïr soi-même et par haïr les autres.
A vouloir baser toute relation sur l'intellect pur, on se construit des systèmes de valeurs abstraits tels que l'argent, les classes sociales, et on s'écarte petit à petit de tout sentiment car le sentiment est lié à la sensation physique et ce qui est physique fait peur car cela menace le contrôle absolu de l'esprit.
Est-ce qu'on veut vraiment créer une race de demis hommes, à la partie supérieure hyper-développée et à la partie inférieure complètement morte, comme symbolisé par Sir Clifford?
Au fait, Lawrence est un écolo, puisqu'il nous invite à accepter et à respecter la part de nature qui est en nous, au plus profond de nous, à accepter le contact et la tendresse pour le corps humain, plutôt que de catégoriser les gens dans des classes abstraites et hermétiques d'après leur naissance ou leurs revenus.
De cette manière, Lawrence est beaucoup plus écologiste qu'un auteur qui s'insurgerait contre le massacre honteux de baleines, car il va chercher en nous les racines de ce mal qui ronge le coeur de nos sociétés.
Et surtout, tout cela est fait de manière extrêmement subtile, loin d'un didactisme basique, en construisant des portraits de personnages parmi les plus beaux et les plus forts que j'ai pu rencontrer en littérature. Une histoire simple, qui coule de source, écrite dans une langue superbe, presque un archétype d'histoire qui laisse place à une grande richesse d'interprétations (la mienne pourra vous sembler curieuse).
Bref, un très grand roman.
L'étoile puante -9
Après avoir bu un café fort, enfin, pour être exact, une cafetière complète, j'ai enfin pu rassembler le courage nécessaire pour regarder la garde robe en face, m'en approcher, la toucher.
Je me suis rarement senti aussi bête, mais vous comprenez, il fallait que j'essaye. En tremblant, je suis monté dans l'armoire, j'ai fermé la porte, j'ai retenu mon souffle, et j'ai prononcé "conduis-moi sur la planète des grenouilles".
Il ne s'est rien passé. Pas la moindre vibration. La partie rationnelle de mon esprit s'y attendait, bien sûr, mais en même temps, le rêve était encore si vivant, si réel.
J'ai ré-essayé : "conduis moi sur Mars".
Toujours rien.
J'ai essayé successivement la Lune, les Caraïbes, la Normandie, le super-U du coin, mon bar habituel, la chambre de Maud, et j'ai fini par supplier mon armoire de bouger ne fut-ce que d'un mètre.
Rien.
Je devais me rendre à l'évidence, ce que je croyais avoir vécu n'était qu'un rêve. Un rêve magnifique, mais un rêve, sans plus de substance qu'un pet de papillon.
Et pourtant, cette plante, Tennyson. Elle est bien réelle !
Instinctivement, je m'en approche et la touche. C'est alors que je remarque des mots griffonnés sur une de ses feuilles :
Retrouve moi au Lion's Den à minuit. Demande Zara.
Un message de Maud !
Pourquoi tant de mystère ? Est-ce qu'elle craignait quelque chose ? Par précaution, j'ai retiré la feuille griffonnée de la plante, plus quelques autres, comme si j'enlevais des feuilles fanées, et je m'en suis débarrassé dans les toilettes. Une chose au moins était claire dans l'attitude de maud : elle voulait agir avec prudence.
D'après l'adresse, j'avais directement compris que le Lion's Den se trouvait dans le quartier chaud, mais je ne m'attendais quand même pas à me trouver face à un bordel.
En même temps, si nous étions surveillés comme Maud semblait le penser, l'endroit pouvait présenter l'avantage de rendre pratiquement impossible une filature discrète. Mes anges gardiens penseraient probablement que je fréquentais l'établissement en tant que client, et attendraient sagement dehors que j'en ressorte.
J'ai donc poussé la porte et je suis entré.
L'intérieur était horriblement sombre, à cause de l'éclairage très faible et du véritable brouillard que formait la fumée de cigarette stagnante. Immédiatement, les quatre ou cinq créatures assises au bar firent tourner leur tabouret pour me faire face, et me firent leur sourire le plus charmeur tout en prenant des poses suggestives. Je dis 'créatures', car pour certaines, je n'étais absolument pas capable d'en déterminer le sexe. La plus proche de moi, par exemple, possédait une moustache presqu'aussi opulente que sa poitrine.
J'ai un peu honte de dire que j'ai choisi celle qui me paraissait la plus inoffensive, une jeune fille (je crois) au crâne rasé portant des vêtement faits de lanières de cuir, et un collier de chien hérissé de clous de cinq centimètres. Pas spécialement mon genre, habituellement, mais croyez-moi, mon unique intention était de m'enquérir de Maud.
Je m'approchais donc de la fille d'un pas hésitant, lorsque un bras puissant m'a saisi par derrière, me serrant la poitrine presqu'à m'étouffer.
Une voix terrible a rugi à mes oreilles :
- Toi, mon lapin, tu es pour moi ! Je te veux ! Laisse donc ces minettes sans expérience. Maîtresse Zabou va te faire grimper aux tentures, tu vas voir.
Elle m'a retourné face à elle, et je n'ai plus eu le moindre doute qu'elle pourrait me faire grimper aux tentures - de peur. Elle devait frôler les deux mètres, elle avait une morphologie de joueur de rugby à la retraite, c'est à dire qu'en plus de bras et de cuisses comme des troncs d'arbres, elle était pourvue d'une panse pouvant probablement contenir un fut entier de Guinness. Elle avait des cheveux jaunes poisseux, probablement une ancienne perruque de music-hall. Elle était maquillée à outrance, et le tube de rouge à lèvres avait dérapé a plusieurs endroits sur quelques centimètres. Elle puait la transpiration et les auréoles sous ses bras atteignaient la ceinture de sa jupe. Elle m'a serré de plus belle, et s'est dirigée vers l'escalier menant aux chambres, mi me traînant, mi me portant.
Arrivé en haut de l'escalier, j'ai réussi à dégager ma bouche des replis de peau et à reprendre assez de souffle pour éructer :
- Zabou, je suis venu pour Zara.
Elle ma éloigné d'elle pour mieux m'observer, mais n'a pas relaché sa poigne.
- Qu'est-ce que tu lui veux, à cette pauvre choute. Si tu lui veux du mal, tu aurais aussi bien fait de te jeter sous une voiture avant d'entrer ici. Quand j'en aurai fini avec toi, tu repartiras avec une belle écharpe autour du cou pour te tenir au chaud, faite avec tes propres tripes.
- Non ! Je ne lui veux pas de mal. Elle m'attend. Je suis Ed.
- Tu ne pouvais pas le dire plus tôt ?
- Si vous m'en aviez laissé le temps ...
- Je me demande bien ce qu'une fille comme elle fait avec un avorton dans ton genre.
- Où est-elle?
- Troisième porte à gauche. Et au cas ou tu changerais d'avis sur tes intentions, je ne suis pas loin.
Je n'ai pas eu envie de creuser le sens exact de ses paroles.
J'avais une certaine dose d'appréhension avant d'ouvrir cette porte. Mais dans la chambre, c'est bien Maud que j'ai trouvée, étendue sur le lit. Dès qu'elle m'a vu, elle s'est levée, elle a souri, elle a dit mon nom, et je l'ai prise dans mes bras.
J'ai voulu l'embrasser, mais elle m'en a empêché.
- Ecoute, nous n'avons pas beaucoup de temps. Si tu reste trop longtemps, ils vont trouver ça bizarre, dehors.
- Maud, dit-moi ce qui ce passe, qui sont ces gens dont tu parles ? Que nous veulent-ils ? Qu'est-ce qui est la réalité, et qu'est-ce qui ...
- Attends ! Une question à la fois. Ces gens, comme tu dis, ne sont pas tout à fait des gens. Ce sont des créatures artificielles.
- Tu veux dire des robots ?
- Oui, si tu veux, mais en bien plus sophistiqué. Nous les appelons des copycats. Presque rien ne les distingue d'un humain. Ils en possèdent toutes les fonctions biologiques, peuvent se reproduire grâce à un système d'ADN, ils ont même leur propre version du sens de l'humour, qui ressemble un peu à de l'humour belge.
- C'est terrible ! Mais d'où viennent-ils, et que veulent-ils ?
- On pense qu'ils viennent d'un système solaire dont le nom de code est 'Stinking Star'. Quant à leur but, il est horrible. Les copycats vont petit à petit prendre la place des humains sans que personne ne s'en aperçoive. Alors, lorsque plus un seul humain authentique ne sera en vie, les copycats seront désactivés d'un coup. La race humaine aura disparu, et la planète sera libre pour être colonisée par leurs maîtres, sans avoir été abimée par une guerre interstellaire.
- Mais même si ce que tu dis est vrai, quel rôle jouons-nous dans ce plan machiavélique, toi et moi ?
- Tu y joues un rôle central, Ed. Je t'ai dit que presque rien ne les distinguait des humains. C'était vrai jusqu'à aujourd'hui. La seule manière de les différencier jusqu'à présent était que les copycats ne rêvaient pas. C'était mince, mais c'était une piste pour les identifer. Seulement, leurs créateurs sont sur le point de perfectionner les copycats en simulant chez eux une fonction de rêve. Mais le plus difficile pour eux était de faire en sorte que les copycats soient convaincus eux-mêmes qu'ils rêvent. De cette façon, ils ignoreraient tout de leur propre nature, et se considéreraient comme d'authentiques êtres humains, donc virtuellement impossibles à détecter. Le plan serait alors sans faille.
- Mail ils ont réussi cette évolution, déjà ?
- Justement, nous sommes au moment critique. Une expérience est en cours actuellement avec un prototype. Si cette expérience réussit, la race humaine est perdue.
- Alors, on n'a pas le choix ; il faut absolument arriver à détruire ce prototype. Mais évidemment, j'imagine que personne ne sait où il se trouve.
- Au contraire. Nous le savons très bien. Ed, c'est toi.
A suivre...
La petite fille qui aimait trop les allumettes (Gaétan Soucy)
Ce mot, dès que je l'entends, me donne des plaques d'urticaire sur le visage, je me mets à saliver, à suer abondamment et à éternuer.
Ce mot, c'est un peu comme quand le HRM de votre entreprise promet qu'une journée de team building va être "festive". Si vous entendez le mot "festif" dans la bouche du HRM, vous pouvez être sûr que non seulement, vous allez vous emmerder comme un rat mort, mais qu'en plus, vous allez devoir faire semblant de vous amuser comme un fou, sans même pouvoir vous torcher complètement la gueule sous peine de révéler le fond de votre pensée.
Tout ça pour dire que ce mot que je déteste ne doit pas être pris à la légère.
Ce mot, c'est ... non, je n'ose pas le dire.
Mais si, il le faut ; c'est ...
"jubilatoire".
Eeerk! Ce mot est laid, gras, pauvre de sens, et suinte par tous ses pores la bourgeoisie bien-pensante encanaillée.
Eh bien mes amis, exceptionnellement, ce mot, je vais l'employer. Une seule et unique fois, je vous le promets, après quoi, il sera banni à tout jamais de mon vocabulaire.
C'est grave de perdre un mot, même celui-là, mais je crois que l'occasion justifie ce sacrifice.
Allez, je me lance.
Le style de Gaetan Soucy est jubilatoire.
Ça y est, je l'ai dit !
Enfin toute ... non, plus exactement jusqu'à ce que je comprenne le titre et que je sois frappé par toute l'horreur de la situation, après quoi mon sourire est devenu figé de honte d'avoir souri, une sorte de figette, si on voit ce que je veux dire.
Ce livre est étrange, plein de fantaisie, inquiétant.
Soucy fait preuve d'une inventivité géniale au niveau du langage, il ré-invente carrément un langage décalé, appris par deux enfants isolés, uniquement dans des livres de religion ou des romans de chevalerie. C'est amusant comme la définition du dictionnaire peut rester lettre morte et décalée, si elle n'est pas confrontée à la vie, au langage parlé, aux échanges. Y a pas à dire, ce type a de la comprenette dans le chapeau.
Merci à Jeanne d'avoir conseillé ce bouquin, et je confirme, vous pouvez y aller sans souci (fallait que je la fasse). S'il avait écrit un peu plus de bouquins, ce type pourrait même devenir le "Vonnegut de la section Q-T".
Et pour achever de convaincre les indécis, voici encore un petit extrait.
Avant de rencontrer l'éthique de Spinoza, à quoi je n'entends pain, et qui est à mettre le feu aux robes, je me posais quantité de questions qui, aujourd'hui que je suis éclairée, me paraissent bien futiles, et faire pitié, mais qui me revenaient malgré moi à l'esprit, durant que je veillais l'étonnante dépouille de père en essayant de faire le point sur la situation de l'univers, à mon frère et à moi. Je me demandais ce qui allait advenir de nous, moi surtout. [...] On allait peut-être décider aussi de nous enterrer en même temps que papa, qui sait, et peut-être nous ferait-on décéder auparavant pour ce faire, c'est humain, et alors je m'interrogeais sur les moyens mis en oeuvre pour nous faire passer, mon frère et moi, en tant que dépouilles, de l'état d'apprenti à celui de compagnon à part entière, si on voit ce que je veux dire.
L'étoile puante -8
- Qu'est-ce que c'est que cette fille ! Je veux qu'on m'explique ! Brown !
- Je n'en sais rien, Monsieur Kaplan. Elle a emménagé il y a trois semaines dans l'immeuble. Nous n'avons pas jugé utile d'investiguer.
- Quoi ! Une fille qui -comme par hasard, affirme s'appeler Maud, débarque dans la zone d'opération trois semaines avant la phase finale, et vous n'estimez pas utile d'investiguer ? Brown, vous vous foutez de moi ?
- Mais monsieur Kaplan, le sujet à réagi à l'implant exactement comme espéré. L'interaction de cette fille ne change rien au résultat.
- Comment ? Mais vous n'avez pas vu ce qu'elle avait en main ? Un élément du rêve ! Jusqu'à ce point, Nement était persuadé d'avoir rêvé. Maintenant, il va inévitablement se poser des questions. Etes-vous conscient que cela compromet le succès de toute l'opération ?
- S'il se pose des questions, il va ré-essayer de voyager en armoire, et se rendra vite compte que ça ne marche pas. Il se convaincra qu'il a rêvé et mettra l'épisode de la fille sur le compte d'une coïncidence. Le rêve a été conçu pour absorber ce genre d'impondérables.
- En effet, ce n'est pas pour rien que nous avons mis cinq ans à le mettre au point, Brown. Espérons que vous avez raison ce coup-ci. En attendant, nous ignorons qui est cette fille, d'où elle vient, et ce qu'elle sait exactement ; mais une chose est sûre, c'est qu'elle doit disparaître.
- J'ai déjà donné des ordres, Monsieur.
Lolita (Vladimir Nabokov)
Je vais être un Chat encore plus vilain : je ne vais pas résumer l'histoire.
Je vais juste vous dire que le livre qui a pour titre "Lolita" commence et se termine par le mot "Lolita". En outre, -nous apprend la première phrase du chapitre 25, "ce livre a pour sujet Lolita".
Sauf que moi, j'ai trouvé que "Lolita" ne racontait pas tellement l'histoire de Lolita, mais plutôt l'histoire de "Humbert Humbert" et de son obsession.
Mais c'est vrai qu'une obsession peut finir par prendre tellement de place qu'elle va occuper tout l'espace disponible et encore déborder. Finalement, Humbert et ce livre, c'est donc Lolita vue par le prisme déformant d'une obsession irrépressible.
Et c'est là où s'exprime le génie de Nabokov, je trouve. Il va, sans qu'on s'en rende compte, nous entraîner à regarder au travers de ce prisme ce spectacle hallucinant et malsain.
Nabokov réussit à donner une profondeur à un personnage finalement superficiel, puisqu'il se laisse complètement dominer par une seule et unique obsession, et qu'il ne nous parle finalement que de cela, du début à la fin de cette épaisse confession. Les quelques autres éléments que nous apprenons sur Humbert ne sont que détails utiles au développement de son sujet principal.
Nous regardons en voyeurs complices. Et pourtant, Lolita est bel et bien une proie tombée dans les griffes d'un monstre. Un monstre humain malgré tout, un monstre qui souffre. Est-ce que c'est la souffrance qui fait l'humanité? Est-ce que la souffrance est la seule porte qui puisse nous permettre d'accéder à l'humain qui se cache au fond du coeur du monstre?
Pourquoi le nom Humbert Humbert? Peut-être parce que les deux faces de sa personnalité, la répugnante et la touchante se confondent si bien dans l'écriture de Nabokov.
Ou bien est-ce l'art qui prend le contrôle de notre vision; celui de Humbert ou de Nabokov?
Car c'est vraiment magnifiquement écrit.
Il y a une tension dramatique aussi, qui fait qu'on veut savoir ou cette fuite désespérée va mener ces deux personnages.
Aussi, Humbert brouille les cartes de cette relation plus complexe qu'il n'y parait. Qui est l'esclave de l'autre finalement?
Dans la dernière partie du livre, on se rend compte que pendant quatre cent pages, on a vu Lolita uniquement par les yeux d'Humbert, sans sourciller, et ça, ça laisse un drôle de goût dans la bouche.
Voilà, je crois que j'ai juste réussi à embrouiller encore un peu plus les cartes. Humbert sera content.
Ah oui, encore une chose : ce livre est génial.
L'étoile puante -7
Purée ! J'ai l'impression que mon cerveau vient d'exploser, comme si j'avais fait une chute de quatre cent mètres sur la tête.
En réalité, j'ai fait une chute de quarante centimètres. Ma tête est par terre, mais mes jambes sont toujours sur le lit. Cette fois, c'est dit, j'arrête le whisky. Au moins jusqu'à ce soir. J'espère qu'on n'est pas déjà le soir. C'est quoi ce liquide puant ? Eeerk, mais je suis en train de baigner dans mon vomi. J'essaye d'ouvrir les yeux. La vision de ma chambre, plongée dans la pénombre me fait mal. Les objets tournent lentement. Mes meubles fidèles et haïs : le lit, l'armoire, la table. L'univers minable et étriqué de ma chambre.
C'est ma chute qui a du me réveiller. Merde, je crois que j'étais en train de faire un super rêve. J'étais dans un lit, avec une fille géniale, et le lit volait. Le septième ciel, quoi ! On était sur une autre planète, on vivait plein d'aventures. Complètement débile ce rêve, mais bien agréable. Ah, merde, j'aurais voulu y rester et ne jamais me réveiller.
[NDLR : Ah non, par pitié, pas ce procédé bateau ! C'est un peu facile : quand l'auteur a bien empêtre son personnage dans une situation inextricable, paf, le personnage se réveille en s'exclamant "ce n'était qu'un rêve". Minable ! Tellement décevant de la part d'un auteur comme Nement.]
Ou alors ...
Au fur et à mesure que le rêve me revenait en mémoire, et que les brumes de mon esprit commençaient à se dissiper légèrement -juste assez pour que les rouages se remettent à tourner en grinçant, mais pas assez pour produire un raisonnement sensé, une autre possibilité bien plus folle commençait à s'imposer à moi.
Sturluson savait que j'écrirais cette histoire, qu'elle paraîtrait sur le site du Rien, et qu'elle enfreindrait la législation du Néant en contenant trop de péripéties. Il a donc porté plainte, sachant que l'histoire serait condamnée à révision par le tribunal du Vide. Il savait que je serais renvoyé chez-moi, à mon époque. Lorsqu'il a vu s'éteindre l'anneau, il a cru que j'avais réussi la mission qu'il m'avait confiée, et a voulu me récompenser en me renvoyant chez-moi ! Oui, c'est çà, je le sens !
Mais Snorri ! En revenant sur Terre, j'ai tout perdu ! J'avais trouvé l'aventure, les voyages, une mission à accomplir. Ici, je n'ai rien de tout ça. Et pire que tout, j'ai perdu Maud.
C'est alors que je me rendis compte que les bruits sourds que j'entendais depuis quelques temps ne provenaient pas de l'intérieur de ma tête, mais que quelqu'un était en train de frapper à ma porte.
J'ai rassemblé le peu de forces qui me restait, j'ai relevé mon corps endolori, et je suis allé ouvrir.
Derrière la porte se tenait une grande fille aux cheveux noirs ébouriffés. Elle tenait dans les mains une plante verte du genre fougère dépressive.
Tout ce que j'ai pu faire, c'est rester planté devant la porte comme un imbécile, la bouche ouverte et les yeux ronds, pendant que la fille me parlait.
- Salut, je suis ta voisine d'en face, tu me reconnais ? Je vais devoir m'absenter quelque temps, et je voulais te demander si tu pouvais garder ma plante pendant mon absence. Elle s'appelle Tennyson, et elle ne te fera pas d'ennuis. Merci et à bientôt.
En parlant, elle m'avait tendu la plante que j'avais prise sans m'en rendre compte. Je cherchais quelque chose à dire, mais elle était déjà ressortie en fermant la porte derrière elle.
J'ai de suite regretté ma passivité, mais en même temps, elle avait un air étrangement distant et semblait sur la défensive. Si mon raisonnement fou tenait la route, elle avait peut être traversé la même expérience que moi, et ressentait le même état de confusion. Il valait mieux ne pas précipiter les choses. J'avais d'abord besoin de réfléchir.
A suivre ...
Le loup des steppes (Hermann Hesse)
Mon trajet est toujours le même, ou à peu près.
Semblable au loup des steppes, quittant sa tanière pour se rendre à son terrain de chasse, guidé par son instinct et par d'infimes effluves flottant dans l'air.
Sauf que moi, mon terrain de chasse est la ville, et mon gibier principalement constitué de livres.
Je ne vais pas vous détailler mon itinéraire, sachez seulement que le numéro 2 représente ma bouquinerie préférée, et le 5 ma fameuse et mystérieuse bibliothèque.
Bon allez, confidence pour confidence, le 10 est mon bar préféré. C'est pour ça que je m'aventure aussi loin : une bonne bière, ça se mérite!
J'ai toujours eu le goût ou le besoin de marcher dans la ville.
Comme Harry Haller alias le Loup des steppes. Mais mes déambulations sont moins mystiques que les siennes, et j'y fais des rencontres moins fantastiques. Et le théâtre de ma ville n'a rien de magique.
(Petite note pour ceux qui n'ont jamais lu un de mes commentaires de lecture : c'est normal qu'il soit incohérent et insensé).
Mais donc, en faisant cette promenade l'autre jour, je réfléchissais au Loup des steppes, et je me demandais ce que j'allais bien pouvoir en dire, tant ce livre possède de niveaux de lectures enchevêtrés.
Je me suis dit qu'il y avait aussi des routes ou des itinéraires en littérature : des sortes de liens intangibles entre des oeuvres dont on ne sait trop de quoi ils sont faits.
Moi, il m'a semblé que ce livre se trouvait sur la "route du désespoir".
Une route où l'on rencontre aussi le désert des Tartares, Hamlet, et peut-être, d'une certaine manière certains livres de Haruki Murakami.
Poe aussi. Mais Poe, c'est plus pour le style. Cette manière de chercher un sens caché aux choses et aux évènements, de raconter de manière tout à fait rationnelle et cartésienne des évènements ou des pensées complètement hallucinants. Oui, Edgar Poe m'est venu spontanément en tête en commençant ce livre.
Enfin, après ce long préambule, il me faut bien avouer que je n'y ai pas compris grand chose, à ce bouquin.
Mais j'ai adoré! J'y ai vu plein de choses qui me parlaient par contre. Peut-être que, comme pour le théâtre magique, chacun peut y trouver ce qu'il vient y chercher, ou ce qu'il est capable d'en recevoir au moment de sa lecture.
A moi, ce livre à parlé de quête d'identité. Du choc entre personnalités multiples, par exemple entre le petit bourgeois et le loup des steppes, deux facettes habitant Harry. Ou entre l'intellect et le sentiment, deux forces qui semblent au départ incompatibles chez Harry.
Ce conflit est symbolisé par Mozart, qui est évoqué à de multiples reprises, et dont on oppose volontiers la musique divine au caractère vulgaire de l'homme.
La quête de Harry, c'est donc celle de l'homme complet. Est-il possible de réconcilier toutes ces forces contradictoires qui luttent en nous et nous font souffrir? Est-ce à ce prix qu'on peut atteindre une sorte d'immortalité en dépassant l'angoisse de mort?
J'ai l'impression que Hesse ne donne pas de réponse, puisqu'il termine son livre sur une pirouette en résolvant cette terrible tension au moyen de l'humour. Ou peut-être est-ce justement cela la réponse: apprendre à accepter l'échec relatif de la vie au point d'être capable d'en rire.
L'étoile puante -6
C'est alors qu'une image complètement folle, sans doute surgie de mon enfance, traversa mon cerveau.
Voyons ; jusqu'ici, les trucs les plus fous avaient toujours marché comme dans un rêve. Au début de mes aventures, j'étais quand-même bel et bien entré dans une armoire en lui ordonnant de m'emmener sur une autre planète. Et ça avait marché !
Je pris une des bananes dans le plateau, l'approchai de mon oreille comme un téléphone, et dit d'une voix convaincue :
- Allo, Maud ?
C'était peut-être mon imagination, mais il me sembla entendre un bourdonnement suivi d'un déclic. Je répétai :
- Allo, Maud, tu m'entends ?
- C'est quoi, ce cirque ? -dit une voix venant de ma banane. Il y a un plateau de fruits dans ma cellule. J'ai entendu une banane sonner, je décroche et c'est toi ! Ed, explique-moi ça.
- Je ne l'explique pas. Je crois que nous sommes dotés d'un pouvoir étrange sur les objets. J'ignore d'où ça vient et on n'a pas le temps de chercher. Ecoute, Laidebaurre va arriver chez-toi d'un instant à l'autre. Et il a la ferme intention de te violer.
- Quelle horreur ! T'as un plan ?
- Euh, c'est-à-dire que ... oui ; enfin ...
Et la communication s'interrompit.
L'attente était insupportable. Laidebaurre avait beau être un petit gnome rachitique, il serait probablement sur ses gardes, et je n'étais pas du tout certain que Maud pourrait en venir à bout.
Alors que je n'avais pratiquement plus d'ongles sur les doigts à force de les ronger d'inquiétude, et que je m'apprêtais à entamer mes orteils, un bruit de clé se fit entendre, actionnant la serrure de ma porte. La porte s'ouvrit, laissant la place à Laidebaurre, le teint plus jaune que jamais, un rictus de rage barrant sa face vicieuse.
Il était suivi sur les talons par Maud, qui lui pointait une banane dans le milieu du dos.
Voyant mon air éberlué, elle m'expliqua :
- Quand tu m'as dit que nous avions un pouvoir sur les objets, ça m'a fait penser qu'une banane ressemblait vaguement à un pistolet. Quand ce nabot est entré, j'ai braqué la banane sur lui en criant "mains en l'air".
- Et il a levé les mains ?
- Non, il a ricané en me demandant si je comptais l'impressionner avec une banane vénusienne.
- Alors ?
- Alors, j'ai tiré ! Et j'ai réduit le plat d'asticots en miettes. Après, il m'a suivi en silence sans faire d'histoires.
- Bien ! Maintenant, filons d'ici au plus vite.
- Mais comment ?
- J'ai une idée : il nous faudrait une armoire.
- Ou trouver une armoire dans cette grenouillère ?
- Le gnome doit bien en avoir une. Hé, toi ; où se trouve ta chambre ?
Laidebaurre nous indiqua sans se faire trop prier l'emplacement de sa chambre, puis nous l'enfermâmes dans ma cellule, et nous partîmes dans le couloir en suivant ses indications.
Nous arrivâmes à la chambre de Laidebaurre sans autre péripétie (bah oui, parfois, il arrive que les plans se déroulent sans encombre). Seulement, sa chambre ne contenait que des étagères très peu propices à un voyage confortable. Le seul meuble digne d'intérêt était un énorme lit à baldaquins. Maud et moi nous nous regardâmes, et nous eûmes la même idée.
- Ma chérie, nous allons voyager en première !
Dans un bel ensemble, nous levâmes l'index droit très haut, nous tendîmes la jambe gauche en avant, et sautâmes sur le lit en criant :
- En route pour de nouvelles aventures !
Le début de ce nouveau voyage s'annonçait merveilleusement bien. Le lit était très confortable et croisait à une vitesse paresseuse au dessus de la planète des grenouilles, qui, les rares fois où nous émergeâmes des couvertures nous parut relativement sympathique.
[NDLR, j'ai décidé de vous faire grâce de nombreuses et inutiles scènes à caractère contorsionniste dont l'auteur semble se régaler. D'ailleurs, quand on voit ceci, ou ceci, ou encore ceci, on ne peut s'empêcher de penser que l'auteur possède une libido particulièrement perverse qui ne saurait intéresser le lecteur soucieux avant tout de poésie et d'aventure.]
Etait-ce l'épuisement ? Les contours des objets me semblèrent soudain se brouiller, les couleurs s'estomper, l'air devenir plus ténu.
Plaignant : Snorri Sturluson
Défense : Zaphod Beeblebrox
Attendu que le dénommé Zaphod Beeblebrox est éditeur (ir)responsable du site intitulé "la page nulle de Zaph" ;
attendu que ce site publie une série sous le titre "The Stinking Star" ;
attendu que cette série se réclame du Néant, tout en relatant un nombre de péripéties manifestement incompatible avec les lois universelles du Rien ;
attendu que nombre des-dites péripéties présente un caractère pornographique en infraction à l'article 897-quater de l'Interstellar Morality Act ;
Le tribunal statue que :
Le personnage principal de la série, à savoir Edgar W. Nement, se verra immédiatement désactivé et replacé dans un contexte de Néant satisfaisant aux normes en vigueur.
La défense dispose d'une période de 90 jours intergalactiques standards pour faire appel de ce jugement.
Soudain, le lit opéra une figure acrobatique connue sous le nom de demi-tonneau. Je n'eus pas le réflexe de m'accrocher à quelque chose, et je tombai dans une chute vertigineuse. Le sol se rapprochait à une vitesse folle. Le vent s'engouffrait dans mon nez, dans mes oreilles, dans ... enfin, partout. Je vis des évènements de ma vie défiler devant mes yeux, comme la fois où, ayant été choisi comme témoin à un mariage, j'étais arrivé bourré à la cérémonie, et j'avais vomi devant le prêtre sur le petit coussin avec les alliances ; ou bien la fois où, m'étant couché bourré, des copains avaient complètement déménagé ma chambre (y compris mon lit avec moi à l'intérieur) au milieu de la rue, et je m'étais fait réveiller le matin par les klaxons des automobiles forcées de contourner les meubles ; ou la fois où, complètement bourré ... hem, j'essayai de me remémorer un épisode où je n'étais pas complètement bourré, mais en vain.
Lorsque je vis deux coccinelles en plein coït sur un brin d'herbe, une rapide estimation m'informa qu'en tombant d'une hauteur de plus ou moins quatre cent mètres, et soumis à une accélération d'environ dix mètres par seconde carrée, le temps qu'il me restait à vivre était exactement -si mes calculs étaient bons, très très court.
Et tout devint noir.
A suivre ...
L'étoile puante -5
"Courage!" he said, and pointed toward the land,
"This mounting wave will roll us shoreward soon."
(A. Tennyson - The Lotus Eaters)
Maud ouvrit la bouche pour me répondre, mais le seul mot qu'elle prononça fut :
- L'anneau !
- Quoi, tu veux une alliance, ou une bague de fiançailles ? Écoute, on va probablement mourir dans les minutes qui viennent, tu ne vas pas pinailler pour une question d'anneau ! Ne sois pas si formaliste !
- Regarde par la fenêtre, vite !
Nous étions arrivés à la hauteur de l'anneau rouge et bleu, et à ce moment précis, celui-ci s'était mis à clignoter, pour s'éteindre complètement quelques instants plus tard.
Comme s'il réagissait à un signal, le vaisseau vert stomatologue avait relâche sa terrible étreinte, et tous les autres vaisseaux semblaient d'ailleurs avoir abandonné toute velléité combative.
Nous étions les premiers et les seuls à avoir traversé l'anneau, mais notre armoire était dans un triste état. Nous descendîmes en vrille sur la planète la plus proche pour aller nous écraser au bord d'une mare. Par bonheur, ni Maud ni moi n'étions sérieusement blessés.
Mais, une fois de plus, un étrange comité d'accueil nous attendait. De nombreuses créatures ressemblant furieusement à des batraciens étaient installées en cercle et observaient notre armoire. Quelques détails les différenciaient de vulgaires grenouilles : elles avaient une taille humaine, portaient des vêtements colorés, et se déplaçaient sur leurs pattes postérieures.
Je proposai à Maud de sortir le premier pour essayer de sonder discrètement leurs intentions.
Je m'extirpai donc des débris de l'armoire en criant :
- Bonjour ! Quelles sont vos intentions ?
Elles semblaient plutôt amicales, puisque les créatures se mirent aussitôt à applaudir (ce qui, à cause de leurs doigts palmés, donnait une succession de flops et de pops), et à coasser joyeusement.
Un petit humain chauve au teint jaune et aux yeux étrangement rapprochés se détacha de la foule et s'adressa à moi.
- Soyez le bienvenu, je suis Laidebaurre. J'officie entre autres choses comme traducteur auprès de sa majesté Jellyfrog le Treizième. Il me charge de vous féliciter pour votre exploit.
Et en effet, je dois reconnaître que le coup de l'armoire était extrêmement bien joué. Cela vous a sans aucun doute permis de vous infiltrer suffisamment près du portail sans vous faire détecter par les sensors des autres concurrents. Je suis aussi autorisé à vous annoncer que votre mariage aura lieu demain.
- Quoi, vous êtes déjà au courant ? Mais elle n'a pas encore accepté !
- Ne vous en faites pas pour ce détail. La princesse Frogestine est tenue de se conformer au protocole établi par sa majesté Jellyfrog. Le premier chevalier qui aura fait preuve de son courage et de son adresse en traversant l'anneau céleste épousera la princesse et deviendra héritier du trône. Vous êtes celui-là.
- Euh ... je suis ... très honoré, euh, mais ...
C'est ce moment que choisit Maud pour surgir des débris de l'armoire en hurlant.
- Espèce de scélérat ! Il y a moins d'une heure, tu me demandais en mariage, et maintenant, tu oses faire le joli coeur avec Kermit ! Tu crois peut-être qu'elle va se transformer en vraie princesse quand tu l'auras embrassée ?
L'expression de Laidebaurre passa rapidement de la surprise à la stupéfaction puis à la colère.
- Comment osez-vous vous présenter à cette épreuve en compagnie d'une femelle ! C'est une insulte irréparable au roi et à la princesse ! Gardes, emparez-vous d'eux !
Quelques heures plus tard, le vasistas de la porte de ma cellule s'ouvrit, laissant apparaître le visage de Laidebaurre, l'air plus sournois que jamais.
- Ce n'est pas très malin, mon ami, ce que vous avez fait. Gagner brillamment ce tournoi et saboter votre victoire du même coup.
- Mais nous n'avons jamais eu l'intention de participer à un tournoi. Nous sommes venus pour détruire l'Etoile Puante.
- Alors, vous n'avez pas frappé à la bonne porte. Il existe bel et bien une Etoile Puante, mais ce n'est pas notre étoile, elle n'a rien à voir avec l'anneau céleste, et nous n'en sommes aucunement responsables. Au contraire, notre peuple souffre aussi de ce mal. C'est même une des raisons d'être de ce tournoi : selon l'ancienne prédiction, le chevalier qui réussirait à triompher de l'épreuve et épouserait la princesse serait aussi celui qui débarrasserait à tout jamais la planète de ce fléau. Vous comprenez que le roi est doublement mécontent.
- Nous n'y sommes pour rien ! Laissez-nous partir. Dans le meilleur des cas, nous trouverons l'Etoile Puante et nous réussirons à la détruire. Cela ne peut que profiter à tout le monde.
- Je crains mon ami que cela soit impossible. Le roi ne peut mettre ainsi en péril son honneur et sa dignité. Mais rassurez-vous, le bon Laidebaurre a réussi à convaincre le roi de ne pas vous mettre à mort après d'horribles tortures. Le roi est maintenant prêt à oublier ce petit faux pas. Il m'a chargé d'examiner nos deux visiteurs et de déterminer qui est le mâle. Celui-ci épousera la princesse comme si de rien n'était. Quant à la femelle, elle deviendra ma propriété en récompense de mes loyaux services. Cela fait si longtemps que j'ai quitté la terre et que je n'ai pas vu une femme. Vous ne pouvez pas savoir à quel point je suis impatient. Cette petite n'est pas la plus jolie fille du monde, mais j'aurais bien tort de me montrer trop difficile, n'est-ce pas. Allez, remerciez votre ami Laidebaurre ; grâce à moi, vous avez tous deux la vie sauve.
- Vous n'êtes pas mon ami ! Vous n'êtes qu'une crapule. Plutôt mourir que d'accepter ce chantage !
- Je vous laisse réfléchir. Mais maintenant, vous m'excuserez, je dois aller examiner l'autre captive et vérifier par un examen très minutieux, qu'il s'agit bien d'une femelle.
Et le loquet se referma d'un coup sec. J'entendis Laidebaurre ricaner en s'éloignant dans le couloir.
Je me laissai tomber par terre, tiraillé entre la rage et le désespoir. Notre armoire était hors d'usage, nous étions bloqués indéfiniment sur cette planète de fous où ils voulaient me forcer à épouser une grenouille, et Maud allait se faire violer par un gnome lubrique d'un instant à l'autre. C'était pire qu'un roman de Dan Brown. J'en venais à regretter que le vaisseau vert ne nous aie pas détruits.
A suivre ...
L'ancre des rêves (Gaëlle Nohant)
Donner un coup de pouce à une jeune auteure de talent, c'est bien.
Attirer l'attention des lecteurs sur un livre qui aurait peut-être été noyé dans la masse des nouvelle publications pour crime de nom pas (encore) connu, c'est bien. En effet, c'eut été dommage de nous priver d'un vrai bon moment de lecture.
"Dans un rêve, on ne décide pas. On va. On suit, on écoute les voix. On est le funambule haut perché sur le fil tissé par l'araignée du rêve."
Quelle bonne idée, Gaëlle, de prendre le rêve comme point de départ!
C'est un thème qui m'attire beaucoup, tellement riche et tellement propice à littérature. Lisez par exemple Christopher Priest, pour ne citer que lui, qui en fait un thème central de plusieurs de ses récits ("La fontaine pétrifiante", "L'archipel du rêve", "Futur intérieur" surtout ).
Eh bien, Gaëlle, tu ne démérites pas par rapport au grand Christopher. Tu as su capter et retranscrire le mystère de cette porte entre réalité et fantasmagorie, entre conscient et inconscient. Tu as su distiller l'angoisse sourde et irrépressible du cauchemar, et ce n'est pas rien.
J'ai trouvé aussi que le cadre que tu donnes à l'histoire est très bien choisi. La Bretagne et ses légendes, et on a presque l'impression de participer à une soirée de contes au coin du feu. On est pris par ton histoire.
Et puis, qui dit Bretagne dit mer. Et la mer n'est-elle pas cette surface changeante, incertaine, et parfois menaçante qui sépare la rassurante réalité tangible de l'insondable profondeur de nos peurs secrètes?
Faire vivre un lieu, le rendre habité, n'est pas chose facile.
Tes descriptions de la vie de marin, ou celles de la guerre de 14, même courtes, font mouche.
"Ils marchaient sur les pavés avec ce léger déhanchement que crée le roulis du bateau et cette démarche bizarre trahissait leur nouvel état d'exilés permanents, condamnés à n'être plus à leur place que dans le vide hostile du grand large."
On y croit. Ca s'est passé comme tu le décris. Tu as su te glisser dans la peau d'un marin-pêcheur ou d'un poilu pour nous y faire entrer à notre tour. Cette "lettre des tranchées", par exemple, est remarquable.
Et les pires cauchemars sont ceux qu'on vit éveillé. Tu ne l'as pas oublié.
J'ai bien aimé tes personnages, aussi. Moi, mes préférés sont Eb et Lunaire. J'aurais voulu rester plus avec eux, en savoir plus sur eux et approfondir leur histoire, mais par la forme de récit que tu as choisie, tu as du donner la parole à une foison de personnages, ce qui donne un aspect morcelé assez intéressant.
En fait, dans un récit mystérieux, j'aime qu'il reste une part de mystère à la fin, que tout ne soit pas élucidé ou expliqué. Il ne faut pas tuer le rêve suscité chez le lecteur. Je crois que c'est comme ça que les personnages restent en nous. Un personnage complètement élucidé, on peut l'oublier. Ca aussi, tu l'as très bien réussi.
D'ailleurs, les transmissions inconscientes entre générations (parfois en sautant une ou deux générations), c'est un phénomène que les psys étudient, ton histoire n'appartient donc peut-être pas complètement au domaine du fantastique.
Bon, quand on fait trop de louanges, il est d'usage de trouver une petite critique à formuler histoire de sacrifier à la religion de l'objectivité.
Alors, j'ai bien cherché et j'ai fini par trouver. C'est à la page 107 :
"Le hurlement prisonnier de son corps le brûla comme une balle de fusil transperçant une tourterelle."
Tu as un style qui fait grand emploi d'analogies, de métaphores et autres images, et c'est très bien.
Regarde celle-ci (page 93).
"Allez, il se fait tard, dit Ardélia, regardant par la fenêtre le crépuscule bleuté qui glissait sur la forêt."
C'est magnifique. Avant de te lire, je ne savais pas que le crépuscule glissait, et pourtant, je me rends compte que c'est effectivement comme ça que se comportent les crépuscules sur les forêts! Ca c'est de l'image!
Mais quand tu décris une situation angoissante, ou mystérieuse, comme dans le premier exemple, le fait d'y glisser une figure de style ou un mot rare va un peu détourner l'attention du lecteur qui va se dire "comme c'est bien écrit", ce qui va faire perdre un peu d'intensité à l'ambiance que tu as si bien installée.
Moi, mon avis de simple lecteur, c'est que plus l'ambiance est tendue, plus il faut aller vers un style épuré. A certains moments, c'est trop bien écrit, voilà la seule critique que je trouve à te faire.
Mais ça, c'est peut-être un problème typique du premier roman, où l'on veut absolument montrer ce qu'on sait faire.
Encore toutes mes félicitations pour ce remarquable premier opus. Eh bien maintenant, j'attends le prochain avec impatience!
L'étoile puante -4
L'espace est grand.
Vertigineusement grand. Hyperboliquement grand. Epoustouflifiantement grand. Tellement grand que ça donne mal au crâne d'essayer de se représenter la grandeur de l'espace.
Imaginez, mis bout à bout, tous les spaghetti jamais préparés par tous les cuisiniers italiens ayant jamais existé. Eh bien, l'espace est plus grand.
Imaginez une girafe dont la queue aurait la taille de la galaxie d'Andromède. Eh bien, l'espace est plus grand.
Imaginez tous les cons que la terre a portés depuis l'apparition de l'homme, se donnant la main dans une grande chaîne de la connerie. Eh bien, l'espace est plus grand.
Bref, s'il y a un mot qui convient pour décrire l'espace, c'est le mot "grand".
Toutefois, l'espace n'est pas infini.
C'est ce qui fait qu'on peut se dire qu'un jour peut-être, les cons (seule race en perpétuelle croissance démographique depuis leur apparition) seront tellement nombreux qu'ils rempliront tout l'espace disponible.
C'est pour ça que les cons ne sont jamais contents avec ce qu'ils ont. C'est pour ça que les cons sont toujours prêts à déclencher quelque opération militaire pour envahir un voisin et occuper son espace vital.
C'est pour ça aussi qu'un gars comme Ed, voyageant dans son armoire, n'a pas une probabilité nulle d'arriver à destination.
Je pris ma voix la plus aimable et tentai de désamorcer l'insoutenable tension régnant dans la pièce.
- Ecoute, Snorri. Je te connais. Tu me connais. Bref, on se connaît, quoi ! Parlons franchement. Je trouve regrettable la situation que traverse votre planète, et crois bien que je compatis de tout coeur. Mais nous sommes en quelque sorte des touristes qui venons de débarquer. Je ne suis pas sûr que nous soyons les plus à-mêmes de solutionner tous vos problèmes.
- Tu te trompes, mon petit gars. Vous êtes notre dernière chance. Tu as vu l'état de la population, hier. Nous sommes tous trop faibles pour nous lancer dans ce genre d'aventure. Vous seuls avez une chance de réussir tant que vous avez encore des forces, mais le temps presse. Et n'oubliez pas qu'après nous, la Terre sera probablement la prochaine victime de ce monstre. Venez, nous avons mis la crème de notre flotte à votre disposition.
Le spatioport était une vaste étendue plate dont le périmètre était entouré de bâtiments administratifs, d'hôtels bon marché, d'entrepôts, et surtout de débits de boisson, ces derniers étant apparemment les seuls établissements à rencontrer quelque succès. La surface centrale était encombrée de vaisseaux de toutes formes et de toutes tailles répartis sans aucun arrangement logique.
Notre navette nous déposa au centre du dispositif, près d'un superbe engin argenté au profil effilé, donnant une terrible impression de vitesse et de puissance qui aurait presque suffi à nous remonter le moral.
Je laissai échapper un petit sifflement d'admiration.
- Il est magnifique ! Il brille de partout !
- C'est normal, mon gars, dit Snorri d'un ton fier, il est entièrement construit en titache.
- Quand je pense que nous allons voler dans cet engin, je suis presque optimiste !
- Euh, un instant ! Il y a un léger malentendu. Celui-là, c'est mon yacht de croisière. Il est beaucoup trop visible pour votre mission. Voici votre véhicule, dit Snorri, pointant quelques mètres plus loin, dans l'ombre du vaisseau.
Nos yeux tombèrent sur une grande armoire, assez semblable à la mienne, mais environ cinq fois plus grande, et équipée de fenêtres.
- Non, pitié, j'en ai marre de voyager en garde robe.
- Nos artisans l'ont fabriquée pendant la nuit en s'inspirant du modèle de la vôtre. Nous nous sommes dit que vous vous sentiriez chez vous. De plus, je ne pense pas que vous soyez capables de maîtriser les systèmes de pilotage et d'armement de notre flotte. Venez voir, nous avons aménagé une chambre, une salle de bain, et une soute à vivres.
- Et ça, c'est quoi ? Le réservoir d'eau ?
- Non, ça, c'est la citerne à vomi. Nous pensons que plus vous approcherez de l'Etoile Puante, plus vous risquerez de souffrir de désagréments gastriques.
- Charmante attention !
- Eh bien, mes amis, il me reste à vous souhaiter un excellent voyage et bonne chance. Nous comptons sur vous !
Il nous embrassa chaleureusement, nous fit entrer dans l'armoire, ferma la porte, et la tapota en criant :
- Vers l'étoile Puante !
Je l'entendis encore prononcer
- Allons en face, les gars, c'est ma tournée.
Puis l'armoire se mit à vibrer.
Je vous ai déjà dit que l'espace est grand ?
Si grand, que si tous les cons de la terre se donnaient la main dans une grande chaîne de la connerie, ils pourraient encore danser la gigue sans se sentir à l'étroit.
Nous avions l'impression d'être les deux premiers cons de la chaîne.
Dans l'immensité de l'espace, les voyages -même à vitesse supra-luminique dans une armoire dernier cri, durent un temps non négligeable. Heureusement, les fenêtres aménagées dans notre véhicule nous permirent d'admirer le paysage.
Nous avons vu des étoiles de toutes tailles et couleurs, depuis la naine blanche jusqu'à la géante rouge, d'impressionnants amas globulaires, des galaxies spirales, des nébuleuses gazeuses. Nous avons chatouillé la queue d'une comète et nous nous sommes baignés dans la lumière irréelle de ses myriades de particules cristallines. Nous avons vu des sables aussi (euh non, là je confonds).
Un beau jour, alors que nous traversions la constellation d'Horion, nous assistâmes à un spectacle très émouvant. Bien à l'abri et au chaud dans une nébuleuse gazeuse issue de l'explosion d'une supernova, qui ressemblait à un petit nid douillet fait de ouate blanche, se blottissait une pépinière de protoétoiles. Ces petites étoiles d'un bleu malicieux brillaient d'un éclat tout jeune et joyeux, semblables à une portée de chatons miaulant après leur mère.
Maud fut émue par ce spectacle.
- Regarde comme elles sont trop mignonnes !
Elle me prit la main, et à ma grande surprise, la posa sur son ...
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... dès lors, le voyage nous parut beaucoup moins long.
Nous commencions à nous rapprocher sérieusement de l'anneau rouge et bleu.
C'est alors que Maud me fit remarquer un point brillant qui grossissait.
Nous vîmes bien vite qu'il s'agissait en réalité d'un vaisseau spatial qui fonçait droit sur nous.
Nous avons bien cru qu'il allait nous percuter de plein fouet. Finalement, il passa comme une flèche à quelques dizaines de mètres de nous. Mais non loin derrière, sur la même trajectoire se pressait un autre vaisseau. Il émit une sorte de rayon énergétique qui se focalisa sur le vaisseau poursuivi et le fit exploser dans une énorme boule de feu.
On continuait d'approcher de l'anneau, et on s'aperçut que l'espace grouillait de vaisseaux de toutes tailles se poursuivant les uns les autres dans la pagaille la plus totale. Ils étaient pourvus des armes les plus diverses et les plus effrayantes et se livraient une bataille sans merci. Certains avaient un aspect lent et massif, mais offraient une résistance élevée aux tirs ennemis. D'autres étaient de vrai faucons, vifs et rapides, mais semble-t'il dépourvus de boucliers.
Dans notre discrète armoire, nous semblions passer inaperçus quand tout à coup, Maud poussa un cri en désignant une des fenêtres. Un des petits engins rapides venait d'opérer un brusque changement de direction et pointait ses canons sur nous. Il fit feu, et un rayon d'énergie rouge (c'est la plus méchante) se dirigea droit sur nous. Il nous atteignit en une fraction de seconde, mais à notre grande surprise et non moins grand soulagement, il ne se passa strictement rien.
- Je parie, me dit Maud, que ces champs électromagnétiques sont redoutables sur les moteurs et les matériaux de ces engins futuristes, mais sur une bonne vieille armoire en pin anglais, elles n'ont aucun effet. Snorri avait vu clair, finalement !
Nous étions provisoirement tirés d'affaire, mais pas pour longtemps.
Un monstrueux engin vert armé de tentacules, pinces, et différents appendices effrayants, pire qu'un fauteuil de dentiste, nous poursuivait et se rapprochait inexorablement.
Quand il fut à quelques mètres, il nous agrippa au moyen d'une pince, et envoya vers nous un inquiétant outil tubulaire.
- Je sais ce que c'est ! s'écria Maud. Ils ont du voler les plans sur Terre. C'est une arme terrible. Ça s'appelle le "Babyliss 230 Pro Pink Curler". Ma mère utilise le même en plus petit pour se faire des boucles dans les cheveux. C'est horrible!
- Quoi, la tête de ta mère ?
- Mais non, ce truc! Il va nous carboniser !
La chaleur devint rapidement insoutenable à l'intérieur de l'armoire. De la fumée commençait à s'infiltrer. Nous étions perdus. Notre quête s'achevait ici, d'une manière si stupide, vaincus par un Babyliss.
Dans la folie du désespoir, je pris Maud dans mes bras, la serrai contre moi, et m'écriai :
- Maud, veux-tu m'épouser ?
A suivre ...
8 février 2008
The dispossessed (Ursula Le Guin)
Il y aurait donc dans ce prénom un indiscutable élément marin, mais avant de conclure hativement que toutes les Ursula sont des créatures marines, voici qu'une troisième Ursula (ma préférée) vient réduire à Néant cette théorie foireuse.
Ursula Le Guin s'intéresse heureusement plus aux étoiles (non de mer) qu'aux bigorneaux.
En science fiction, on peut citer par exemple comme références "The Left Hand of Darkness", "The Dispossessed" et "Always Coming Home".
Ses livres les plus connus sont probablement l'épopée fantasy d'Earthsea (ah ben tiens, on retrouve la mer, comme quoi , ma théorie n'était peut être pas si foireuse).
Le premier livre de la série Earthsee est paru en 1960 et raconte l'apprentissage d'un jeune orphelin envoyé dans une école de sorcellerie après qu'on eut découvert chez lui des pouvoirs magiques.
The dispossessed
Anarres, planète jumelle, abrite une société de type 'utopie anarchique', égalitaire, sans gouvernement monolithique. Toute notion de possession y a été abolie, jusqu'au niveau familial, où la relation de dépendance entre parents et enfants est réduite au minimum.
Anarrès a été peuplée à l'origine par des rebelles dont Urrès n'était que trop heureuse de se débarrasser. Depuis, les deux planètes se regardent en chiens de faïence, limitant les contacts à quelques échanges commerciaux et publications scientifiques.
Shevek, un jeune et brillant, mais quelque peu naïf physicien d'Anarrès, après avoir lu quelques articles en provenance d'Urrès, brûle de curiosité de connaître cette planète et ses chercheurs, et qui sait, peut être d'amorcer un rapprochement entre les deux mondes.
Un jour, il s'embarque à bord d'un des rares cargos en partance pour Urrès, et y est accueilli à bras ouverts.
Mais Shevek est sur le point d'accoucher d'une théorie physique révolutionnaire du Temps, qui aurait des applications capitales dans le domaine du voyage spatial. Quelles sont donc les motivations réelles d'Urres pour accueillir Shevek?
On ne peut s'empêcher, en le lisant, de réfléchir à la possibilité d'autres systèmes sociaux et politiques que le mode dominant d'économie libérale qui passe à notre époque pour l'unique système viable.
Malgré une critique à peine voilée de notre société, Le Guin ne tombe pas dans le manichéisme et n'épargne pas les faiblesses de l'alternative.
Le "système anarchique" semble ne conserver sa cohérence que grâce à une sorte d'embrigadement très fort -bien qu'inconscient, une diabolisation de "l'autre" qui inspire la peur de tout autre système, considéré a priori comme mauvais.
On se demande même si le système d'Anarrès est capable de tenir le coup une fois confronté à un système plus individualiste. Est-ce qu'Anarrès n'est pas condamnée à rester isolée?
Le roman s'ouvre d'ailleurs très joliment sur le symbole d'un mur. Un mur tout à fait franchissable physiquement, mais c'est une sorte de barrière mentale qui empêche les gens d'Anarres de le traverser, de se confronter à l'autre.
Plein d'autres thèmes intéressants sont abordés, comme par exemple la valeur du couple dans une société libertaire, ou encore le dogmatisme social comme remplacement du dogmatisme religieux.
Bref, c'est à un vrai choc des civilisations que nous assistons entre ces planètes soeurs, ce qui n'est pas sans évoquer certains discours récurrents dans les media d'aujourd'hui.
Mais rassurez-vous, rien de tout cela n'est lourd, car il y a bien un récit, et il est mené de main de maître.
La SF comme je l'aime.
"It is hard to swear when sex is not dirty and blasphemy does not exist."
In the Third Year of the War
I used to stand in this corner window
to wave to my children setting off
down the hill to school with their lunch boxes,
and they'd turn and wave to me.
At Christmas the tree goes in this window,
and all year I keep flowers in it,
close to the glass, so we inside
and people passing by can see them.
Last year I put a Peace sign in the window
with an electric candle behind it
that comes on at twilight. Last month I started
sticking a piece of paper with the number,
the day's count of the dead, in the window.
Now almost every day I have to change it,
to add one, or four, or seven
to the number of the brave children.
L'étoile puante -3
(3) Maud
A Stereodrama in Dolby Surround
(where we see that Ed's writing is really as boring and empty as promised at the beginning of this series)
En poésie, les mots ont le vertige;
Ils se tiennent loin du bord de la page.
(E. Nement)
I hate the dreadful hollow behind the little wood,
Where a long time ago, I went to fetch my fern.
There is sticky mud all over the place,
And Echo there, whatever is ask'd her, answers 'Bullshit.'
I remember the time when the roots of my hair were stirr'd
By a shuffled step, by a vibration, by a flying cupboard,
And my pulses closed their gates with a shock on my heart as I saw
The fine dust and the dark mountains of the red sister planet.
I am sick of the pizza and the whisky, I am sick of the poetry and the blue planet.
Why should I stay? can a sweeter chance ever come to me here?
O, having the nerves of motion as well as the nerves of pain,
Were it not wise if I fled from the place and the whisky and the fear?
And most of all would I flee from the cruel madness of love,
The honey of poison-flowers and all the measureless ill.
I remember, I know not whence, of the singular beauty of Maud;
What is she now? My dreams are bad. She may bring me a curse.
No, there is fatter game on earth; she will let me alone.
If Maud were all that she seem'd,
And her smile had all that I dream'd,
Then the world were not so bitter
But a smile could make it sweet.
The fancy flatter'd my mind,
And again seem'd overbold;
Now I thought that she cared for me,
Now I thought she was kind
Only because she was cold.
For a raven ever croaks, at my side,
Keep watch and ward, keep watch and ward,
Or thou wilt prove their tool.
Yea, too, myself from myself I guard,
For often a man's own angry pride
Is cap and bells for a fool.
Villainy somewhere! whose? One says, we are villains all.
Not he: his honest fame should at least by me be maintained:
But that old man, Snorri, now lord of the Vulgarian people,
Was there to greet me where another was waited.
But these are the days of advance, the works of the men of mind,
When who but a fool would have faith in a poet's ware or his word?
Is it peace or war? Civil war, as I think, and that of a kind
The viler, as underhand, not openly bearing the sword.
For I trust if an enemy's fleet came yonder round by the moon,
And the rushing battle-bolt sang from the spaceship out of the night,
That the smooth-faced snubnosed rogue would leap from his hide and till,
And strike, if he could, were it but with his cheating yardwand, home.
We are puppets, Man in his pride, and Beauty fair in her flower;
Do we move ourselves, or are moved by an unseen hand at a game
That pushes us off from the board, and others ever succeed?
Ah yet, we cannot be kind to each other here for an hour;
We whisper, and hint, and chuckle, and grin at a brother's shame;
However we brave it out, we men are a little breed.
A monstrous eft was of old the Lord and Master of Stink,
For him did his high sun flame, and his river billowing ran,
And he felt himself in his force to be Nature's crowning race.
As nine months go to the shaping an infant ripe for his birth,
So many a million of ages have gone to the making of man:
He now is first, but is he the last? is he not too base?
Who knows the ways of the world?
Our planet is one, the suns are many, the world is wide.
Shall I weep if a moon fall? shall I shriek if an earth fail?
Or an infant civilisation be ruled with rod or with knout?
I felt a horror over me creep,
Prickle my skin and catch my breath,
The gates of Heaven are closed, and she is gone.
And there rises a passionate cry in the darkening land
Where each man walks with his head in a cloud of poisonous flies.
And the yellow vapours choke
The great city sounding wide;
The day comes, a dull red ball
Wrapt in drifts of lurid smoke
On the misty space-tide.
What is it, that has been done?
O dawn of Eden bright over earth and sky,
The fires of Hell brake out of thy rising sun,
The fires of Hell and of Hate.
For the prophecy given of old
And then not understood,
Has come to pass as foretold.
But now shine on, and what care I,
Who in this stormy gulf have found a pearl
The countercharm of space and hollow sky,
And do accept my madness, and would die
To save from some slight shame one simple girl.
O let the solid ground
Not fail beneath my feet
Before my life has found
What some have found so sweet;
Then let come what come may,
What matter if I go mad,
I shall have had my day.
La porte de l'armoire s'ouvrit.
En sortit d'un bond une longue fille aux cheveux noirs ébouriffés.
Maud tenait un pot en plastique, contenant une sorte de matière brune filandreuse.
- Je te rapporte Tennyson. Il n'a pas trop supporté le bouillon de poulet.
- Maud ! Mais Comment as-tu fait pour me retrouver ?
- Bah, j'ai interrogé Tennyson avant qu'il crève, et il m'a tout raconté.
- Quoi ?
- Mais non, idiot, comme tu ne revenais pas, je suis entrée dans ta chambre et j'ai trouvé le carnet où tu racontais ton histoire, et la formule que tu as prononcée. J'ai trouvé ça dingue, et j'ai voulu essayer pour rigoler.
Cette fille avait vraiment un cran étonnant.
- Maud, je suis tellement ...
La porte d'entrée s'ouvrit dans un fracas, cédant la place à Snorri entouré d'une dizaine d'hommes en uniformes.
- Bien, je vois que l'équipe est au complet ! Suivez moi, vous partez immédiatement.
- On part où ?
- Pour l'Etoile Puante, bien sûr. Votre vaisseau est prêt. Vous pouvez être fiers : vous allez sauver le monde !
A suivre ...
I crossed the line
Je veux dire que malgré le voisinage d'une mer poissonneuse, cette côte est désertée par les pêcheurs.
L'Atlantique, qui se jette sur ce caillou dérisoire avec toute la rage accumulée depuis les côtes américaines est un prédateur implacable. Les hommes le craignent secrètement, et avec raison. Les femmes ne veulent pas d'un mari qui part en mer.
Un seul port vient interrompre cette barrière continue de rochers qui s'étend d'Emlagh à Kilbaha, sorte de poste avancé du continent contre les assauts de l'océan. Et encore. Peut-on vraiment qualifier de port la petite anse de Tulmore, ce léger renfoncement où s'affaisse la falaise, comme un premier signe de faiblesse, et où les vagues, sentant la promesse d'une victoire, donnent l'impression de s'acharner avec encore plus de hargne?
Et pourtant, les hommes ont trouvé le moyen d'y construire un bout de jetée qui donne à la petite anse plus ou moins la forme d'un port. Un port pratiquement inutilisé, car les courants qui rôdent au large sont d'une telle traîtrise que les marins préfèrent remonter plus au nord jusqu'à la baie de Galway.
C'est ce que j'appris de Jack, la patron de la petite auberge de Tulmore en venant prendre possession du Safran. Un ancien brick de quinze mètres que j'avais acheté pour une bouchée de pain sur un coup de tête, n'en ayant vu que des photos et un rapport d'expert.
Il court beaucoup de légendes liées à la mer dans les villages de la côte. Comme de juste, le Safran avait la sienne propre. Après de nombreuses supplications, et d'encore plus nombreux verres de whiskey, Jack consentit enfin à me la raconter.
Sean Ornell, le premier propriétaire du Safran, était un contrebandier qui utilisait le petit port discret de Tulmore pour décharger sa marchandise. Une nuit, la Garda qui avait été informée de l'arrivée du Safran lui avait tendu une embuscade. Il y avait eu échange de coups de feu, et Ornell avait été abattu.
On dit que l'esprit d'Ornell continue à hanter le port, à la recherche de celui qui l'a dénoncé. Et le Safran, lui, revient toujours au port pour y attendre son capitaine, et continuera à revenir tant que l'esprit d'Ornell n'aura pas trouvé la paix.
Le lendemain, après avoir pris un solide petit déjeuner et fait mes adieux à Jack, j'embarquai sur le Safran et j'appareillai, entamant la délicate manoeuvre de sortie du port.
Si on visualise une ligne imaginaire entre un rocher de forme particulière qui s'avance dans la mer à l'extrémité de l'anse naturelle, et la petite plateforme surmontée d'une lampe tempête qui termine la jetée, on peut dire qu'on a tracé la frontière entre les eaux protégées du petit port et la pleine mer.
J'avais les yeux fixés sur cette ligne en barrant vers le passage étroit rendu dangereux par le ressac, car elle représentait pour moi l'abandon définitif de mon ancienne vie. On ne peut pas dire que j'éprouvais des regrets. J'avais démissionné d'un emploi sans intérêt et sans perspectives dans une grande banque de la capitale, résilié le bail de mon appartement, vendu ma voiture et mes maigres possessions. Je ne laissais aucune famille et le peu d'amis que j'avais, j'en étais sûr, aurait tôt fait de m'oublier. Je partais pour une vie d'aventures. Dangereuse peut-être, mais je ne pouvais plus supporter de m'enfoncer dans ce gris poisseux, à regarder mon esprit et mon corps moisir peu à peu.
C'était donc un vrai sentiment de libération qui me guidait.
Peut-on croire que cette frontière entre port et mer soit aussi précise qu'une ligne tracée à la plume?
Et pourtant, au moment précis où je l'atteignis, la voile se gonfla, tout le bateau se mit à vibrer, se cabra, et bondit en avant, tel un cheval soudain libéré au départ de la course. Il me sembla que le Safran prenait vie, je le sentais réagir avec légèreté au moindre mouvement de barre, presque anticiper mes décisions.
Moi même, j'étais dans un état d'excitation indescriptible. J'avais enfin sauté le pas, je laissais mon ancienne vie derrière moi, je partais pour l'inconnu, pour l'aventure.
Grisé par ce sentiment d'euphorie, je fermai un instant les yeux, me confiant à mon bateau et me laissant porter par lui.
Lorsque je les rouvris, je reçus le pire choc de ma vie.
C'était comme si tout se dérobait sous mes pieds. J'avais le corps parcouru de tremblements nerveux, une sueur glacée me coulait dans le dos, seules mes mains crispées sur la barre m'empêchaient de m'effondrer.
La proue du Safran était maintenant dirigée non pas vers le large, mais vers les falaises de Tulmore. J'étais de retour dans l'enceinte du port et je voyais la petite auberge se rapprocher droit devant. Il était pourtant absolument impossible que le temps d'un clignement d'yeux, le bateau ait opéré de lui même un demi tour et la difficile manoeuvre d'entrée dans la port sans que je ressente le moindre changement de cap.
Je croyais être victime d'un hallucination, aussi, tout naturellement, je portai la main au visage pour me frotter les yeux. Et j'eus un nouveau choc. Je fus ébahi de constater que l'auriculaire de ma main gauche manquait, la blessure semblant cicatrisée depuis longtemps. De plus, alors que je me souvenais m'être rasé de près le matin même, j'arborais maintenant une barbe fournie, probablement vieille de plusieurs mois. Le bateau lui-même avait changé. Le pont était sale, le vernis écaillé, et la voile avait été rapiécée à deux endroits.
Au prix d'un énorme effort de volonté, je me ressaisi juste à temps, j'affalai la voile et je jetai l'ancre pour ne pas briser le bateau sur le quai.
Libre à vous de ne pas croire mon histoire. Je serais même tenté de dire qu'une personne cultivée et saine d'esprit ne devrait pas accorder foi à ce genre de conte. Mais je sais ce que j'ai vu, et je crois maintenant qu'il y a des phénomènes inexplicables qui resteront toujours au-delà de notre compréhension, et même, qu'il vaut mieux ne pas chercher à comprendre.
J'ai confié les clés du Safran à Jack pour qu'il le remette en vente, et je suis reparti vers la ville.
7 février 2008
Le désert des Tartares (Dino Buzzati)
Tellement longtemps (il faudrait peut-être que je remonte à la lecture de Kafka, vers quatorze ans !) que je ne pensais pas que ça pouvait encore m'arriver ! Je croyais qu'on ne me la faisait plus, que j'étais blasé, que je pouvais certes encore admirer un style, me passionner pour une histoire, m'émouvoir du sort des personnages, mais pas qu'une histoire toute simple puisse me retourner au point de m'empêcher de dormir et de susciter en moi des interrogations sans fin.
Si le nom de Kafka m'est venu à l'esprit au moment de rédiger ce commentaire, ce n'est sans doute pas par hasard. Le Fort Bastiani (la garnison où Giovanni Drogo, fraîchement promu officier se fait affecter, qui garde la frontière du Nord, bordant le mystérieux Désert des Tartares) pourrait se voir comme une sorte de Château à l'envers, puisqu'il s'agit ici non pas d'accéder au château, mais de quitter le fort.
Ce livre n'a pas la lourdeur d'un roman symbolique. Il parle très simplement de la situation, de la vie du héros et de la succession de défaites et de résignations qui la constitue.
Il parle de l'inertie de l'habitude, des jours qui s'écoulent pareils pendant que le temps fuit, de portes qui se ferment, du mouvement d'éloignement, de la solitude.
En fait, je n'arrive pas à en parler. Cela peut sembler très sombre, mais cela peut se lire comme une sorte d'avertissement aussi. Quel est mon Fort Bastiani à moi, mon Désert des Tartares?
Un livre que j'ai peur de relire dans dix ans, pour constater que j'aurai suivi le même inéluctable chemin que Drogo.
Et pourtant, un reste d'enchantement errait le long des murailles des jaunes redoutes, un mystère persistait obstinément là-haut, dans les recoins des fossés, à l'ombre des casemates, l'inexprimable sentiment de choses à venir.
L'étoile puante -2
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où
(C.Baudelaire)
Ces vibrations s'arrêtèrent après quelques secondes, mais je restai un long moment immobile, sans trop savoir pourquoi je n'osais pas bouger. Finalement, me rendant compte du ridicule de la situation, je poussai timidement la porte de la garde robe.
Un spectacle incroyable s'offrait à moi. L'armoire se trouvait posée au milieu d'une vaste plaine de cailloux rougeâtres. La lumière ambiante avait aussi cette teinte rouge. Des montagnes impressionnantes se dressaient au loin à une altitude vertigineuse. Mais surtout, l'air (si on peut parler d'air) était irrespirable, mortel. Le peu que j'arrivais à absorber me brûlait la gorge et les yeux. La sensation de froid était terrible, je n'avais jamais rien connu de tel. J'eus à peine le temps de tirer la porte sur moi en pensant "je veux rentrer à la maison" et je perdis connaissance.
Lorsque je repris mes esprits -je ne saurais dire après combien de temps, l'armoire était de nouveau à sa place. Mais les sensations que je venais de vivre continuaient de tourbillonner dans mon esprit, et pour l'amateur de SF que je suis, elles avaient un nom : Mars.
Vous pouvez imaginer ce que cette expérience provoqua en moi. Je me croyais fou. Dans les jours qui suivirent, j'avais constamment peur qu'une crise d'hallucinations se déclenche. En même temps, j'étais hanté par ces visions et je n'arrêtais pas d'y penser. J'aurais voulu en parler à quelqu'un, mais je n'avais pas d'ami assez proche. D'ailleurs, qui m'aurait pris au sérieux?
Plus les jours passaient, et plus je me disais qu'il n'y avait qu'un moyen pour me libérer de cette obsession. Je devais retenter l'expérience. Soit il ne se passerait rien, et je pourrais alors me convaincre que j'avais été victime d'un coup de folie passager, soit ... j'avais réellement mis le pied sur Mars. Quand je pense aux milliards que la NASA a dépensés pour son programme d'exploration spatiale, alors que sans le savoir, IKEA dispose peut-être d'une gigantesque flotte interplanétaire en kit à la portée de n'importe quelle bourse !
Je sais que c'est fou, mais dans les jours qui suivirent, j'aménageai soigneusement ma garde robe. Je retirai quelques étagères et objets inutiles. J'y plaçai un oreiller, une couverture, des vêtements chauds, des vivres, une lampe torche et quelques bouquins.
Le jour fatidique, je me concoctai mon repas habituel : pizza et whisky. Je dois bien admettre que je forçai un peu sur le whisky pour me donner du courage. J'étais prêt. Mais pas décidé.
Je crois que j'avais désespérément besoin de parler à quelqu'un. J'avais une fougère en pot, depuis qu'un jour, je m'étais fait la réflexion que c'était sans doute le compagnon idéal d'un vrai poète maudit, misanthrope malgré lui. J'étais allé la chercher moi-même, en autobus dans la forêt. Durant le trajet de retour, les gens me regardaient bizarrement, avec mes tennis pleines de boue, mes ongles noirs, serrant précautionneusement ma fougère grossièrement emballé dans un sac en plastique de grande surface, et la regardant amoureusement. Mais bon, c'est la vie, notre lune de miel fut de courte durée. J'en étais vite venu à haïr son impassibilité. A un certain moment, j'avais essayé de l'empoisonner en lui donnant du whisky, mais ça ne servit qu'à activer sa croissance. Depuis, nous vivions comme un vieux couple chez qui l'habitude a remplacé la passion.
Je pris ma fougère, sortis dans le couloir et frappai à la porte d'en face. C'était la chambre de Maud. Une fille qui s'habillait bizarrement, écoutait de la musique bizarre, recevait des amis bizarres. Bref, une fille, comment dire -bizarre, mais je lui trouvais malgré tout un charme indéniable. Je n'étais jamais entré chez elle, mais j'avais aperçu sa chambre au hasard d'une porte ouverte. Son intérieur était aussi spartiate que le mien : lit, garde robe, et table.
- Bonsoir Maud.
- Tu t'goures, les poubelles, c'est pas ici.
- Euh, non, c'est Tennyson (je venais de trouver le nom à l'instant ; j'avais envie de faire un peu bizarre moi aussi). Je vais certainement devoir m'absenter, je ne sais pas combien de temps exactement. Je voulais te demander si tu pourrais prendre soin de lui pendant mon absence. Il est plutôt tranquille et ne mange pas beaucoup.
- Oh, il est mignon. C'est une plante carnivore ?
- Euh, oui, plus ou moins.
- J'y connais rien en plantes, moi, j'saurais pas comment m'en occuper.
- T'inquiète pas, tu lui donnes un peu de bouillon de poulet en cubes dilué dans de l'eau et il se portera très bien. Si tu lui parles un peu, c'est encore mieux.
- Mais t'es sûr que c'est pas dangereux, cette bestiole?
- Mais non, t'en fais pas, il t'aime déjà, sinon, il se serait manifesté.
- Ok, c'est bon, je vais le soigner ton Tennichon.
- Tennyson. Euh, Maud, j'ai jamais eu l'occasion de te le dire, mais c'est chouette de t'avoir pour voisine.
- T'as l'air cool aussi.
- Alors à bientôt.
Je rentrai chez moi. Je m'installai directement dans la garde robe, fermai la porte, et prononçai comme une formule magique, la phrase que j'avais notée sur mon calepin en mangeant : "conduis-moi sur une planète habitée où les gens sont accueillants et où l'alcool est bon marché". Héhé, j'avais réfléchi, je ne tenais pas trop à répéter mon expérience martienne.
Comme la première fois, l'armoire se mit à vibrer. Mais au lieu de s'arrêter après quelques secondes, les vibrations s'installèrent dans un rythme régulier, un peu comme le roulis d'un train. Le "voyage" me parut interminable.
Lorsque les vibrations cessèrent enfin, je n'y tenais plus, il fallait que je sorte. J'ouvris la porte d'un seul coup. J'étais au centre d'un bâtiment immense, une sorte d'énorme cathédrale. Elle était remplie d'une foule de gens à l'aspect humain, mais au teint légèrement verdâtre. Tous me regardaient en silence.
Un vieillard se détacha de la foule et s'avança solennellement vers moi. Malgré son âge, il se tenait très droit, et semblait costaud. Son crâne chauve, sa longue barbe jaune, sa peau ridée de profonds sillons et ses yeux bleus brillants lui donnaient un air terrible. A ma grande surprise, il s'adressa à moi en anglais.
- Welcome on Beta-Vulgaris, boy ! May your breath be fresh, your teeth be dry, and the tip of your shoes be clean. That's the customary salutation on this planet. I'm Vomitor the Mighty. Well, that's what they call me, but my true name is Snorri Sturluson. You may call me Snorri, Vom, or Turlu, as you prefer. And yourself young boy, who might you be ?
I was slowly recovering my spirits.
- Er, I'm Edgar Nement, you may call me Ed. How is it you speak english ?
- Why, boy, isn't it obvious? I'm like you, I'm from Earth.
He then addressed briefly the crowd in a very strange language.
- Tot al copete, sol bane do cir
Lune et solea s' dinèt radjoû.
Dizo l' ombion di leus manires
I fwait peneus come on djoû d' doû
The crowd instantly exploded with acclamations and cheers of joy that lasted for several minutes.
- Why do they call you Vomitor ?
- I will show you at once.
He took a deep breath, and threw up a powerful squirt that landed several meters away.
- Look at my shoes, boy : not a stain ! Vomitor the Mighty is the exact name.
The crowd once again cheered with joy. Then, everybody started puking everywhere, until they were all trampling in the vomit.
Then Snorri took me by the shoulder, saying :
- Come, my boy, the show can end here, we go home.
And we left the cathedral, while Snorri waved and smiled to everybody.
- Tell me Snorri, how did you get here ?
- Same way as you, I suppose. I was fishing in my small boat, but had not taken a single shrimp for hours. I lost my temper and said aloud "Bring me on some planet where the fish bites", and I was here with my boat. I can tell you the fish here nearly jump by themselves in your boat, eager to be eaten, and they are excellent. I already was fairly famous on earth, but once they saw me disappear like that, I became a true legend there. They even wrote poems about me :
Moved from the brink, like some full-breasted swan
That, fluting a wild carol ere her death,
Ruffles her pure cold plume, and takes the flood
With swarthy webs.
- But these lines are from Tennyson !
- Ah, you know him. He was not bad, was he ?
- But he died ages ago !
- Did you ever hear about Einstein, my young friend? When you travel at lightspeed, the time passes much slower for you. And I traveled a lot. I'm sorry to tell you, but all the people you knew on earth are dead by now.
I knew not so many people on earth, but I could not help thinking of Maud. What had she thought when I never showed up to take back my plant ?
- Why did they cheer in the big building, what did you tell them ?
- I told them you were the One they have been waiting for. You see, one day, many years ago, a red and blue ring appeared in the sky, around a star we have nicknamed the Stinking Star. The size of this ring was always increasing as it was getting nearer to us. When the external red border of the ring hit us, the air became different, people started to feel sick and vomited now and again. We never could cure this disease. It is said that when the blue ring will reach us, the air will stink abominably, the sickness will worsen, and the people will start dying. But the legend goes that one day, a hero will come in a strange vessel and will save us from this terrible fate. I just told them you were this hero.
- Why the hell did you do that ?
- They were starting to feel depressed, and that's not good. Look how you gave them back some courage.
By the time he had finished his story, he had lead me to an isolated small house.
- For your safety, I advise you to stay in your room at night. Politically, some may have interest to see you fail.
- But fail what ?
- Easy enough, boy. You go and destroy that stinking star. I'm only so sorry you won't see the puke festival in summer. It's all so merry.
On that, he turned and went away, closing the door behind him. He was singing a little nursery rhyme that went like this :
But do not puke in our bar.
Fart, fart, big blue sun,
But do not fart on our buns.
We are in shit deep,
And the children go to sleep.
Je me retrouvai seul. Je sentais comme une légère envie de vomir ; les symptômes de l'étoile puante commençaient probablement à se manifester chez moi. Ce Snorri me laissait une impression bizarre, malgré ses airs de grand-père protecteur, il me manipulait d'autant plus aisément que mon arrivée brutale m'avait déstabilisé. Et comment expliquer le fait que je semblais avoir été attendu ? Je repensais à mon armoire. J'aurais du demander qu'on la conduise auprès de moi. J'aurais pu l'utiliser pour filer en douce. J'essayai d'ouvrir la porte donnant sur l'extérieur, mais elle était verrouillée. Devais-je me considérer comme prisonnier ? Je commençais à tourner en rond. J'essayais de réfléchir, mais n'y parvenais pas. Ce que j'avais vécu en quelques heures dépassait de loin ce que mon cerveau pouvait emmagasiner.
Tout à coup, il y eut comme un frissonnement dans l'air, suivi d'un bruit sourd. Une garde robe venait de se matérialiser devant mes yeux. Ce n'était pas la mienne. Mais à bien y regarder, cette garde robe, je la reconnaissais.
A suivre ...
Pedro Paramo (Juan Rulfo)
Cent quarante cinq petites pages! C'est tout ce qu'il en coûtera aux plus téméraires d'entre vous pour sonder la noirceur de l'âme humaine.
Ici, pas de suspens, pas de tueurs psychopathes en série, pas de flots d'hémoglobine ou d'effets hollywoodiens.
Ici, vous regarderez la mort en face, dans son effroyable et inéluctable banalité.
Ici, pas de méchant terrifiant, mais vous verrez le Mal tel qu'il ronge chaque homme et chaque femme. Des hommes et des femmes qui croient au Bien, mais se résignent au Mal parce que c'est leur destin.
Vous verrez ... un vrai village fantôme, où les morts sont aussi présents que les vivants et ont autant de secrets à révéler ; pour autant qu'il reste des vivants, ce qui n'est pas sûr ...
Vous rencontrerez ... Pedro Paramo ... où son fantôme.
Quel Livre !
Je n'en dis pas plus, le reste, il vous faudra le découvrir par vous-mêmes ...
... si vous osez !
"J'étais restée tant d'années sans lever la tête que j'avais oublié le ciel. Et si j'avais cherché à le voir, qu'y aurais-je gagné ? Le ciel est si haut, mes yeux si résignés que je me contentais de savoir où était la terre."
6 février 2008
L'étoile puante -1
Epoch I, Volume 1, Book1, Chapter 1
All they will find is my beer and my shirt (T. Waits)
L'étoile de la mort qui pue
Poets have always had some business with stars. Science fiction writers have obviously been very busy with stars too. But no poet has ever been renowned for his interest in SF, and likewise, no SF writer ever had the slightest inclination for verses. The only notable exception to that rule was the universally acclaimed Edgar Nement.
Tout le monde sait que la poésie et la science fiction sont deux genres littéraires excessivement chiants. C'est dire si l'oeuvre d'Edgar Nement est justement réputée pour être une des plus ennuyeuses qui soit. D'abord par son incroyable longueur, et par son manque total d'intérêt, en effet tous les personnages sont terriblement fades, à commencer par Ed lui-même, et l'action, pour autant qu'on puisse parler d'action, se déroule plus lentement que la révolution d'alpha-Gargouilly autour de son étoile mère. Mais surtout, cette tentative absurde de concilier poésie et SF fut écrite dans sa version originale entièrement en vers vulgariens, une langue quasiment morte à la grammaire extrêmement confuse. Ce qui fait qu'en termes d'ennui, on peut dire que l'oeuvre de Nement dépasse même celles d'Austen ou de Proust.
Ed was rightly famous on two accounts. First, he was the man who discovered the way to travel faster than light, making a reality of the old human dream to "boldly go where no man has gone before". But also, he gathered the sum of his travels and wild adventures through the vast universe into a barely less vast work in unique verse known as the Stinking Star Saga, the style of which is said to equal if not surpass the one of masters such as Austen or Proust.
En gros, ce gars prétend avoir découvert le moyen de voyager plus vite que la lumière. Moi, je me demande s'il n'a pas tout simplement découvert une nouvelle variété de pavot particulièrement active.
Today, I dare say I have reached an honorable level of fluency in vulgarian, the language in which Ed originally composed his huge epic poem, and I feel confident enough to attempt a translation and edition of this awesome work, for the greatest benefit of humanity and the few other races which have a better command of earthly languages than of vulgarian. The original translation was made into English, for its many grammatical similarities with vulgarian. An attempt of French translation is also proposed for those of you who value garlic more than epic.
Ma connaissance du vulgarien (sans parler de l'anglais) est plus qu'approximative. Donc, c'est une adaptation française très libre que vous trouverez ici, mais de toutes façons, tout le monde s'en fiche, car elle ne saurait être pire que l'originale. Et à vrai dire, tant que les éditions Bourgois me payent pour ce travail, moi je m'en bats l'oeil aussi.
I may not live old enough to see the end of this task, but I hope that if such is the case, others will come behind me to whom I may pass on the torch. Or if the flame of the torch dies out, they will light it anew, for example if I drop it in a puddle, or if there is too much wind or rain for this poor flickering flame, or if the wax just burns out. Maybe it would be a good idea if someone would care to follow me with a pot of wax, and maybe some refreshments.
But I'm straying. Let's now listen to Ed' story.
Mais peuvent-ils vraiment fabriquer des torches qui brûlent même sous la pluie? Enfin, j'ai finalement décidé d'utiliser une lampe de poche électrique, c'est quand-même bien plus pratique.
Allez, zou. Au boulot.
***
Nous avons vu des astres
Et des flots; nous avons vu des sables aussi;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.
(C. Baudelaire)
Universe is just a heap of boring shit
Those who have not seen my home
Have not seen the worst of it.
(Translation: Zaphod)
***
Don't ever call me Ishmael again.
Call me Whatever if you like, for it was my second name.
Indeed, when my father, briefly lifting his eyes from the newspaper,
Asked my mother how she would like to call me,
The bored woman just said "Oh, whatever".
"That's not bad" replied my father, going back to his reading.
And so was my full name eventually settled to
Edgar Whatever Nement.
Now if you want to please me, just call me Ed.
But never Ishmael.
J'ai horreur qu'on me confonde avec cet abruti d'Ismaël. Nous n'avons rien en commun. D'abord, j'ai voyagé bien plus loin que lui ; ensuite, moi j'ai vraiment vu le ventre de la baleine de l'intérieur, et j'y ai respiré les gaz mortels issus de la digestion du plancton. Et encore, quand je parle de baleine, c'était en réalité un monstre bien pire, c'était ... l'Etoile Puante !
I have always lived with the dim feeling
That my parents had no real desire for a child,
And also that I was a perpetual disappointment to them.
Head-accountant at Peevish, Selfish & Gibberish inc. ,
My father had once expressed the wish
That I would follow the same line of career as him.
I tried to please him and did my best to concentrate on long and boring studies.
I conceived from that time a lasting disgust for numbers.
[NDLR : vous trouvez peut-être que ces vers sont particulièrement libres, non ? Mais je vous rappelle que ce texte est une traduction assez littérale du vulgarien et que les formes poétiques vulgariennes classiques peuvent facilement déconcerter un esprit non averti. Quant aux esprits avertis, ils n'y prêtent plus aucune attention. Enfin, à l'occasion, j'essayerai d'y mettre plus de rimes.]
My parents barely talked to me, and I acquired from my childhood, some strange quality of transparency.
I had neither a close friend, nor a close enemy.
I was never invited to birthday parties,
Never selected in a sports team.
On several occasions, I was left behind on school outings,
And brought back home late at night by the police.
But once, even the police officer forgot me,
And I spent the night locked in an empty police station.
During those sorry years, my only true companions were books.
I read tons of SF for the seek of escape, and spent nights writing poems.
I sent a lot of poems to editors, but they were at best turned down with a scowling letter,
And more often, simply forgotten in some drawer.
Passons sur mon enfance heureuse, mes brillantes études, et mes succès littéraires, car j'ai envie de m'étendre un peu sur mes succès féminins ; c'est bien normal non ?
At thirty-something, I still was nowhere in life.
I lived in a small cheap room on a fourth floor,
Furnished only with a desk, a hard bed, and a wardrobe of respectable size.
I still wrote poetry.
I felt desperately alone.
I fed mainly on cold pizzas and cheap whisky. A lot of whisky.
Then one night, happened the strange event that was going to change my life.
I was lying on my bed, reading some SF after the evening meal.
I was nearly naked for the summer heat made my small room under the roof hot as an oven.
Having absorbed more bad pizza and whisky than usual,
The nature used one of its embedded safety mechanisms,
And I let out an astounding fart.
It was truly the mother of all farts. And the smell of it !
I thought I could not breath anymore.
I could not stay in the room, and I could not leave it, naked as I was.
I did something completely mad.
I ran into the wardrobe, closed the door behind me, and said aloud
"Please bring me quick to the next planet".
Une de mes maîtresses avait la double nationalité irlandaise et italienne. Chaque fois que je la retrouvais chez elle, le menu était invariablement le même : pizza et whisky. J'avais fini par m'y habituer et même y trouver quelque plaisir, d'autant que ce repas rapide nous laissait plus de loisir pour la suite des festivités.
Un soir, alors que nous étions en pleine action dans la chambre à coucher, nous entendîmes des pas lourds et pressés dans l'escalier.
Sans devoir nous consulter, nous adoptâmes chacun le réflexe approprié. Elle remonta les couvertures et posa sur elle un livre ouvert, comme si elle s'était endormie en lisant. Pour ma part, je bondis dans la garde robe et fermai la porte derrière moi.
Je n'étais quand-même pas très rassuré, n'ayant pas trop envie de me retrouver nu face à un mari athlétique et énervé, et c'est peut-être un soupçon de panique qui me fit prononcer la phrase stupide "Conduis-moi vite sur la planète la plus proche".
And then something happened.
The wardrobe started first to tremble, then to shake me as if I was an olive in a martini dry.
Et puis, quelque chose d'étrange se passa, la garde robe se mit à trembler au même rythme que mes genoux.
[NDLR Chers lecteurs, je ne sais si vous avez remarqué, mais il est en train d'essayer de nous faire gober qu'il va utiliser une garde robe comme véhicule et du whisky bon marché comme carburant.]
Zut! Va falloir que je continue cette foutue histoire, maintenant que je l'ai commencée ...
Factotum (Charles Bukowski)
…
Pffff, je reprends mon souffle.
…
Je disais : Ce livre est un coup de poing dans l'estomac.
Parti de nulle part, revenu de tout. Les pérégrinations de Henry Chinaski entre boulots de merde et piaules minables ne mènent à rien. Mauvais whisky, mauvais sexe, mauvais vin se succèdent. Cela pourrait se résumer à pas grand-chose, mais c'est parfois dans ces petites choses minables que se découvre la nature humaine.
Un factotum c'est un homme à tout faire, un va-chercher (du latin facere totum, j'ai regardé dans le dico). Le mot m'avait fait penser aussi à « facts », les faits. Et le style de Bukowski est en effet très factuel. J'aime ce genre de style direct et vivant, presque oral, qui colle bien au personnage. Il y a un art véritable dans cette technique épurée, qui va à l'essentiel. Par petites touches, l'air de rien, Bukowski arrive à nous faire pénétrer ce personnage et ressentir son fatalisme.
Le personnage de Chinaski, bien que peu aimable, a manifestement touché un point sensible chez moi. Bon, j'ai toujours eu de la sympathie pour les paumés, c'est vrai.
Pour Chinaski, les gens réels (comme il dit), la vie réelle sont un univers parallèle qu'il perçoit comme dans un rêve et pour lequel il n'a aucune attirance. Et il nous embarque dans son rêve (ou son cauchemar si vous voulez), une sorte de perpétuelle fuite en avant.
En lisant ce bouquin, j'ai été pris d'une envie irrépressible de boire du whisky. Peut-être parce que Bukowski rime avec Whisky ? Non, trop facile ! Plutôt parce que cette lecture réveille le Mister Chinaski qui sommeille chez le Docteur Zaphod. On se donne des raisons (famille, travail, …) de continuer à lutter pour surnager au jour le jour, mais ces raisons seront-elles toujours suffisantes ? Rien ne dit qu'un jour, on ne lâchera pas prise, et quand on commence à couler, ça peut être très dur de revenir à la surface.
Mais vous savez le pire ? A un moment, il y a une scène avec les parents de Henry, et en tant que parent moi-même, je me suis mis à compatir au sort de ces deux ringards coincés ! C'est bien la première fois que ce genre de truc m'arrive en lisant un bouquin. C'est le début de la vieillesse. Putain !
That computer! Paint it black!
D'accord, il parait que ce n'est pas trop difficile de trouver un emploi dans l'informatique. Moins difficile que dans d'autres domaines en tout cas.
Mais ce n'est pas par hasard. C'est que, depuis le Bug de l'an 2000, les informaticiens ont compris une chose toute simple: plus il y a de bugs, plus ils ont de travail.
Oh, rien de révolutionnaire dans cette théorie: déjà quand j'étais petit, mon gentil dentiste donnait à tous les enfants qui sortaient de son cabinet un bonbon plein de sucre pour les féliciter d'avoir été bien sages durant les soins.
Eh bien, les informaticiens ne font qu'appliquer cette bonne vieille technique de création de la demande. Chaque informaticien produit son quota de bugs quotidien. Si par malheur, un système s'avère insuffisamment "buggé", nous avons même des spécialistes appelés "hackers" qui sont capables d'introduire un bug ou un virus dans les systèmes les mieux protégés.
Et puis, tant que les gourous de l'informatique réussiront à imposer au monde entier des systèmes pleins de bugs dont le hardware et le software sont bons à jeter après deux ans, quand une nouvelle version encore plus buggée est mise sur le marché, les informaticiens n'auront pas trop de soucis à se faire.
Bien sûr, on pourrait concevoir des systèmes qui durent dix ou vingt ans, mais ce serait suicidaire pour l'industrie de l'informatique. On n'est pas fous.
Ce n'était pas tout-à-fait aussi évident quand je cherchais du boulot en tant que jeune diplômé -c'était avant le Bug de l'an 2000.
Après plusieurs tentatives infructueuses, je postulais dans une ènième entreprise d'informatique. Je m'étais sorti pas trop mal des entretiens d'évaluation technique avec les chefs de projet. Il me restait une étape à franchir: passer devant le directeur de la boîte. On avait pris soin de me prévenir qu'il s'agissait d'une sorte de troll qui régnait par la terreur sur une armée d'ingénieurs timorés.
L'ingénieur en chef me conduisit dans son bureau où nous trouvâmes le fameux directeur, un type imposant à tout point de vue: grand, large, épais, avec d'énormes sourcils noirs et une voix caverneuse; il était assis à son bureau, en train de lire mon CV, ne nous salua pas, ne leva même pas les yeux vers nous, et m'interpela directement:
- Vous aimez la littérature? Quels auteurs?
- Shakespeare.
Je n'avais réussi qu'à prononcer cet unique mot.
J'avais probablement mis à la fin de mon CV une rubrique "hobbies" où j'avais jeté quelques mots dans le genre "tennis, jeu de go, lecture, ...". Si c'était tout ce qu'il avait trouvé d'intéressant dans mon CV, je m'estimais mal barré.
Si le mot "Shakespeare" m'était venu à la bouche, ce n'était pas un hasard non plus. Quelques temps auparavant, j'avais décidé de perfectionner mon anglais, selon une méthode que je ne conseillerais pas spécialement. Je m'étais acheté les oeuvres complètes du grand Will, et je m'étais plongé dans Hamlet. Je n'avais absolument rien compris à la première lecture, mais j'avais aussitôt recommencé, puis une troisième fois et une quatrième, et je m'étais aperçu, ô miracle (mais est-ce vraiment surprenant?) qu'à chaque lecture, je comprenais un peu plus. L'effet secondaire de cette méthode, c'était que pour une des très rares fois de ma vie, j'étais capable de réciter de brefs extraits d'un texte (et j'en connais encore l'un ou l'autre aujourd'hui).
- Vous le lisez en anglais?, reprit le directeur.
- Oui.
Alors, avec un débit impressionnant, il se lança dans une longue phrase; et moi, sous l'effet du stress, il me fallut au moins vingt secondes avant de réaliser qu'il parlait anglais.
Puis, il se tu et me regarda fixement.
J'avais à peine capté quelques mots, mais au vu du rythme de la phrase, j'avais compris qu'il venait de me réciter une tirade de Shakespeare... que je devais deviner. Oui, c'était ça le test qu'il me fallait passer!
J'avais l'impression que l'extrait concernait une femme parlant à un homme sur un ton de colère et de reproche, alors, je me lançai timidement.
- Macbeth?
Banco! Son sourire me fit comprendre que j'avais mis dans le mille.
Mais il continuait à me regarder fixement sans plus rien dire.
Alors, j'ai compris ce qu'il voulait.
Bien sûr, j'étais capable de réciter plusieurs morceaux, mais il fallait choisir soigneusement, vous comprenez, il n'aurait pas fallu qu'il échoue à mon test alors que j'avais réussi le sien.
J'ai donc pris l'archi-connu monologue d'Hamlet, mais en commençant juste après le fameux to-be-or-not-to-be, car je ne devais pas avoir l'air non plus de trop lui mâcher la besogne.
- "Whether 'tis nobler in the mind to suffer the slings and arrows of outrageous fortune, or to take arms against a sea of troubles, and by opposing end them? To die: to sleep; no more; and by a sleep to say we end the heart-ache and the thousand natural shocks that flesh is heir to, 'tis a consummation devoutly to be wish'd."
Bien sûr, à sa plus grande joie, il trouva immédiatement, et nous avons ensuite passé une heure à discuter agréablement de Shakespeare et de littérature sous le regard effaré de l'ingénieur en chef qui n'avait pas osé proférer le moindre mot. J'avais l'impression qu'on était partis pour l'après-midi entière, mais je commençais à être un peu à court de sujets littéraires, alors, je lui tendis une perche:
- Cette discussion est passionnante, Monsieur le Directeur, mais je ne voudrais pas abuser de votre précieux temps.
- Oui, c'est vrai, j'ai encore plusieurs choses urgentes à voir aujourd'hui.
Puis, se tournant, vers l'ingénieur en chef:
- Monsieur Zaphod convient, n'est-ce pas?
- Euh, c'est à dire que... oui, oui, certainement!
- Très bien, à bientôt alors, monsieur Zaphod, on va vous envoyer votre contrat.
J'étais engagé pour un poste d'informaticien, et non comme prof de littérature anglaise, mais nous n'avions pas échangé un seul mot à propos d'informatique.
Comme quoi, faut jamais perdre espoir quand on cherche du boulot.
Finalement, j'ai choisi un autre emploi dans une ville qui me plaisait plus, mais c'est une autre histoire.
Ce qui est marrant, c'est que maintenant, je dois aussi de temps en temps faire passer des entretiens de sélection.
Je ne suis pas méchant, j'essaye de mettre les gens à l'aise.
Je leur pose souvent la même question: "pourriez-vous dessiner un réseau de télécommunication". Ca ne me semble pas insurmontable comme test, surtout qu'il s'agit d'engager des ingénieurs en télécom. Je trouve qu'un dessin est une bonne base de discussion, est révélateur de l'esprit d'analyse et de synthèse, et la manière dont on ébauche un dessin est aussi bien représentatrice de la personnalité.
Pour donner des exemples extrêmes, il y en a qui commencent par représenter la Terre entourée de petits satellites à antennes, et d'autres qui commencent par dessiner le dernier modèle de téléphone portable avec toutes ses options.
Il y en a aussi - plus nombreux qu'on ne pourrait le penser, qui sont complètement bloqués par cette question.
Alors, pour les détendre, je me penche sur leur CV, dans l'espoir d'y trouver quelque chose d'intéressant, ce qui n'est pas toujours évident.
C'était le cas du candidat que j'avais en face de moi.
J'aime pas dire aux gens qu'ils sont mauvais. Mais lui n'était vraiment pas terrible (au niveau des critères d'engagement, bien sûr), et son CV était d'un ennui!
Il y avait juste à la fin, une ligne qui disait "Hobby : musique".
Alors, je lui demande:
- Ah, vous aimez la musique! Quel genre de musique?
- Surtout le rock, j'en écoute beaucoup et je fais partie d'un groupe.
- Bien! C'est quoi, pour vous, le rock?
- Euh... euh...
- Bon, dites-moi plutôt ce qu'est pour vous le groupe de rock par excellence?
- Les Rolling Stones! (C'était la première fois qu'il répondait sans hésitation).
- Excellent! Alors, pourriez-vous me chanter "Paint it Black"?
- ... Pardon?
- Pourriez-vous me chanter "Paint it Black", s'il vous plait?
- Quoi, vous voulez dire... ici... comme ça?
- Oui, ici, comme ça. L'acoustique du bureau n'est peut-être pas excellente, mais je ne serai pas trop regardant.
- Mais je... je... je...
- Ah, écoutez, je regrette beaucoup, mais vous comprendrez que nous ne pouvons pas engager un rocker incapable de chanter "Paint it Black". Merci et bonne chance dans votre recherche d'emploi.
Vous trouvez que j'ai été salaud?
Mais je crois que s'il l'avait réellement chanté, même mal, je lui aurais donné une chance.
Et puis, je suis sûr qu'avec le temps, il est très content d'avoir cette excellente histoire à raconter:
"Une fois, en passant un entretien d'embauche, je suis tombé sur un vrai fou...".
Mais quand-même, la littérature (ou la musique), ça ouvre des portes. On ne croirait pas!
D'ailleurs, il faudra que j'apprenne à mes filles qu'il y a des sortilèges bien plus puissants que "expelliarmus" ou "spero patronum"; il y a par exemple "alaspouryorique", ou "iouquainetolouaisguetteouatchouwante".
(Cette chronique "littéraire et musicale" était ma manière un peu détournée de participer à la chaîne lancée par Thomas à l'occasion de la 100e "chronique du dépressif").
L'état belge (William Cliff)
Ces deux avant-gardistes mépriseraient peut-être cette attitude ; Baudelaire en particulier, pour qui « trouver du nouveau » était une obsession avouée.
William Cliff, lui, s’en fout. Il écrit comme il sent, et ose revendiquer cette filiation spirituelle en reprenant par exemple des formes de balades empruntées directement à Villon.
D’ailleurs, cette forme classique, Cliff s’en joue et la détourne au coin d’un vers au rythme inattendu, un peu comme Stravinski le fait avec la musique classique.
Il y a quelques années, quand notre chaîne TV de service public osait encore proposer une émission littéraire improbable où on discutait en profondeur d’auteurs intéressants, mais survivant en dehors du circuit « best seller », la présentatrice avait invité Cliff à lire des extraits de ses œuvres face à la caméra. Pour moi, ce fut un coup de foudre d’entendre ce grand bonhomme dégingandé, à la voix et au physique marqué par les alea de la vie, lire d’une voix rauque, presque monocorde, ne s’arrêtant que pour reprendre son souffle, des lignes d’une force et d’une beauté exceptionnelles. Depuis, je ne lis plus la poésie de la même manière : je n’ai plus cette tendance machinale à poser ma voix en fin de vers, je respecte scrupuleusement la ponctuation.
Parfois, comme dans ce volume, Cliff omet pratiquement toute ponctuation, alors la lecture commence comme une longue litanie, et le rythme s’installe de lui-même, en partie d’après le sens du texte, en partie d’après les exigences de la respiration. Alors, comme par magie, toutes les contingences formelles s’effacent pour laisser place au sens et à la force du texte.
Et quels textes ! Cliff, comme les deux maîtres mentionnés plus haut, est un « poète maudit ». Ce qui pour moi signifie qu’il ne peut, ou ne veut s’intégrer à la société telle qu’elle est. Il y a probablement une bonne part de choix, dans cette attitude : pour bien étudier un sujet, il faut adopter une position d’observateur externe, et le sujet de Cliff, c’est la société humaine. Il y a une part de caractère aussi : pour écrire, certains doivent souffrir, ou en tout cas, vivre des expériences fortes. Et aussi, l’écriture est tellement impérative que toute autre occupation alimentaire en devient insupportable.
Vivre dans des taudis (dans l’émission dont je vous parlais, on voyait aussi une séquence filmée chez Cliff), crever la dalle, mais vivre pour l’écriture, tel est son destin.
Et son credo, à mon avis, on le trouve dans « Le Voyage » de Baudelaire, ce magnifique texte qui conclut les « Fleurs du Mal ».
En effet, Cliff a voyagé, a erré dans tous les sens du terme. Il a fait son baluchon et s’est embarqué sur des navires rouillés, s’est retrouvé en Chine, en Amérique du Sud, en Sibérie, en Europe de l’est. Il s’est assis sur des places pour regarder jouer des enfants, est entré dans des églises, à suivi des gens dans la rue, s’est assis sur des bancs face à la mer, et partout, s’est laissé imprégner par la tragi-comédie humaine, a absorbé sa dose de mélancolie et d’absurdité.
Je dirais qu’après avoir lu Cliff, on ne peut plus voyager et regarder les gens exactement de la même manière.
Dans ce recueil, « l’Etat Belge », on trouve deux parties, la première consacrée à ses errances dans son pays natal, la deuxième à des voyages plus lointains. Il y a certainement une intention derrière cette association de textes et ce choix de titre à double sens. Serait-ce que le monde, comme la Belgique, comme Cliff, sont faits d’un assemblage surréaliste de contradictions, toujours sur le point d’éclater, toujours se fourvoyant dans de faux combats, toujours avançant à l’aveugle dans une vaine quête d’humanité, toujours sauvant la mise in extremis par un trait d’humour ou une larme de compassion?
quand on a tant marché dans la crasse
qu’on en est tout imprégné de misère
et senti l’eau d’une sale rivière
nous pénétrer de ses senteurs tenaces
quand on a vu tous ces gens qui s’entassent
en longs troupeaux pour obtenir du pain
et qui ont traîné traîné du matin
jusqu’au soir une existence sans grâce
quand on a tourné tourné dans la ville
regardant bien ou l’on posait le pied
dans une voirie toute dégradée
par l’incurie d’un régime débile
soudain voilà une rue écartée
dont les maisons repeintes chaque année
font un îlot de beauté souriante
partout des fleurs des arbres dont les branches
sereinement murmurent dans le vent
têtes couvertes d’un foulard les vieilles
assises sur leur seuil tendent l’oreille
à ce qui chante en elles doucement
…
(extrait de « Kharkov »)
The road to nowhere
Mon expérience de la conduite à gauche était déjà faite lors d'un précédent voyage en Ecosse, où j'avais carrément bloqué un gros rond point d'Edinburgh en l'empruntant dans le mauvais sens ; et là, j'avais pu admirer le célèbre flegme britannique à l'œuvre : pas un seul coup de klaxon, tout le monde s'arrête, on me laisse faire demi-tour au milieu du rond point, et on me regarde repartir dans le bon sens en souriant. Je crois que la même erreur à Paris, Rome ou Bruxelles m'aurait valu d'être lynché sur place. J'étais donc assez confiant ; sans doute trop.
Peu de chose à dire sur la traversée de l'Angleterre, si ce n'est une étape à Mertyl Tydfil, une vieille ville industrielle perdue au milieu d'une campagne par ailleurs assez charmante. La ville était à ce point glauque qu'on était pas rassurés de s'y promener même en milieu d'après-midi. On avait réussi à trouver un Bed&Breakfast qui ressemblait fort à la Maison Usher d'Edgar Poe, tenu par une vieille dame seule qui ne nous à pas adressé la parole une seule fois. Entre ma femme et moi, le nom de Mertyl Tydfil est passé dans le langage courant pour désigner une ville sale et sinistre. Ouaip, et aussi, mefiez-vous des tartes du Cornwall (cornish pastries), elles sont farcies d'une espèce de viande au goût très fort mais non identifiable, en tout cas très surprenant quand on s'attend à mordre dans du sucré ! Pour moi, le Haggis écossais n'est rien à côté des cornish pastries. Si je dis encore une fois cornish pastries, je crois que je vais vomir.
Et nous voici enfin à Dublin. Ayant lu que l'Irlande était un des pays les plus sûrs d'Europe, on n'avait pas trop prêté attention aux avertissements de notre logeuse de ne rien laisser dans la voiture. Résultat, au matin, y avait deux gros trous à la place des serrures de la portière et du coffre, et une bonne partie de nos bagages avait disparu. Je râlais spécialement pour mes nouvelles lunettes solaires adaptées à ma dioptrie, bien que je me sois vite rendu compte que cet instrument n'était pas de première nécessité en Irlande. Nous étions partis en juin (on ignorait que l'été est encore plus court en Irlande qu'en Belgique : ça doit se passer très discrètement quelque part entre le 6 et le 12 Août).
Bref, nous voilà bloqués pour cinq jours à Dublin sans voiture : pas vraiment notre programme. Le 5e jour, on commençait à bien connaître les rues de Dublin, à avoir mal aux pieds et à déprimer légèrement, si bien qu'on s'est retrouvés ce soir là à prendre une cuite monumentale au mauvais vin dans une pizzeria minable.
Heureusement, le lendemain, la voiture est réparée et nous pouvons partir pour l'Irlande profonde. Et là, on fait connaissance avec les routes irlandaises. C'est-à-dire que très vite, le problème de rouler à gauche ne se pose plus, car les routes sont à peine plus larges qu'un véhicule, et on essaye de rouler au centre, là où il y a le moins de trous et de pierres. Parfois, y en a qui arrivent quand même à vous dépasser ; et c'est dans un tel dépassement qu'on a reçu une rafale de pierres et qu'on a eu le pare-brise fendu et plusieurs coups dans la carrosserie. Mais bon, on était un peu blasés déjà et on ne s'en est pas trop fait. D'ailleurs, j'ai jamais fait réparer les impacts qui se sont peu à peu transformés en trous de rouille de la taille d'un poing.
C'est quand même à ce moment qu'on a pris le pli d'aller boire de la Guinness au pub tous les soirs.
Faut dire qu'il y a toujours un pub à proximité, qu'il n'y a en général rien d'autre à faire le soir que d'aller au pub, qu'on y sert parfois de la cuisine assez savoureuse, qu'il y a souvent de la bonne musique live, et que c'est l'endroit où on peut réellement rencontrer les Irlandais.
En parlant de rencontres, j'ai jamais été aussi près de déclencher une bagarre générale dans un pub. C'était une époque de coupe du monde de foot, et le foot c'est sacré pour les Irlandais. On entre donc dans un pub bourré où toutes les écharpes vertes étaient sorties, mais où il faisait étrangement calme. En voyant les écharpes, je me souviens que l'équipe d'Irlande devait jouer ce jour là. En passant la porte, plusieurs têtes se tournent vers nous. Pour briser la glace, je m'approche du bar et je dis « bonjour, quand commence le match ?» Déjà un mauvais point, car je ne savais pas qu'il était déjà terminé. Alors, je demande naturellement « Et qui a gagné ? » Et, là, à cause de mon mauvais anglais et un peu aussi à cause de l'accent irlandais, je pige de travers et je crois comprendre (à tort bien sûr) que l'Irlande à gagné. Alors, je m'écrie « Génial ! Super ! Félicitations ! » Le gars a failli tomber de son tabouret. J'ai cru qu'il allait se jeter sur moi, mais il m'a juste demandé « De quel pays tu viens ? » « Belgique », j'ai dit. C'est probablement ce qui m'a sauvé : la Belgique aussi avait perdu !
Vous savez, je suis un amoureux de la musique irlandaise. Il y a un chanteur irlandais qui s'appelle Christy Moore et qui a une chanson sur Lisdoonvarna, un village qui fait chaque année un super festival folk. Je me devais d'y faire une halte. Si vous y allez un jour, arrêtez-vous à la Roadside Tavern. Ils font eux-mêmes leur saumon fumé qui est excellent, et ils ont de la musique tous les soirs. Aux murs est accrochée une impressionnante collection de cartes postales envoyées par d'anciens clients de tous les coins du monde. Ce soir là, la musique était super bonne.
Dans le Guide du Routard, ils vous expliquent une particularité des pubs : lorsque vous allez aux toilettes, pendant les longues minutes nécessaire à vider votre vessie de toute la Guinness accumulée, ne vous étonnez pas si la personne qui se livre à la même occupation à côté de vous, vous adresse la parole et se met à entamer une conversation. J'avais lu cette note, mais je pensais que c'était une légende qui faisait partie du folklore. Mais alors que j'étais occupé à ladite activité, voilà que j'entend dire « comment trouves-tu la musique ?» C'était le guitariste du groupe qui était à côté de moi, et nous avons eu en effet une petite conversation très amicale sur la musique irlandaise. Un souvenir un peu spécial, mais bien sympa quand-même.
Mais vous allez croire que j'ai passé tout mon temps dans les pubs et que je n'ai pas profité des magnifiques paysages irlandais ! Ce n'est qu'à moitié vrai !
Nous avons traversé des coins superbes. Par exemple, le légendaire Ring of Kerry. Un des plus beaux paysages du monde. Seul petit problème, ce jour là le brouillard était à couper au couteau : on n'y voyait pas à 10 mètres. Donc on naviguait à la carte et à la boussole. Quand la carte indiquait « point de vue », on s'arrêtait, et on regardait l'illustration dans le guide touristique. « Si je ne me trompe pas, on devrait être à peu près ici, et on devrait voir çà ». J'en ai ramené une superbe photo « gros plan du brouillard » assez unique en son genre.
Le Connemara fut aussi un point d'orgue. Il pleuvait tellement fort qu'on ne pouvait pas dire ou s'arrêtaient les lacs. Quand on sortait de l'auto, la pluie s'abattait si violemment qu'elle ricochait sur le sol et trempait nos pantalons en remontant sous nos cirés. Alors, on restait dans l'auto, et toutes les dix minutes, on demandait à l'autre « tu trouves pas qu'il pleut moins fort ? » Alors, on regardait le ciel et la réponse venait, en chœur, toujours la même : « Non ! Vivement ce soir, qu'on aille se réchauffer au pub».
Je pourrais encore multiplier les anecdotes, comme la fois où on a rencontré dans un bled perdu deux collègues qui travaillaient dans la même entreprise que moi et qui faisaient le tour d'Irlande à vélo. Après, quand il pleuvait trop fort, on pensait à elles, ça nous remontait un peu le moral !
Certains pourraient penser que ces vacances furent ratées. Mais pour moi, elles restent un de mes meilleurs souvenirs de vacances.
L'année suivante, c'est mon épouse qui a choisi la destination de vacances. Elle a choisi la Grèce.
... Un an plus tard ...
"Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !"
... dit Baudelaire.
Et bien moi, je peux dire qu'une île grecque, qui a l'air minuscule sur une carte, peut sembler immense quand on la parcoure à pied.
On était à moitié perdus, au trois quarts cuits par le soleil, et complètement déshydratés.
On traversait un petit hameau écrasé de chaleur, tellement perdu dans la campagne que les touristes devaient y être rares, quand on tombe sur une petite masure qui nous semble être un café. Trois tables, une sorte de bar en planches grossières, trois vieux attablés en silence en train de boire du café.
On entre et on s'installe à une des tables. Un des vieux se lève et s'approche. Il se ravise, passe derrière le "bar", puis revient avec un torchon répugnant plié sur le bras (sans doute croyait-il se donner un style "brasserie parisienne"), et se met a frotter vigoureusement notre table.
- "Two beers, please".
Il repasse derrière le bar, contemple longuement un planche d'étagère, et finit par choisir ses deux meilleurs verres. Il les plonge dans une bassine d'eau, les essuie (avec le même torchon répugnant), les regarde à la lumière, ne semble pas satisfait du résultat, et recommence l'opération.
Puis il passe dans la pièce à côté, semble farfouiller une éternité dans un frigo, et revient -oh miracle, avec deux bouteilles de bière.
Eh bien jamais une bière ne nous a semblé meilleure !
Ayant récupéré un peu de vie, on se dit qu'il était temps d'essayer de retrouver notre hôtel.
Je paye le vieux (un prix dérisoire d'ailleurs) et lui demande :
- "Can we take a bus here? Where is the bus stop, please ?"
- "Yes, fifty meters !" (en nous indiquant vaguement la route).
Là, on se sentait vraiment soulagés.
- "Do you know at what time is the next bus ?"
- "Yes, fifty meters" (avec un large sourire).
- "No, I mean what time. Time!" (montrant mon poignet).
- "Fifty meters !" (hochant vigoureusement la tête).
- "... Which way to the city ?"
- "Yes, yes, fifty meters."
- "... err... Ok, thank you"!"
On se lève et on se met en route, mais impossible de trouver quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à un arrêt de bus. Même pas un poteau indicateur.
Après une vingtaine de minutes, on commençait de nouveau à s'inquiéter, lorsqu'on entend au loin un bruit de moteur, et effectivement un bus apparaît.
On se met à sauter en agitant les bras, et le chauffeur s'arrête.
Le bus repasse devant le café. Le vieux est sur le seuil.
Il nous reconnaît, nous sourit, et nous fait de grands signes.
Ses lèvres remuent et semblent nous dire: "fifty meters !".
4 février 2008
Le Maître de Go (Yasunari Kawabata)
Un jour, y en a un qui va nous écrire un roman de 500 pages sur la chute d’un flocon de neige.
Ou est-ce déjà fait ?
Ou alors, c’est nous qui sommes aveugles de ne pas saisir toute l’importance de la chute d’un flocon. Peut-être que cet évènement d’apparence insignifiante contient en lui tout le sens du monde. Ce flocon devait tomber exactement comme il est tombé, au moment et à l’endroit précis où il est tombé …
A l’exact moment ou dans une auberge d’Ito, le vieux maître Shusai, réputé invincible au jeu de Go, dépose une pierre d’une blancheur neigeuse sur le plateau de jeu (goban) où se déroule l’ultime partie. Partie où le maître remet en jeu une dernière fois son titre de « Honimbo » face à Otaké, un jeune prétendant ambitieux. Partie que le maître perdra, suite à ce coup légèrement imprécis, qui introduit un infime déséquilibre dans le cours des choses. Suite à cette défaite, le maître perdra aussi goût à la vie et mourra quelques mois plus tard. (Ce n’est pas dévoiler le récit car on apprend sa mort à la première phrase du livre).
Pour le sage qui voit tomber ce flocon ou cette pierre blanche, le sens est apparent. Tout est lié.
Pour nous qui n’avons qu’une connaissance superficielle du Tao ou de l’art du Go, nous ne pouvons que subodorer l’épaisseur de sens qui bout sous la calme surface des choses, et sous les courtes phrases finement ciselée de Kawabata, rythmées par le délicat choc des pierres posées sur le goban.
Pierre noire, pierre blanche ; yin et yang ; modernité et tradition ; jeune élève ambitieux et vieux maître hautain, fils et père, Japon d’hier et d’aujourd’hui.
(Wah, en relisant ce préambule, je me dis que quand je me mets à délirer, je peux aller assez loin !)
Cette confrontation, nous allons en être témoins par les yeux d’un journaliste, envoyé d’un grand quotidien qui patronne ce match. Il nous relate sans parti-pris les simples faits et détails qu’il observe durant les longues semaines que durera la partie. Et pour nous, ces faits se mettent à vibrer ensemble et à prendre la forme un dessein plus large, tout en subtilité et nuances.
Kawabata comme le vieux maître, fut conscient qu’il vivait à la charnière de deux époques. Et certains disent que c’est parce qu’il ne trouvait plus sa place dans le Japon moderne qu’il mit fin à ses jours.
Mais pour moi, le point central du livre est le jeu de go. Ce jeu, créé il y a des milliers d’années à partir d’éléments très simples : le bois et la pierre, la ligne et l’intersection, le blanc et le noir, ne possède que quelques règles d’une simplicité extrême. Pourtant, sur ces éléments de base peuvent se développer des stratégies d’une complexité infinie. On dit qu’il y a plus de parties de go différentes qu’il n’y a de particules dans tout l’univers.
Sur le goban qui est vide au début de la partie se construit une représentation de l’univers. Une fois la partie terminée, elle s’efface aussitôt, comme un jardinier efface les sillons dans le gravier d’un jardin japonais. Puis tout peut repartir dans un éternel recommencement.
Quel est le sens de tout cela ? Est-ce qu’il y a un sens à consacrer toute sa vie à devenir le meilleur joueur de go, et à renoncer à vivre lorsque vient la défaite ? Etrangement, aucun personnage ne semble se poser la question. C’est comme çà. Chacun assume son destin avec un curieux mélange d’humilité et de prétention.
Faut-il connaître les règles du go pour lire ce livre ? Non. Bien que cela puisse donner un niveau supplémentaire de lecture ; même sans cela, il faut de toute manière accepter de ne pas tout voir et ne pas tout comprendre. Mais peut-être que cette lecture vous donnera, comme à moi, le désir d’apprendre le go et insinuera subrepticement en vous la passion de ce jeu.
3 février 2008
Le chevalier Zaph et son fidèle livre
Un lit, un bureau, une chaise, une petite armoire pour les vêtements, et une étagère pour les livres et notes de cours.
Aucune décoration.
Ce n'était pas seulement par admiration pour les principes de la philosophie Zen, mais c'était aussi une mesure de prévention contre les "virages" de chambre.
Un virage de chambre, c'est quand des individus à l'humour aussi gras et prévisible que répétitif pénètrent chez vous en votre absence, voire même en votre présence si vous êtes sous l'emprise d'un profond sommeil éthylique, et procèdent à un "re-looking" systématique et en profondeur de votre intérieur.
Ils peuvent y passer des heures. Ça peut consister en un escamotage de tous les vis et boulons qui tiennent vos meubles ensemble, si bien qu'au moindre contact le meuble et son contenu s'effondrent en tas devant vous. Du grand art. Il y a aussi le retournement total : tout subit un retournement de 180 degrés dans la pièce, armoires, lit, jusqu'aux posters affichés au mur et à la boîte de café moulu.
Un autre grand classique est de patiemment mélanger absolument toutes vos feuilles de notes de cours.
Si en rentrant chez vous, vous trouvez dans le couloir une bande de zozos à l'air goguenard qui vous attendent manifestement et qui regardent par dessus votre épaule quand vous poussez la porte de votre chambre, soyez sûr que vous avez été victime d'un attentat chambriste.
Alors, vous comprenez, plus la chambre est vide, moins il y a de choses à ranger après ce genre d'opération commando.
On attrape des habitudes de survie. Toujours vérifier si le siphon de l'évier est présent avant d'ouvrir un robinet. Toujours vérifier si un siège tient debout avant de s'asseoir. Toujours passer un papier sur la planche des toilettes pour vérifier l'absence de cirage ou de punaise. Toujours étiqueter chaque feuille de cours par un intitulé et un numéro de page.
Comme ces bandits finiront toujours par entrer, autant laisser la porte ouverte, ça évite qu'ils abîment la serrure. Et autant avoir une chambre vide.
L'étagère aussi restait dramatiquement vide jusqu'à l'approche des examens. A une certaine date coïncidant avec le départ du "dernier train pour la réussite", moment éminemment subjectif dont la détermination faisait l'objet de débats sans fin autour de maintes chopes de bière, nous décrétions l'ouverture de la "chasse aux cours".
La chasse aux cours est strictement codifiée par la pratique de nombreuses générations d'étudiants de toutes disciplines, mais ayant choisi la même option principale "tourisme".
Il s'agit de choisir une fille plutôt pas jolie, travailleuse et sérieuse, dotée d'une belle écriture, d'aller la baratiner et de réussir à obtenir ses notes de cours pour les photocopier.
Je sais, c'est moche. Mais c'est une question de survie dans la jungle universitaire.
Puis commence la bourse aux notes de cours.
- J'ai le cours de "calcul matriciel" de Géraldine. T'aurais pas des notes de "télécoms" en échange?
- Géraldine? Ça vaut rien, elle note tout ce que dit le prof, et ça donne des pages de blabla inutile. S'il arrive au prof de péter, t'es sûr de retrouver l'évènement consigné dans les notes de Géraldine.
- Oui, mais elle assiste à tous les cours, et elle a une belle écriture, et à l'encre noire en plus. T'auras des photocopies parfaites.
- Ouais, d'accord. J'ai le cours de télécoms de Nathalie.
- Nathalie ! Oh la vache ! Elle ne veut plus rien me prêter depuis que j'ai oublié de lui rendre son cours de "compta analytique" à temps. Elle dit qu'elle a raté l'examen à cause de moi.
- Quelle égoïste quand-même cette Nathalie! Tout le monde peut être distrait, quoi!
Revenons à la description de ma chambre d'étudiant. Sur le bureau, une lampe et une cafetière électrique. Accessoires indispensables lorsqu'on est monté de justesse dans le dernier wagon du dernier train. Train qui roule aussi la nuit, comme chacun sait.
Dans le tiroir du bureau, un seul livre, tout mince. Les "Petits poèmes en prose" de Charles Baudelaire.
J'avais une théorie foireuse : il vaut mieux lire deux fois un bon livre que d'en lire une fois deux mauvais.
J'avais donc déterminé soigneusement les plus grands chef-d'oeuvres de la littérature, et mon ambition était de raffiner la sélection de plus en plus jusqu'à la faire tenir sur une étagère d'un mètre de long. Une fois que j'aurais déterminé le meilleur mètre de littérature, je n'aurais plus qu'à lire encore et encore les livres le composant, tout le reste n'étant en comparaison que scribouillages inutiles.
Je me souviens qu'il y avait non loin un café étudiant qui servait de la bière au mètre. Coïncidence?
Eh oui, c'est le genre de chose qui se passe quand vous laissez un informaticien s'occuper de littérature.
Je dois bien avouer qu'à l'époque, je n'avais lu ni "Le désert des Tartares", ni "Le voyage au bout de la nuit", ni "Emma Bovary". Dans ce mètre se trouvaient aux côtés des oeuvres complètes de Shakespeare, des volumes comme "Le Seigneur des Anneaux", "The hitchhiker's guide to the galaxy", ou encore la série "Fondation".
Mais je ne sais trop pourquoi, je m'étais entiché spécialement des poèmes en prose du vieux Charles. En poussant ce raisonnement absurde jusqu'au bout, pourquoi ne pas finalement se contenter d'un seul livre, le meilleur de tous?
Les raisons pour lesquelles j'avais établi que ce petit livre était le meilleur de la littérature mondiale ont malheureusement du se dissiper en même temps que les vapeurs d'alcool qui encombraient passablement mon cerveau à cette époque.
Ce bouquin ne m'a pas quitté pendant plusieurs mois.
J'avais un copain surnommé "Cageot".
Ah, je savais que vous alliez m'interrompre pour me demander d'où vient ce surnom étrange. Eh bien, au premier cours d'algèbre de première année (le seul auquel lui et moi avons assisté), mon copain s'est vu aimablement prié de résoudre une équation simple devant tout l'auditoire, et pour illustrer son propos, il a pris comme exemple des piles de cageots de légumes. Dès lors, il fut connu de toute la fac sous cet aimable pseudonyme. Je ne suis pas sûr de lui avoir jamais demandé son vrai nom.
Outre le fait d'être un disciple de la première heure de la ruralité et de José Bové, Cageot avait aussi comme signe distinctif d'être fan de Luis Mariano, Tino Rossi, et d'autres chanteurs à glotte adeptes du trémolo. C'était relativement rare, pour ne pas dire bizarre, chez un gars de 18 ans (oui, même à mon époque). Après avoir failli en venir aux mains sur le sujet, et avoir souffert de maux de crâne aigus, ces ritournelles sont subrepticement entrées dans ma tête.
Quand Cageot et moi allions au café, il ne fallait pas un nombre énorme de bières belges brunes et fortes pour nous entraîner dans une interprétation très personnelle de "Mexico" ou des "Chevaliers du ciel".
Tenez! Il me semble que je pourrais encore ...
C'est la valse brune
Des chevaliers de la lune
Que la lumière importune
Et qui recherchent un coin noir
C'est la valse brune
Des chevaliers de la lune
Chacun avec sa chacune
Là dansent le soir.
OK, OK, j'arrête !
En général, la première chanson faisait pouffer de rire les clients et le barman, ces rires suscitant l'incompréhension indignée de Cageot.
Vers la quatrième ou cinquième chanson, il se passait de deux choses l'une: soit le barman nous offrait un verre dans l'espoir de nous faire taire, soit nous nous faisions raccompagner vers la sortie avec plus ou moins de ménagement.
Je retournais alors à ma chambre vide.
Sous l'emprise de l'alcool, j'étais horriblement malade et je ne supportais pas de voir le plafond tourner au-dessus de mon lit.
Alors, j'allumais ma petite lampe de bureau, sortais les poèmes en prose de mon tiroir vide, et me mettais à lire, en attendant que la vitesse de rotation de l'univers autour de ma chambre finisse par diminuer. Dans cet état, j'appréciais de me retrouver en territoire littéraire familier.
J'en vins à connaître ce petit livre quasiment par coeur.
En rentrant de virée une nuit avec Cageot et quelques autres, l'esprit allumé par des relents de bière et de tyrolienne, nous nous mîmes stupidement à sauter en rythme dans l'ascenseur en chantant "on devient fou sous le soleil de Mexico".
Arrivé au cinquième étage, cette pauvre bête lasse expira dans un grand craquement et nous vîmes un câble passer entre la porte et la cabine. Celle-ci hésita quelques instants, comme suspendue dans le vide, puis entama une chute libre des plus impressionnantes.
Nous connûmes un instant la sensation d'apesanteur des astronautes perdus dans leur capsule microscopique, et un silence intersidéral s'installa brièvement entre la fin de la séquence yoddel et le début des cris de panique.
Je ne sais pas au juste sur quelle hauteur nous sommes tombés. Probablement une dizaine de mètres tout au plus, avant qu'un système de freins de secours se mette en action.
On dit que dans ces cas-là, on voit défiler des images de sa vie.
Moi, j'ai juste vu ressurgir des fragments de poèmes en prose.
En cinquième année, je m'étais laissé pousser la barbe. En prévision du service militaire. Bah oui, dans l'armée du Néant, il faut être rasé d'aussi près qu'une boule de billard. Sauf si on porte une barbe. Ne cherchez pas à comprendre, c'est de la logique militaire. Comme j'ai un système pileux assez fort, je tablais sur le fait que porter la barbe m'éviterait nombre de corvées et me ferait gagner de précieuses minutes de sommeil; car parmi tous leurs défauts, les militaires cultivent celui de se lever tôt, c'est ce qui les rend méchants.
Je promenais donc ma barbe et mon costume trop étroit dans un couloir de la fac, attendant de passer l'épreuve orale d'un des derniers examens.
En patientant, j'observais de futurs étudiant(e)s qui venaient pour s'inscrire et visiter la fac, certains accompagnés de papa et maman.
Il faut savoir que j'ai fait mes études dans une université privée gérée par des jésuites (oui, j'ai vécu des choses difficiles, dans ma vie).
Un de mes copains qui attendait avec moi me lance :
- Dis-donc, avec la barbe et le costard, tu ressembles assez au Père B. (le recteur, un jésuite).
- Oui, il ne me manque plus qu'une petite croix à la boutonnière, et je pourrais faire visiter la fac à ces jeunes étudiantes, qui pourraient attester auprès de leurs parents de la haute moralité et du sérieux de ce bel établissement.
Ça fait rire mon copain qui disparaît et revient un peu plus tard avec une jolie petite croix fabriquée en papier alu.
- Bon bah voilà, il ne te manque plus rien maintenant !
- Si, une bible sous le bras!
A mon tour de filer jusqu'à ma chambre, et en ouvrant un tiroir de mon bureau, de retrouver mon fidèle petit livre que j'enveloppe dans une vieille couverture d'agenda en cuir. Pas vraiment l'aspect d'une bible, mais d'un aspect assez proche du genre d'ouvrage qu'on s'attend à trouver sous le bras de n'importe quel ecclésiastique digne de ce nom.
Voici donc le Père Zaphod s'avançant résolument croix en avant et bible sous le bras, vers une famille à l'air un peu perdu.
- Bonjour mes enfants! Je suis le Père Zaphod. Je vous propose de me confier votre fille. Je lui ferai visiter l'établissement, et pendant ce temps, vous pourrez remplir les formalités d'inscription au secrétariat.
Contre toute attente, les parents acceptent et me remercient même en me donnant du "mon Père" par-ci par-là!
Prenez des gens hors de leur cadre habituel, montrez-leur un signe d'autorité, et parlez avec conviction, et vous leur ferez avaler les pires énormités. J'étais en quelque sorte en train de reproduire l'expérience de Milgram.
Non seulement, cela marcha une fois, mais plusieurs fois, à la grande hilarité de mes condisciples.
Quand aux filles que j'entraînais par les couloirs les plus sombres de la faculté jusqu'à un bloc affecté à des chambres pour étudiants mâles, elles se rendaient compte plus ou moins rapidement de la supercherie, et cela se terminait en général dans un grand éclat de rire, quoique l'une ou l'autre parurent vraiment choquées qu'un prêtre leur propose la visite d'une chambre, et me plantèrent là non sans m'adresser à voix basse quelques reproches indignés.
Il est plus que probable que si ces dernières s'étaient plaintes à l'autorité, je risquais de me faire renvoyer juste avant le dernier examen de mes études.
C'est sûr que par dérision, par spleen, on est parfois poussé par une force supérieure à commettre des actes insensés. Mais j'aime imaginer que le petit livre que je serrais contre mon coeur m'a servi de talisman.
Alors, s'il vous plaît, quand je dis que Baudelaire, c'est ma bible, ne croyez pas qu'il s'agit d'une simple figure de style.
Ça fait longtemps que je n'ai plus ouvert les petits poèmes en prose.
Mais ce livre trône toujours là, tout écorné, jauni, avec des pages manquantes, sur la fameuse étagère d'un mètre qui fut un jour destinée à accueillir la crème de la littérature mondiale.
Il suffit que je l'effleure du regard, et plein de souvenirs me reviennent. Un air d'opérette, une sensation de chute, un goût amer de trop-plein de bière baignant les dents du fond, et l'histoire du peintre qui avait donné au poète un beau gilet aux couleurs d'automne.
1 février 2008
La montagne de l'âme (Gao Xingjiang)
J’ai très envie de vous parler d’un livre, … mais je ne sais pas quoi dire.
Faut dire que le l’ai emprunté à la bibliothèque il y a des mois, ou des années, et que ma mémoire est ce qu’elle est.
Faut dire aussi qu’il n’y a pas une histoire racontée de manière linéaire, mais d’innombrables petits chapitres sans réelle chronologie, alors, bonne chance pour le résumé ! L’image du puzzle est un peu bateau, mais ici, je trouve qu’elle s’applique particulièrement bien. Tellement bien que je crois qu’on pourrait très bien les lire dans un autre ordre, ça ne changerai pas grand-chose. Ais-je réussi à reconstituer le puzzle ? J’en sais rien, et peut-être que c’était pas le but, après tout.
Mais alors, si tu n’as rien à dire, pourquoi vouloir en parler ? C’est que justement, il me reste quelque chose de cette lecture, comme une petite musique dans un coin de la tête. Et cette petite musique, c’est peut-être la chose la plus importante qui puisse rester de la lecture d’un grand livre (en tout cas, c’est le cas avec mes livres préférés). J’y repense souvent, à ce livre. Parfois, il y a une scène qui me revient, comme çà, sans crier gare.
Pourtant, j’ai eu un peu de mal à y entrer dans ce bouquin. Par exemple, vu que l’auteur interchange les pronoms je, tu, il pour raconter son histoire, au début, on a du mal à discerner qui parle à qui, et c’est un peu déroutant. Et puis à un certain moment, il m’a eu ! J’ai été complètement happé, je suis passé de l’autre côté du miroir, réellement entré dans le livre, et j’en suis jamais complètement sorti.
Je me demande si ce que je raconte a le moindre sens, mais peu importe. Commencer ce livre, c’est commencer une aventure. Ce genre d’aventure ne plaira sans doute pas à tout le monde, mais qu’est-ce que je suis content de l’avoir tentée.
Et vous savez ce qui m’a fait choisir ce livre sur le présentoir ? La couverture ! J’ai appris que c’était une reproduction d’une peinture de l’auteur, et je me suis un peu intéressé à sa peinture que je trouve géniale. D’ailleurs, il paraît que l’auteur se considère d’abord comme un peintre. Accessoirement, il a reçu le prix Nobel de littérature, mais que voulez-vous, les dons ne sont pas distribués de manière équitable.
Ah oui, à propos, l’auteur, c’est Gao Xingjian, et le livre, dont j’ai encore finalement rien dit, c’est « La Montagne de l’Ame ».
Alors, ce livre ? Le narrateur (largement autobiographique, certainement) entreprend un long périple à travers la chine vers le lieu dit « montagne de l’âme ». Comme souvent, le voyage réel est aussi prétexte à un voyage intérieur, une sorte de quête initiatique. Bien sûr c’est aussi à la recherche sa propre âme qu’il se lance.
En chemin, il va croiser différents personnages, qui vont faire ressurgir en écho des scènes de son passé, d’où le désordre apparent des chapitres. Plus qu’essayer de se comprendre et de dresser un bilan, c’est essayer d’avoir une vision honnête de lui-même qui semble être le sens de sa recherche.
Et en effet, il va nous donner une vision sans complaisance de lui-même, qui fait que je n’ai pas vraiment éprouvé de sympathie pour le personnage, mais plutôt une sorte de fraternité ou de compassion.
Certains passages sont même assez durs. Je me souviens d’une longue marche sous la pluie, dans la campagne. Soudain, il lui semble entendre des cris d’enfants, et en effet, un peu à l’écart du chemin, il trouve un petit gosse roulé en boule sous des buissons. Il se dit « probablement qu’il s’est un perdu en s’éloignant trop du village ». L’enfant est faible. Il le porte dans ses bras et décide de le ramener au village. En chemin, il se rend compte que l’enfant est incapable de parler. Il se contente de s’agripper à son cou en gémissant. La peur ? l’épuisement ? Ou peut-être est-il légèrement débile ? Mais en fait, à chaque détour du chemin où il pensait apercevoir enfin le village, il n’y a que la campagne vide. Le soir se met à tomber. Entretemps, l’enfant s’est endormi dans ses bras. Il le dépose doucement sur un coin d’herbe, et s’éloigne sur le chemin, sans se retourner. Après cent mètres, il lui semble de nouveau entendre des pleurs. Ou bien est-ce le vent ? Il presse le pas.
Quand on lit çà, on ne peut que se poser la question, jusqu’à quel point est-ce autobiographique ? Mais dans la Chine profonde, pauvre, sans services sociaux, avec le contrôle des naissances, c’est certainement le genre de choses qui peut se passer. Et puis vient l’autre question: qu’est-ce que j’aurais fait, à sa place, dans les mêmes circonstances.
Les Forces du Néant
Mais il y en a une autre, qui plonge encore plus profond dans les racines du Néant que les deux autres. Et celle-là, j'ai eu l'occasion de m'y frotter, puisque je suis un des derniers chanceux appelés à servir leur nation en portant les armes pendant un an.
Un milicien a le droit de choisir son arme. J'ai longuement hésité entre la marine et l'aviation. La marine belge comporte 2 démineurs et une petite vedette fluviale. Qui aurait l'idée saugrenue de miner les côtes belges, me direz vous? Personne, mais il arrive qu'une mine de la seconde guerre mondiale refasse surface inopinément, et alors, ces bateaux sont bien utiles.
La force aérienne, elle, possède une petite collection de vieux Mirages un peu rouillés et quelques F16 qu'on sort le jour de la fête nationale. Mais bon, les budgets étant ce qu'ils sont, la Belgique n'a pas trouvé l'argent pour équiper ses avions de contre-mesures électroniques. Ce qui fait que n'importe quel stagiaire de première année d'Al Quaïda peut s'acheter d'occase un petit lance missile sur le marché aux puces de Baghdad ou de Tripoli et se payer un carton sur un avion belge.
Pour ceux qui l'ignorent, le service militaire commence par une période d'instruction, qui sert à vider le cerveau du trouffion avant de lui confier une mission vitale à la défense du pays. En effet, il est bien connu que le rôle d'un soldat est d'exécuter les ordres, pas de réfléchir. Ceux qui arrivent à acquérir ce réflexe sont susceptibles de s'intégrer dans le milieu militaire et de monter en grade. Les officiers qui se trouvent en position de commander, dans la continuation logique de leur formation, donnent donc des ordres sans réfléchir, et comme les soldats les exécutent également sans réfléchir, tout cela tourne comme sur des roulettes.
Avec le filtre du temps, la plupart des gens conservent finalement de bons souvenirs de leur période d'instruction. Moi, j'en conserve un cauchemar, et ce cauchemar a un nom : Hervé.
Hervé, c'est un ancien du Zaïre qui a gardé la nostalgie d'une jeunesse dorée passée à boire du whisky chaud sous les cocotiers tout en se plaignant de la paresse des noirs qui travaillent comme des lambins.
Hervé, il est très énervant. Il parle fort, de manière très animée, comme si c'était important pour lui de vous ouvrir les yeux et de vous faire enfin découvrir la vraie nature du monde.
En plus de parler fort, Hervé accentue certains mots qu'il prononce presque en hurlant.
Bien sûr, vous l'avez compris, Hervé méprise les noirs qu'il trouve cons et paresseux, mais Hervé n'est pas raciste, nooon.
Et pour couronner le tout, Hervé te raconte encore et encore la même petite collection d'histoires à la con.
Il y a l'histoire de la visite de la mine de diamants.
"J'te jure, on MARCHAIT sur des diamants GROS comme mon poing. Et les noirs, y fallait les surveiller tout le temps pasky z'essayaient d'en BOUFFER pour repartir chez eux avec."
L'histoire de la chasse au phacochère.
"On partait tout un week-end avec nos Lande CREUILLEZÈRE " (j'ai compris plus tard qu'il s'agissait de 'Toyota Land Cruiser' prononcé à la belge).
La traversée des villages à moto.
"Les petits noirs, sur le bord de la route, quand y nous voyaient arriver, y nous faisaient un grand SOURIRE avec leurs dents blanches, et dès qu'on était passés, y nous JETTAIENT des PIERRES."
La piscine de Kigali.
"Le jour où y z'ont été OBLIGES d'ouvrir la piscine aux noirs, Y en a qui venaient de la brousse tout sales se laver dans la piscine avec leurs shorts dégoûtants. Y en a même qui venaient CHIER dans la piscine, mon vieux. Y CHIAIENT dans la piscine!"
Qu'est-ce que je les comprends ! Qu'est-ce que j'aurais aimé aussi chier dans ta piscine, Hervé !
J'ai passé toute mon instruction dans le même peloton et dans la même chambrée que Hervé.
Heureusement, j'ai jamais eu besoin de me venger d'Hervé. C'était pas nécessaire, Hervé était tellement con qu'il se débrouillait tout seul.
Hervé n'a jamais intégré le principe du cross-saucisses.
Il n'a jamais compris que les jours ou on avait des saucisses et de la purée au chou à midi, valait mieux pas s'empiffrer, parce que le sergent instructeur allait immanquablement nous imposer un cross juste après le déjeuner. Hervé, lui, il adorait la saucisse aux chou, et il s'empiffrait, puis il démarrait son cross sur les chapeaux de roues, puis on le rattrapait trois kilomètres plus loin, penché en avant, les mains sur les genoux, des bouts de saucisse à peine digérés coincé dans les lacets.
Pendant l'instruction, tu apprends des choses passionnantes et très utiles, dont certaines peuvent même te sauver la vie.
D'abord, tu apprends à crier les commandements, parce que à l'armée, tout se fait en criant. Tu ne dois pas crier quelque chose comme "En avant, marche". Ça fonctionnerait, mais ça ne ressemble pas à un ordre militaire. Tu dois crier un truc du genre "ENN AHHAN, HHHHURCHH". Une fois la première honte passée, c'est très amusant.
Ensuite, tu apprends comment réagir aux attaques nucléaires, bactériologiques et chimiques.
Pour le chimique, c'est simple. Le premier qui sent une odeur bizarre doit crier "GAZ, GAZ, GAZ", et tout le monde met son masque anti-gaz. C'est marrant, chaque fois qu'Hervé allait au toilettes, y avait un con pour crier "GAZ GAZ GAZ".
Pour le nucléaire, le premier qui voit un champignon dans le ciel doit crier "FLASH". Alors, tout le monde prend la position : couché, les pieds en direction de l'explosion, et les jambes écartées. Pourquoi les jambes écartées ? J'ai jamais compris pourquoi. Mais c'est sûr que si au lendemain d'une attaque nucléaire, il y a des croquettes grillées au menu, je passe mon tour.
Pour le bactériologique, tu fermes ta gueule et tu te fais une piqûre d'antidote le plus vite possible. Bien sûr, personne ne sait où se trouve l'antidote.
Ils n'ont jamais expliqué ce qu'il fallait faire quand les trois armes étaient utilisées en même temps, et je n'ai jamais posé la question.
Pendant l'instruction, tu apprends à tirer. Comme les armes font du bruit, tu reçois une paire de bouchons pour les oreilles. Un jour, Hervé a perdu un de ses bouchons, et on a réussi à lui faire croire qu'il était tombé à l'intérieur de sa tête. Ça l'a tracassé pendant plusieurs jours.
Et puis, il y a le parcours du combattant. Et dans le parcours du combattant, il y a mon obstacle préféré : la fosse. C'est mon préféré, parce que Hervé n'arrivait jamais à en sortir tout seul. Un jour, on l'a laissé dans la fosse jusqu'au soir. Ce fut notre journée la plus agréable.
Quand le taux de vide dans votre cerveau a atteint un certain seuil, vous avez le droit de participer aux manoeuvres. Nous faisions une marche de nuit en colonne dans une base militaire, nous marchions le long d'une petite route. On avait mis Hervé devant pour qu'il se prenne les branches et les flaques. Il était fier, et faisait le fanfaron comme à son habitude. Soudain, à un tournant de la route, deux phares ronds apparaissent. Un véhicule se dirige vers nous.
Hervé, dans un réflexe digne des meilleurs films de Jean-Claude VanDamme hurle "PLANQUEZ-VOUS" et se jette tête la première dans les hautes herbes bordant la route.
On entend un grand 'PLOUF'.
La Jeep s'arrête à côté de nous, le sergent se penche à la fenêtre :
"CA VA LES GARS ? PAS DE PROBLEME ? CONTINUEZ, VOUS ETES SUR LA BONNE VOIE", et la Jeep repart.
Hervé s'extrait tant bien que mal du fossé, tout dégoulinant de vase. Pendant tout le reste de la marche, on a entendu ses chaussures qui faisaient 'scrouitch scrouitch', mais on n'a plus entendu Hervé.
Evidemment, je mentirais si je vous disais qu'Hervé était le seul à subir des désagréments.
Lors de notre premier cours de 'close combat', le sergent instructeur a voulu asseoir son autorité en la matière une bonne fois pour toutes. Il a donc choisi un volontaire dans le rang :
- ZAPHOD, VIENS ICI.
(oui, parce que le sergent, il ne sait pas non plus parler sans crier, mais au moins, lui, il garde toujours le même volume -maximum).
- FRAPPE -MOI.
- Pardon, Sergent ?
- FRAPPE-MOI. JE VAIS VOUS MONTRER COMMENT CONTRER L'ATTAQUE D'UN ENNEMI.
Alors, dans ce cas là, il y a beaucoup de choses qui passent très vite dans ton esprit. D'abord, tu te dis qu'un type qui se tient droit devant toi, les jambes écartées, les bras le long du corps : un petit coup direct pour le déstabiliser, genre coup de pied dans les genoux ou un peu plus haut, ou bien direct à l'estomac, il ne pourra jamais l'éviter, et puis une fois qu'il a baissé sa garde, tu l'achèves, genre coup de genou dans la gueule ou coup de coude à la colonne. Facile, quoi.
Mais tu te dis aussi que si tu casses la gueule du Sergent, qui plus est devant tout le peloton, le reste de la période d'instruction risque de ne pas être une sinécure pour toi.
Alors, tu optes pour un crochet du droit au visage, pas trop rapide pour qu'il le voie venir. Il le bloquera facilement et tout le monde sera content.
Sauf que non content de le bloquer, cette brute te prend le bras dans une clé qui te fais hurler de douleur.
Après, tu retournes sagement dans le rang en disant "putain, Sergent, vous savez vous battre, vous", et tu penses "la prochaine fois, tu l'auras ton coup de pied, salopard". Evidemment, il n'y a jamais de prochaine fois, le Sergent n'est pas idiot, il sait qu'il prendrait un risque.
Mais Hervé, lui, il n'a pas froid aux yeux. En fait, je pense qu'il ne supporte pas que quelqu'un ait l'air plus con que lui. Juste après la démonstration, il s'est écrié:
- Dites, SERGENT, ça n'a pas l'air très EFFICACE votre truc.
Grave erreur. Le sergent, il a dit :
- AH OUAIS? VIENS ICI? J'VAIS T'MONTRER SI C'EST PAS EFFICACE.
Hervé a passé trois jours à l'infirmerie.
Après l'instruction, on a été affectés dans des bases différentes. J'étais enfin débarassé de Hervé. Pour moi, j'étais planqué en tant qu'informaticien. Mais j'étais parmi les militaires de carrière. Certains étaient des fachos qui ne demandaient qu'à se servir de leur arme et qui prenaient un plaisir vicieux à humilier leurs inférieurs. D'autres étaient là en toute conscience parce que c'était leur seule solution pour ne pas se retrouver SDF. D'autres encore étaient de braves gars sans histoire dont je ne sait pas ce qu'ils fichaient à l'armée. C'est peut être eux qui avaient le plus dur.
Il n'y a pas que les enseignants et les flics qui se suicident, les militaires aussi. Et ce sont probablement eux qui disposent de la plus grande panoplie de moyens. On préfère passer ce problème sous silence, dans l'armée. Mais il y a parfois des cas que l'on peut difficilement étouffer.
Patrick était un technicien de maintenance sur F16. Comme ses collègues, il avait les connaissances suffisantes pour prendre les commandes de l'avion et l'entrer ou le sortir d'un hangar, ou l'amener en bout de piste pour le pilote.
Un jour, Patrick ne s'est pas arrêté en bout de piste, il a mis les gaz à fond et a tiré sur le manche. Il avait presque réussi un décollage parfait, mais l'avion a fait une jolie pirouette, s'est retourné, et s'est écrasé dans un champ. Patrick et son jouet de 15 millions d'euros se sont volatilisés ensemble dans une boule de feu de cinquante mètres de diamètre, ne laissant en souvenir qu'un un joli cratère et quelques vaches carbonisées.
***
tremblez, pays voisins, car quand les Forces du Néant s'abattront sur vous, rien ne sera plus comme avant.
Après mon service, j'ai trouvé du boulot.
Et ce que je vais vous dire maintenant, vous n'allez pas le croire, et pourtant, c'est tout ce qu'il y a de plus vrai.
C'était mon premier jour de travail dans cette boîte. Je passais dans un couloir, devant une porte ouverte, quand j'ai entendu une voix bien reconnaissable, qui disait :
"J'te jure, on MARCHAIT sur des diamants GROS comme mon poing."
J'ai encore du travailler pendant 6 mois dans la même équipe que Hervé.



