14 mars 2008

Mon mariage grec

Hé, attendez, j'ai jamais dit que j'étais allé en Grèce dans le but de me marier!
Je suis parti pour le boulot! Mais bon, un voyage d'affaires peut se révéler extrêmement dangereux, et les risques sont multiples. Je trouve d'ailleurs qu'ils devraient me payer des primes de risque.

Bon, il faut savoir qu'à Athènes, le risque le plus sérieux n'est pas la Moussaka, mais le Taxi.
Pour rentrer à mon hôtel après une épuisante journée de réunions, j'ai sauté dans la première voiture jaune venue.

Le chauffeur était extrêmement sympathique. C'est à dire beaucoup trop sympathique. Comme le sont tous les fanatiques de football qui ne peuvent même pas imaginer que la terre entière, à commencer par moi, ne partage peut-être pas leur passion, et qui croient vous impressionner en vous parlant des résultats du club de votre ville natale.

Tiens, ça me rappelle ce serveur enturbanné d'un restaurant indien de Londres, lui aussi très sympathique, qui sortait des cuisines toutes les dix minutes pour venir m'annoncer le score de je ne sais quel match de cricket. A moi! Entre tous les clients du restaurant!
Non, mais franchement, est-ce que j'ai une tête d'amateur de sport, ou quoi? Et de cricket encore bien!
J'ai fini par lui avouer que je venais du "continent", et que le cricket, je n'y connaissais absolument rien. Ses yeux se sont voilés d'un regard triste l'espace d'un instant, mais il s'est immédiatement ressaisi et à entrepris de m'expliquer les règles de ce noble sport dans les détails. Tout ce que j'en ai retenu, c'est que les règles du cricket sont très complexes, et nécessitent des explications très longues.

Mais je m'égare. Le taxi, lui, était supporter de foot (au moins, je connais à peu près les règles du foot). Il a du supposer que j'étais français, parce qu'il m'a passé le DVD de la finale de coupe d'Europe de 2004 où la Grèce a battu la France.
Ouaip, la dernière mode dans les taxis d'Athènes, c'est le lecteur DVD sur le tableau de bord. Une grande avancée en matière de sécurité routière.
Il regardait l'écran et me commentait le match en conduisant à 80 dans les rue étroites d'Athènes, tout en passant quelques coups de téléphone pendant les moments calmes du match.
Moi, j'étais trop nerveux pour regarder l'écran. Soit, je regardais la route d'un air paniqué, soit j'avais carrément les yeux fermés.

Alors, j'ai eu la brillante idée de lui dire que j'étais Belge. J'ai cru que ça allait le faire.
Mais le salaud s'est arrêté, il est allé fouiller dans son coffre, où il avait toute une collection de DVDs et il m'a retrouvé une vieille finale de coupe d'Europe avec l'équipe belge. Je ne savais même pas que la Belgique était allée un jour en finale.

En désespoir de cause, je lui ai avoué que j'en avais pas grand chose à cirer du foot.
Alors ce con m'a raconté qu'il était fana de Subutto (un jeu de foot de table) et il m'a sorti un DVD avec le championnat du monde de Subutto, et il a tenu lui aussi à m'expliquer toutes les règles. J'ai même appris que l'équipe belge de Subutto était une des meilleures d'Europe.

Moralité, contre le fléau des supporters de sport, je crois qu'il n'y a pas grand chose à faire.
C'est comme pour la cigarette. On finira bien par décréter une loi pour bannir les discussions sportives des lieux publiques. Je crois qu'il faudra en passer par là.

Tout ça pour vous dire qu'en arrivant à l'hôtel, j'avais grand besoin de boire quelque chose de fort.

Aussi, quelle ne fut pas ma surprise quand -à peine entré dans le hall, une charmante hôtesse s'approcha de moi avec un plateau chargé de verres aux couleurs appétissantes!
Un souhait qui se réalise d'aussi parfaite manière, ce n'était assurément pas normal, mais j'étais trop crevé pour faire preuve du moindre esprit critique.

Dans le hall de l'hôtel, il y avait une foule de gens bien habillés qui papotaient gaiment. Il y avait aussi des gens en train de filmer quelques personnages à l'air particulièrement officiel.
Je me suis dit que l'hôtel célébrait l'anniversaire de son ouverture, ou quelque chose dans le genre, que les autorités et la télé locale avaient été invitées, et qu'ils avaient aussi décidé d'en faire profiter les clients.
Comme je n'avais rien de spécial à faire le soir, j'ai décidé de rester un peu et d'en profiter moi aussi.

Les hôtesses nous invitèrent bientôt à passer dans une salle au sous-sol. Des tables chargées d'amuse-gueule y étaient dressés, une scène était prête comme pour accueillir un concert, et des verres pleins continuaient à se matérialiser devant moi plus vite que je n'arrivais à les vider. Décidément, cet hôtel faisait bien les choses.

Comme je ne connaissais personne dans l'assemblée, je me baladais au hasard, mon verre à la main, harponnant de temps en temps un zakouski sur un plateau, tout en laissant mon esprit vagabonder sur les sujets les plus divers et les plus farfelus.
Par exemple, à ce moment, j'étais agréablement surpris de constater que la sono jouait un morceau des Pixies, et je me faisais la réflexion que j'avais une certaine tendresse pour ce groupe (s'ils m'entendaient dire ça, je crois que ça ne leur plairait pas trop, aux Pixies!). Pas tellement à cause de leur musique, qui est d'ailleurs plutôt bonne, mais surtout parce qu'ils ont eu la brillante idée de sortir un album intitulé "Death to the Pixies". Oui, je crois que si les Beatles avaient fait un disque "Death to the Beatles", ce serait définitivement le meilleur groupe de l'histoire du rock. Tandis que maintenant, il subsiste un doute. C'est vraiment le disque qui leur a manqué, en fait, aux Beatles.

J'en était là de cette analyse musicale particulièrement pertinente quand une charmante jeune femme rousse s'est approchée de moi.
Elle a commencé par me parler en grec. Quand j'ai fait mine de ne pas comprendre, elle a eu d'abord l'air surpris, puis est passée naturellement à l'anglais.

- Je suis très heureuse de faire votre connaissance. Est-ce que vous vous amusez?

- Oui, beaucoup, je vous remercie. Cette petite fête est très réussie. (En réalité, je m'emmerdais un peu, mais grâce à ce que j'avais déjà éclusé et à la musique des Pixies, je commençais à voir la vie en rose, couleur du cocktail sur lequel je m'étais fixé).

- Je suppose que vous êtes un ami d'Argiris?

Ah, c'était donc pour ça qu'elle m'approchait. "Argiris" était le prénom de la personne avec qui j'avais passé la majeure partie de la journée à discuter. Cette fille devait aussi travailler pour notre client, bien que je ne l'aie pas remarquée dans les bureaux. Je devais être prudent.

- Ami n'est peut-être pas le terme exact, mais je crois qu'on a fait du bon travail ensemble. Vous me remercierez, vous verrez. Vous savez qu'il ne voulait pas s'engager au départ? J'ai eu beaucoup de mal à le convaincre. Nous avons du relire tout le contrat ensemble, point par point. Il ne croyait pas que cette relation puisse durer sur le long terme et voulait mettre toutes les assurances de son côté. Mais maintenant, je crois qu'il est convaincu qu'on lui a mis un bon marché entre les mains, et que l'opération est rentable. Vous verrez, tout va bien se passer.

Je n'avais pas l'impression d'avoir gaffé, mais la jeune femme m'a regardé avec des yeux tout ronds, puis s'est détournée subitement et s'est éloignée vers un gros moustachu.

A son tour, il s'est approché de moi l'air plutôt mécontent. Qu'est-ce qui allait encore m'arriver? Ca commençait à bien faire.
Il s'est aussi adressé à moi en grec. Ca donnait quelque chose comme ça:

- είστε ένας των μουσικών?

- Sorry but I don't speak greek.

- είστε ένας των μουσικών? (la même chose, mais plus fort).

- Hé, c'est pas la peine de me crier dessus avec ton haleine de calamar à l'aïl, je t'ai dit que je ne parlais pas grec, Ducon! (plus fort aussi, mais en français, par mesure de précaution).

Comme nous avions élevé la voix, plusieurs types se sont retournés et se sont mis à me regarder de manière pas très amicale.
A ce moment, j'ai décidé que j'avais assez profité de la fête, j'ai tourné les talons, et je suis remonté dans le hall de l'hôtel.

Comme je commençais malgré tout à me poser des questions, j'ai intercepté un serveur que j'avais déjà vu derrière le bar.

- Excusez-moi, ça veut dire quoi, un truc du genre "ε$στε @νας τ*ν μου%ικ#ν"?

- Ah, vous voulez dire "είστε ένας των μουσικών"? On pourrait traduire ça par "est-ce que vous faites partie des musiciens?". Je crois qu'ils ont commandé un groupe de musiciens, en bas, mais qu'ils ne sont pas encore arrivés bien qu'ils devraient être là depuis longtemps.

- Dites-donc, j'ai comme un doute. Là en bas, je parie que c'est pas l'anniversaire de l'hôtel qu'on fête?

- Mais non, monsieur, c'est un mariage.

- Aaaah oui. Alors, la jeune femme rousse en robe blanche, c'est...

- La mariée, oui.

- Et le gros moustachu qui sent l'aïl, c'est...

- Le père de la mariée.

- Et donc, je parie qu'Argiris est le marié!

- Vous avez tout compris.

- Est-ce que "Argiris" est un nom courant en Grèce?

- Assez oui.

- Je vois. Dites, je suppose qu'il y a un mini-bar dans ma chambre?

- Bien sûr, monsieur, il y en a un dans chaque chambre.

- Alors, je crois que je vais monter me coucher. Bonsoir.

- Bonsoir monsieur.

13 mars 2008

Julius Caesar (William Shakespeare)

J'ai vu ce film à la télé quand j'étais gosse, et je me rends maintenant compte que c'est peut-être bien le film qui m'a le plus marqué, parce que je ne l'ai jamais revu depuis, pourtant j'en garde un souvenir très fort encore aujourd'hui.
C'est l'image de cet homme seul, accablé par tous, mais fidèle à ses convictions, qui va s'avancer courageusement devant une foule menaçante, prendre la parole, pour apparemment abonder dans le sens de ses détracteurs, et parvenir à complètement retourner la situation par sa seule éloquence.

Je n'avais jamais vu rien de tel, à l'époque, et j'étais carrément subjugué par l'intelligence, la culture, la force de caractère des Romains que je trouvais cent fois supérieurs à nos contemporains.
Je considérais aussi le réalisateur du film (dont j'ignorais le nom) comme un vrai génie, d'avoir conçu un scénario et des dialogues aussi forts.

Si je n'ai jamais éprouvé le besoin de revoir ce film, c'est sans doute parce que la leçon était apprise du premier coup: j'avais découvert la puissance de la parole et le fait extraordinaire qu'un homme seul, armé de simples mots, puisse venir à bout d'une foule ou d'une armée.

Une rapide recherche sur Google me donne à penser que le film en question était "Jules César" tourné en 1953 par Mankiewicz, avec James Mason dans le rôle de Brutus, et Marlon Brando dans celui de Marc Antoine.
Je ne sais pas si c'est effectivement un bon film, et j'imagine que je serais plus que probablement déçu si je le revoyais aujourd'hui, tellement j'en ai gardé une image idéalisée.

Ce n'est que bien plus tard, lorsque je me suis mis à lire méthodiquement les oeuvres de Shakespeare, que je me suis aperçu que les dialogues si remarquables n'étaient pas l'oeuvre du cinéaste.

"He hath brought many captives home to Rome
Whose ransoms did the general coffers fill
Did this in Caesar seem ambitious?
When that the poor have cried, Caesar hath wept;
Ambition should be made of sterner stuff.
Yet Brutus says he was ambitious
And Brutus iss an honourable man."

Ces lignes on fait immédiatement ressurgir les images du film, au point que je n'ai pas été loin de me demander par quel miracle le génial Shakespeare pouvait avoir eu exactement la même idée que Mankiewicz avec quelques siècles d'avance.

Pourtant, "Julius Caesar" n'est probablement pas la meilleur pièce du barde, loin s'en faut, ni d'ailleurs ma préférée.
Contrairement à ce que laisse penser le titre, César n'y apparaît qu'en creux. La véritable tension se joue entre Brutus et Marc Antoine, qui s'affrontent autour de la dépouille de César.
Bien sûr, le point d'équilibre de la structure est le moment du meurtre, vers le milieu du texte. Toute la partie qui le précède n'est que la mise en place d'une sombre ambiance de conspiration, et toute la partie qui le suit n'est que la résolution shakespearienne logique moyennant quelques suicides honorables des vaincus.

Et c'est vraiment la langue qui porte tout, car il ne se passe pas grand chose, les conspirateurs font même figure d'une bande d'amateurs désorganisés, qui recrutent encore le matin même du meurtre, dont le projet n'est qu'un secret de polichinelle, et qui agissent sans réel plan. En fait, c'est remarquable comme Shakespeare arrive à nous dire peu de choses dans la première partie; nous ne savons presque rien des motifs réels, de la situation politique, des alliances, du caractère des personnages.

C'est vraiment une pièce d'ambiance, ou l'inaction des personnages rend d'autant plus tangibles toutes les tensions accumulées sans pour autant leur donner de contour précis. L'assassinat lui-même est traité très sobrement, comme s'il fallait que rien ne vienne diminuer la force de ce qui va suivre, quand tout le drame va se jouer au niveau de l'échange verbal.
Cela semble une approche très moderne, mais c'est peut-être aussi une manière de faire ressortir la "décadence" supposée de l'époque, qui commençait à perdre sa vitalité d'action.

Si Marc Antoine est le véritable héros de cette pièce, c'est bien l'ombre de César qu'on sent planer de bout en bout. C'est un autre tour de force du grand Will, qui justifie finalement le choix du titre. C'est César (soi dit en passant auteur d'une intéressante auto-fiction avant l'heure intitulée "La guerre des Gaules"), plus que Marc Antoine, le géant qui traversera les siècles et qui marquera l'imaginaire de tout le monde occidental pour longtemps encore. Et j'aime croire que Shakespeare n'y est pas pour rien.

Quant au personnage de Brutus, j'oserais dire que ce qui le sauve à nos yeux, c'est son échec, et la manière dont il l'assume. On dirait que Brutus, tout comme César, se sont laissés plus ou moins consciemment entraîner par leur destin dans une voie qui allait immanquablement les perdre.

Tout cela fait de "Jules César" un texte qui marque à travers les époques, malgré son apparente confusion.

Quand Saul Williams, sur son album éponyme, prend le voix de Marc Antoine pour déclamer son morceau "Act III Scene 2", il ne fait pas autre chose que nous dire qu'avec des mots, on peut s'élever contre tous les Brutus de la terre, que les mots, c'est la seule arme à laquelle ils finiront par succomber, parce que les mots sont puissants, patients, déterminés, et éternels.

"I didn't vote for this state of affairs. My emotional state's got me prostrate, fearing my fears. In all reality I'm under prepared. 'Cause I'm ready for war but not sure if I'm ready to care. And that's why I'm under prepared. 'Cause I'm ready to fight, but most fights have me fighting back tears. 'Cause the truth is really I'm scared. Not scared of the truth, but just scared of the length you'll go to fight it. I tried to hold my tongue, son. I tried to bite it. I'm not trying to start a riot or incite it. 'Cause Brutus is an honorable man. It's just coincidence that oil men would wage war on an oil rich land. And this one goes out to my man, taking cover in the trenches with a gun in his hand, then gets home and no one flinches when he can't feed his fam. But Brutus is an honorable man."

12 mars 2008

Tourner la page

Aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours dessiné.
J'ai vécu une enfance solitaire, et le dessin, plus encore que la lecture, m'a apporté des heures d'évasion et d'oubli de ma morne vie.
Encore aujourd'hui, bien que je sois marié, cette activité, qui au fil des ans m'est devenue une habitude solidement ancrée, peut-être même un besoin vital, m'apporte une certaine sérénité, et il m'arrive souvent de m'enfermer des heures durant dans mon cabinet de travail avec pour seule compagnie mes plumes, mes flacons d'encre et mes crayons.

Du moins, cela m'arrivait encore il n'y a pas si longtemps. Mais écoutez plutôt.

Je crois que la pratique assidue de cet art a développé chez moi certaines facultés qui sommeillent probablement en chacun d'entre nous. Je pense posséder un don peu commun de l'observation. J'ai l'impression de voir des choses que d'autres ne voient pas, des lignes de force, des textures, des profondeurs, des relations et des tensions insoupçonnées entre les objets.
Je trouve mon inspiration et mes sujets dans cette manière particulière de regarder, et je n'éprouve donc pas le besoin d'exercer mon art en dehors de mon cabinet de travail.

Pour vous donner l'exemple le plus frappant, le sol de cette pièce est recouvert d'un carrelage marbré. Eh bien, j'ai trouvé dans ses marbrures et ses dégradés de couleurs plusieurs sujets qui se sont retrouvés projetés en encre de chine sur le papier. J'ai par exemple une scène de chasse dont je suis assez fier, qui m'a été inspirée par le troisième carrelage à gauche de la porte.

Mais parmi ces différents motifs, il en est un que je n'ai jamais réussi à capter correctement.
Il s'agit de l'esquisse d'un cheval cabré, qui apparait très clairement sur le carrelage juste devant la fenêtre.
Ce cheval, avec la beauté que seuls la nature ou le hasard peuvent approcher, dégage une exceptionnelle impression de vie, de mouvement, de force alliée à la délicatesse. On a l'impression que son geste traduit à la fois de l'effroi face à un danger, et la volonté inébranlable de faire face et de combattre. Les traits sont à la fois légers et puissants, précis et suggérés.

Au fil du temps, j'avais acquis la conviction que ce dessin fantôme représentait un idéal, et que le jour où je parviendrais à le transposer sur papier tout en rendant fidèlement mes impressions, j'aurais enfin atteint la plénitude de mon art.

Or, il se passa un phénomène bien étrange. Un jour, je fouinais dans la boutique d'un bouquiniste de la ville proche, à la recherche d'ouvrages d'art. Je feuilletais au hasard un livre contenant des gravures d'un artiste italien inconnu de moi, mais à la technique intéressante.
C'est alors que je suis tombé en arrêt. Dans ce livre se trouvait l'exacte reproduction de mon cheval cabré. J'avais passé tellement d'heures à le regarder et à essayer de le reproduire que je ne pouvais avoir le moindre doute. C'était bien lui, et représenté avec le sentiment exact que je cherchais en vain à capter depuis si longtemps.

J'avais l'impression confuse qu'un des secrets de cette discipline se dévoilait enfin à moi de la plus curieuse des manières. Inutile de dire que j'ai acheté l'ouvrage, malgré son prix exagéré, et me suis hâté de rentrer. J'étais impatient de placer le dessin à côté de son modèle, peut-être dans l'espoir inavoué de déjouer une ressemblance qui paraissait par trop extraordinaire.

Sitôt passé la porte, je me précipite dans mon étude, mais à ma stupéfaction, il m'est désormais impossible de discerner le cheval dans le carrelage près de la fenêtre.
Complètement déstabilisé, je pense néanmoins à appeler mon épouse pour essayer de tirer ce mystère au clair.

- Ecoute, chérie, tu vas trouver ma question étrange, mais veux-tu me dire si on a remplacé un carrelage de cette pièce durant mon absence?

- Un carrelage? Mais bien sûr que non. Pourquoi voudrais-tu que je fasse remplacer un carrelage? D'autant plus que je n'entre presque jamais dans cette pièce.

- Alors, aurais-tu par hasard une idée pour expliquer la disparition du cheval qui était représenté précisément sur ce carrelage-ci?

- Mais quel cheval, chéri? C'est un carrelage marbré, il n'y a jamais eu de dessin dessus.

- Mais si! Enfin, pas exactement un dessin, plutôt un assemblage de lignes en filigranes qui... euh... Attends! Ne bouge pas, je vais te montrer, je parie que tu vas reconnaitre ce cheval...

A ce moment, je me saisis du livre, le feuillète d'abord rageusement, puis plus méthodiquement.
Mais dans le livre aussi, impossible de trouver le moindre cheval.

J'ai prié mon épouse de m'excuser en disant que j'avais sans doute rêvé. Que pouvais-je faire d'autre? Mais au fond de moi, je savais que tout cela était vrai. Que le cheval avait existé, existait peut-être encore dans une autre réalité.

Depuis ce jour, j'ai perdu toute inspiration, je n'arrive plus à réaliser un dessin qui me satisfasse.
Et j'ai peu à peu complètement abandonné cet art.

Je, François Villon (Jean Teulé)

Voici un livre intelligent, drôle, attachant et effrayant.
Un peu le genre de bouquin dont d'autres auteurs, pour peu qu'ils soient d'un tempérament jaloux, pourraient se dire "Bon sang, pourquoi n'ai-je pas eu cette idée? J'aurais voulu écrire ce livre moi-même!"

Et c'est vrai que François Villon ou son fantôme est là, partout, dans l'air qui nous entoure.
Il se trouve enfoui dans un lobe de cervelle de tous ceux qui ont été élevés dans la langue française. Il suffisait de prendre les pinces ou la vrille adéquate et de creuser au bon endroit du crâne.

Autrement dit, Villon, il est dans notre inconscient collectif, il est aux fondements de notre culture commune. J'ai ouï quelques zozos se rendre ridicules avec des discours sur l'identité nationale, ils feraient bien mieux de prendre la parole pour nous réciter une balade de Villon.

On serait un peu moins fiers toutefois, si on se rendait compte à quel point le berceau de notre culture baigne dans le sang, la merde et la violence.

"Donnez-moi votre boue et j'en ferai de l'or", clame Baudelaire, et c'est très exactement ce qu'a mis en pratique bien plus tôt François Villon.
La filiation est si évidente que j'ai envie de demander à Jean Teulé s'il ne compte pas compléter sa série poétique par un hommage à Baudelaire.

Et de la boue, il y en a dans cette époque étrange aux valeurs bizarres.
Les châtiments y sont disproportionnés, et aussi lents et savoureux que la justice est expéditive.
La mort et la cruauté sont d'une banalité effarante, au point qu'un personnage puisse se distraire et plaisanter du supplice de son propre frère.

Ce livre nous rappelle aussi, s'il en était besoin, que si la poésie peut être magnifique, le poète peut être méprisable.
Mais en même temps, quand on commence sa vie en voyant pendre son père et enterrer sa mère vivante, comment ne pas placer sa vie sous le signe de la cruauté et de la mort?

Et surtout, il faut bousculer les mythes sous peine qu'ils se transforment en icônes. Ils ont la force d'être bousculés.

On a l'impression que Jean Teulé à tissé l'histoire de Villon autour de ses poèmes, en les reliant par un fil conducteur. Ça c'est remarquable. Comme Villon parle de lui dans ses poèmes, Teulé utilise la première source d'information disponible. Du moins, c'est l'impression qu'il donne.
Cela rend la poésie de Villon extrêmement vivante.

Aussi, j'ai adoré l'humour qui vient contre-balancer la cruauté. L'humour de Villon et celui de Teulé. C'est incroyable par exemple, cette histoire du porc nourri exclusivement d'aveugles! Faut-il avoir l'esprit tordu pour imaginer ça! Et pour en rire comme je l'ai fait, alors!

Et puis, un poète qui retourne dans le néant une fois son oeuvre accomplie, comme Rimbaud ou Villon, n'est-ce pas le genre de fin mystérieuse qui convient à une légende?

Justement, "Ils ont fait de moi une légende", se plaint Villon. Eh bien maintenant, cher François, tu tiens un coupable de plus, et il s'appelle Jean Teulé!

11 mars 2008

La pauvre petite balle jaune et le grand méchant blog


Toute ressemblance avec des personnes ou de évènements existants ou ayant existé serait une ressemblance avec des personnes ou des évènements existants ou ayant existé.



Le lob était manifestement raté.
La trajectoire était à la fois trop haute et trop courte. De quoi me donner tout le temps de me placer sous la balle et d'écraser un smash bien puissant entre les joueurs de la paire adverse (prière de lire les mots de cette phrase dans le bon ordre).
Même à mon humble niveau, un lob raté, ça ne doit pas pardonner.

Je ne sais pas ce que j'ai fabriqué. Ou plutôt si: mon partenaire et moi, nous avions un peu (moi) beaucoup (lui) arrosé le déjeuner entre les simples et le double.
Je me suis déplacé avec la vivacité d'un éléphant pourchassé par une guêpe, j'étais en déséquilibre, trop à droite de la balle, j'ai trop attendu pour préparer mon coup et frappé trop tard.
Ce que je ne m'explique pas, c'est comment, en frappant la balle au dessus de ma tête, j'ai réussi à l'envoyer exactement sur mes lunettes et les projeter à cinq mètres, complètement tordues.

En tout cas, je suppose que ça devait être très amusant à voir.
Les adversaires ont ri. Mais c'est normal, ce sont les adversaires, ils sont bêtes et méchants par définition.
Ce que je n'ai pas supporté, c'est que mon partenaire soit pris d'un fou rire à en avoir les larmes aux yeux.
Je n'ai pas ri.
En temps normal, j'aurais sans doute poussé un énorme juron (voire plusieurs), puis j'aurais saisi le comique de la situation, et j'aurais rigolé aussi. Je crois.
Bon, il est vrai que c'était une paire de lunettes neuves (et chères) que je portais depuis à peine une semaine.

Mais il ne s'agit pas de ça, je crois, ou pas uniquement. C'est comme si un énorme sentiment de lassitude m'avait frappé en même temps que la balle.
Je n'ai pas pipé un mot. J'avais le visage figé et les mâchoires serrées, pendant que je tentais de redresser la monture de mes lunettes, que le fou rire de mon partenaire (qui était aussi un de mes meilleurs amis) redoublait, et que ma lassitude se transformait doucement en rage.
Je me suis approché de lui, et mon poing est parti tout seul. Ça a eu au moins l'effet de le réduire au silence sur le champ. D'ailleurs, même les adversaires ont ravalé leur bête sourire ironique.
J'ai ramassé ma raquette, et je l'ai cassée en deux sur le sol. Puis je me suis dirigé lentement vers le banc, j'ai sorti deux autres raquettes qui se trouvaient dans mon sac, et je les ai également cassées. Puis j'ai enfoncé mon sac de sport et ce qu'il contenait dans une poubelle, et je suis parti tranquillement les mains vides, sans avoir proféré le moindre mot.

Je n'ai pas remis les pieds sur un terrain de tennis pendant huit ans.
D'accord, j'avais écopé de six mois de suspension, mais même sans ça, j'étais profondément dégoûté de ce sport (et un peu de moi-même aussi).

J'ai compris plus tard ce qui s'était passé. Au moment où j'ai reçu cette balle en plein visage, je me suis d'un coup rendu compte de la raison pour laquelle je jouais au tennis depuis toutes ces années.
Je jouais parce qu'on m'avait mis dans la tête que c'était le plus beau sport du monde (alors qu'en fait, le plus beau sport du monde, c'est le curling). Mais surtout, je jouais pour gagner. Pour être bon. Et j'étais désespérément mauvais.
J'ai réalisé qu'au fond, j'en avais rien à foutre de gagner un match de tennis. Rien ne m'était plus indifférent que ça.
Mais j'avais vu pendant des années tous les joueurs autour de moi essayer de gagner et de s'améliorer. Et je les imitais, mais sans grande conviction, parce que je croyais que c'était la chose naturelle à faire, et la seule raison d'être du tennis.

Et là, paf, j'ai vu qu'être bon en tennis n'a absolument aucune d'importance dans la vie. Gagner un match non plus. Bref, le tennis n'avait aucun sens, et j'en étais dégoûté; dégoûté d'avoir passé autant d'heures à poursuivre un objectif aussi futile.

Puis un jour, en vacances avec des amis, j'ai accepté de remonter sur un court. Une fois. Pour rigoler.
Il faisait beau, et j'en avais envie, pour la première fois depuis huit ans. Mais j'étais persuadé que j'avais oublié tous mes coups et que j'allais frapper à côté de la balle. Mais je m'en fichais.
Et en fait, je crois que j'ai joué la meilleure partie de ma vie.
Maintenant, je pratique de nouveau le tennis régulièrement, et j'aime ça, mais ne me demandez pas de jouer un tournoi, ça ne m'intéresse plus.

Vous voyez, quand je croyais que la performance était tout, je trouvais ça humiliant d'être mauvais en tennis. De quel droit ose-t'on se montrer sur un terrain quand on n'est pas Henin ou Federer (ou du moins si on n'ambitionne pas de l'être)? Je voyais les choses comme ça.

A cette époque (qui n'est pas tellement lointaine), je n'aurais jamais imaginé non plus avoir le droit de publier une critique ou un texte quelconque sur un blog.
Quand on n'est pas Roth ou Faulkner, c'est indécent d'afficher sa production dans un endroit public.
Bref, seuls les Ecrivains ont le droit d'écrire.

Ça vous semble peut-être complètement ridicule, mais moi, il n'y a pas longtemps que j'ai compris qu'on peut jouer au tennis sans être tennisman, et qu'on peut écrire (raconter des histoires) sans être écrivain. Tu parles d'une révélation!

L'air de rien, ça change la vie de pouvoir jouer au tennis sans avoir peur de perdre, ou de pouvoir écrire une bafouille comme celle que je suis en train de pondre sans qu'elle doive prétendre à littérature.
Dès que j'ai compris cela, je me suis précipité sur Google Pages pour créer "La page nulle de Zaph" a.k.a "Le site du Néant" a.k.a "L'encyclopédie du Rien". Comme si je devais encore m'excuser dès le titre de ne pas avoir grand-chose à dire ou de ne pas le dire très bien.

Maintenant, je crois avoir complètement dépassé ce complexe, même si le titre de ce blog contient encore le mot 'néant', mais simplement parce que je le trouve joli, et comme un clin d'oeil aux visiteurs de l'ancien site (que j'avais quand-même réalisé avec beaucoup de plaisir) qui pourraient passer par ici.

En tennis je trouve plus de plaisir (pas autant que je ne pourrais en trouver grâce au curling, certes, mais quand-même) depuis que je ne me soucie plus du résultat et de ce qu'on pense de mon jeu. Je suis plus cool, et il est bien possible que je joue mieux qu'avant.
Sur ce blog, je ne me soucie plus non plus de faire joli, ou de dire des choses intelligentes, ou de systématiquement me réfugier derrière l'absurde. Je ne sais pas si mes billets sont devenus meilleurs. Peu importe en fait, et peu importe ce qu'on peut en penser, puisque je ne suis pas plus écrivain que champion de tennis. L'important, c'est que j'y prenne du plaisir.

Et voilà que je viens de faire ce qu'on fait d'habitude dans le premier message d'un blog: expliquer le pourquoi et le comment. Se justifier! (Je ne suis pas encore totalement guéri alors, mais j'y travaille).
Donc, tant que j'y suis, autant faire le tour du sujet une fois pour toutes.

Il y a deux catégories de messages: "livres" (pour l'instant, ce sont uniquement des lectures que j'ai appréciées -je crois que ça ne nécessite pas plus d'explications) et "histoires", dont certaines sont rédigées à la première personne. Dans ces dernières, une partie est de toute évidence faite de pures inventions, et d'autres ressemblent à des chroniques.
Et forcément, pour le style "chronique", on m'a déjà posé plusieurs fois la question "est-ce que telle chose t'est vraiment arrivée"?
Je suppose que toute personne ayant jamais écrit une histoire a obligatoirement été soumise à cette question.
Je l'ai toujours trouvée au mieux bizarre et sans intérêt, au pire indiscrète, voire grossière. Mais depuis qu'il m'est arrivé moi aussi à mon modeste niveau d'écrire des petites histoires, cette question me semble complètement dénuée de sens.

Ce qui m'étonne, c'est que même des journalistes professionnels, lorsqu'ils interrogent un écrivain, ne manquent pas de lui demander quelle est la part autobiographique dans ses écrits.
Il y a même plus fort que cela. Je suis récemment tombé dans le Guardian sur un article intitulé : "Memoir of life on mean streets proves a fraud"

"The euphoria didn't last long. Last week Margaret B Jones's memoir of growing up as a mixed-race foster child on the mean streets of south-central Los Angeles was heralded as an inspiration and showered with flattering media attention.
...
On Tuesday the book was revealed to have been largely made up, and its author unveiled as Margaret Seltzer, a white, well-educated woman from the comfortable Sherman Oaks suburb of LA.
...
'Love and Consequences' was exposed as a fake by the New York Times, the media outlet which had embraced the book probably more than any other.
...
Love and Consequences is the latest in a string of fabricated memoirs to trouble the industry. Last week Misha: A Mémoire of the Holocaust Years, by Misha Defonseca, a personal tale of escaping the Nazis, was revealed to have been a fantasy.
In 2006 the best-selling A Million Little Pieces by James Frey about his abusive treatment in a rehabilitation centre was exposed as containing falsehoods.
...
Seltzer told the New York Times that the idea of the book had come to her after she attended creative-writing classes, where she began writing the stories of friends who had experience with LA gangs. She later decided to weave the stories together and present them under a pseudonym.
...
Riverhead, an imprint of the US branch of Penguin, has recalled all copies of the book and cancelled Seltzer's book tour. Margaret B Jones remains on the publisher's website though all details of the book have been erased."

Est-ce que vous avez noté toute l'absurdité de la phrase "the book was revealed to have been largely made up"! On a donc découvert que ce livre avait été en grande partie inventé! Voilà qu'on se scandalise qu'un livre puisse être le fruit d'un processus de création, comme si c'était la pire des perversions.
Cette femme a été touchée par une histoire, a voulu en faire un livre écrit à la première personne et se voit trainée dans la boue comme une criminelle. Un livre sur lequel tout le monde s'extasiait la semaine précédente se voit imposer des mesures de censure dignes d'un régime totalitaire.

Bon, pour être honnête, je me dois de préciser que la rédaction du Guardian s'est sans doute sentie un peu bête après la publication de cet article, puisque pas plus tard que le lendemain paraissait un nouvel article plein d'humour intitulé: "How to write a misery memoir" et commençant comme ceci:

"Imagine that your parents didn't beat you up, that you were only slightly bullied at school, that you only get pissed from time to time and that you haven't got a fatal illness. How does that make you feel? Inadequate, I should think. Who is going to want to read your life story?"

Ceci dit, il y a deux ou trois choses que j'ai apprises, ou qui m'apparaissent plus clairement grâce à mon parcours dans les forums et blogs littéraires.
Et franchement, je ne me serais jamais imaginé dans la position du donneur de leçons dans un domaine pour lequel je n'ai d'autres compétences qu'un peu de logique et d'esprit critique.

Mais enfin, est-ce que tous ces spécialistes ne voient pas qu'un livre faux, ça n'existe pas? Pas plus qu'un livre vrai!
Ou l'inverse: à partir du moment où on se met à raconter une histoire, elle devient toujours fausse. "Ceci n'est pas une pipe", disait Magritte. De la même manière, une histoire transposée sur le papier n'est pas la réalité.
Et donc, l'important n'est pas ce qui est vrai ni ce qui est faux, l'important c'est l'histoire, l'humanité qu'elle met en scène, et la manière dont elle est écrite.
Un écrivain (et là, je ne parles plus de moi) se sert obligatoirement de ce qu'il a vécu comme un cuisinier se sert des ingrédients, mais l'important n'est pas les ingrédients de base, c'est ce qu'on en fait.

J'irais même plus loin: utiliser le vécu et le transformer pour les besoins de l'écrit, est non seulement un droit, mais presque un devoir.
Tout le monde loue l'imagination des écrivains, mais je pense que souvent, l'imagination ne sert qu'à pallier à la faiblesse de l'observation. Oui, pour un écrivain, l'observation (de soi et des autres) est une qualité bien plus importante que l'imagination.
Sans vouloir choquer les amateurs de ce type de littérature (dont je suis), je crois que c'est la raison pour laquelle la science-fiction et la fantasy produisent autant de daubes. Les auteurs qui racontent ce genre d'histoires, même s'ils écrivent correctement, négligent l'observation au profit de l'imagination.

Mais il ne faudrait pas confondre non plus observation et vérité.
On a bien du vous dire quand vous étiez petits "faut pas croire tout ce qu'on dit à la télé, ou tout ce qu'on lit dans les journaux".
Pourquoi est-ce que ce qui est écrit dans certains livres devrait relever de la Vérité avec un grand 'V'?
Que ce soit un livre religieux, un livre de math, un livre d'Histoire ou d'histoires (à plus forte raison, même si elles se donnent l'allure de témoignages), je crois que ce n'est pas sain d'y chercher une vérité absolue. Finalement, plus que la vérité d'une vision, d'une démonstration ou d'une histoire, n'est-ce pas sa beauté qui importe?

Voilà, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Pas fâché d'avoir fini, parce que j'ai horreur d'écrire ce genre d'article pompeux. C'est la dernière fois.

Ah oui au fait, faut que je vous avoue un truc. Vous savez, j'ai pas vraiment frappé mon partenaire...
Dis donc, heureusement que je ne suis pas écrivain, moi, je peux encore raconter ce que je veux.

10 mars 2008

Le soleil se lève aussi (Ernest Hemingway)

Vous ouvrez un livre, et en haut de la première page, vous lisez ceci:

"Il fut un temps où Robert Cohn était champion de boxe, poids moyen, à l'université de Princetown. N'allez pas croire que je me laisse impressionner par un titre de boxe, mais, pour Cohn, la valeur en était énorme. Il n'aimait pas du tout la boxe. En fait, il la détestait, mais il l'avait apprise péniblement et à fond pour contrebalancer le sentiment d'infériorité et de timidité qu'il ressentait en se voyant traité comme un juif, à Princeton."

Je ne sais pas pour vous, mais moi, avec une entrée en matière aussi réjouissante, je me dis que ça promet pour la suite.
Il y a dans ces quelques phrases un humour, une légèreté, un rythme qui vous entraînent irrésistiblement. Incontestablement la signature d'un grand écrivain.

Mais à peine la première page tournée, vous tombez sur ceci:

"Je me méfie toujours des gens francs et simples, surtout quand leurs histoires tiennent debout, et j'ai toujours soupçonné que Robert Cohn n'avait peut-être jamais été champion de boxe, poids moyen, et que c'était peut-être un cheval qui lui avait marché sur la figure..."

Alors là, plus de doute. Vous êtes face à un un raconteur d'histoire de tout premier ordre.
Et il se pourrait même, à tout bien considérer, qu'Ernest Hemingway fasse partie des quelques meilleurs raconteurs de toute la littérature.
Et c'est ce livre-ci qui a achevé de m'en convaincre. Vous voulez savoir pourquoi?

Parce que "Le soleil se lève aussi" est son premier livre, et qu'il laisse une impression bizarre.
C'est comme si on sentait que ses personnages ont plein de choses à raconter, mais gardent une certaine réserve pudique. L'un d'eux dit d'ailleurs quelque chose comme "J'ai vu énormément de choses. J'ai vécu quatre guerres et participé à deux révolutions", puis laisse dériver le fil de la conversation comme si c'était un détail sans importance.

Alors, qu'est-ce qu'il nous raconte, Ernest, dans son premier roman? Presque rien!
Comme s'il nous disait: "Des histoires, j'en ai à revendre, et je vous les raconterai dans mes prochains livres. Ce coup-ci, je vais juste essayer mon jouet. Un échauffement avant de me lancer dans l'arène".

Et curieusement, c'est ce qui donne à ses personnages une sorte d'épaisseur à peine effleurée, toute en contours. Une sensation qu'il arrivera encore à approcher dans ses meilleurs livres, comme "L'adieu aux armes", mais peut-être jamais plus de façon aussi convaincante qu'ici.

Ça m'a plu énormément, parce que ses histoires de prédilection à base de corridas, de guerre d'Espagne ou de pêche à l'espadon, je dois dire que leur sujet ne m'accroche pas énormément à la base.
Quoi? Qu'ai-je entendu? "Des histoires de saoulographie dans les brasseries de France et de Navarre, on se doute que ça doit plus brancher Zaph".
Franchement, quel coup bas! Ce n'est pas ça du tout!

Il y a dans ce livre énormément de légèreté! Dans le style, comme dans l'histoire, les personnages, et probablement comme dans l'époque.

Une légèreté voulue, obligée. Ce n'est pas que ces personnages blasés n'ont pas connu de drames, certainement pas, mais ce qui compte, c'est d'être en vie, de ne pas voir le reste, de s'étourdir dans une ville rendue irréelle par une ambiance de fête permanente.
Il faut être plus vivant que la vie, ne jamais laisser retomber l'ivresse, sous peine de voir la déprime rappliquer. On a l'impression que les personnages passent une heure au travail pour dix qu'ils passent dans les cabarets (purée, que ça ma plaît, ça!).

"La nuit tombait. La fête continuait. Je commençais à me sentir ivre, mais je n'en étais pas plus heureux pour ça.

- Comment te sens-tu?
- Pas mieux.
- Prends-en une autre.
- Ça ne servira à rien.
- Essaie. On ne sait jamais. C'est peut-être celle-là qui fera de l'effet. Eh! garçon, une autre absinthe pour ce señor."

On pourrait penser -certains le disent, que ce livre est déjà un hommage à Paris (préfigurant "Paris est une fête"). Mais je ne crois pas, ou alors, à un Paris rêvé, irréel, artificiel, regardé au travers des bulles de champagne pour en estomper toutes les arêtes.

Et puis, c'est ici que je dois avouer mon embarras, parce que voyez-vous, il m'arrive de commencer à rédiger un commentaire alors que je n'en suis qu'à la moitié du livre.
J'admets que j'aurais du le sentir venir quand Jake s'est mis à parler d'aller à Pampelune, en Espagne, mais je n'ai rien voulu voir.

Alors, voilà: y a d'la corrida.
Enfin, il faut se rendre à l'évidence: même dans son premier roman, Hemingway était déjà Hemingway. Et dans un roman d'Hemingway, il y a de la corrida. Chacun son truc. Dans un roman de Murakami, il y a une femme disparue, dans un roman de Roth, il y a un vieux professeur lubrique de littérature comparée, et dans un roman d'Hemingway, il y a une corrida.

Mais je ne le prends pas mal. Non, je ne vais pas me lancer dans une analyse vengeresse à deux balles en rapprochant l'impuissance du héros, de la scène où le taureau éventre un brave cheval blanc d'un coup de corne. Non, je ne vais pas ironiser sur la conception qu'a l'auteur de la virilité, même si la nana dont tout le monde est plus ou moins amoureux finit par se faire emballer par le matador.
Non, devant un style comme celui d'Ernest, toute autre considération s'efface.

Ernest, tu es grand!
Mais par pitié, si tu pouvais à l'avenir cesser de nous servir de la corrida à tous les repas... Comment ça "à mon âge, on ne se refait pas"?

6 mars 2008

I crossed the line, once more

Voilà, docteur: chaque fois que Thomas organise un crossover, il faut que je triche et que je réponde à côté. Je ne peux pas m'en empêcher.

***

Et vous, qui lisez ceci, vous avez déjà essayé de consulter un psy?

Parce que bon, quand on a vécu comme moi pendant quinze ans avec une psychologue, on finit par y croire, à la psychothérapie.
C'est comme la publicité pour "Mr Propre". A force de l'entendre tous les jours pendant des années, l'idée finit pas s'insinuer en vous que ce produit nettoie vraiment sans frotter. Et le jour où vous vous trouvez face à une vraie grosse tache, paf, ça y est, vous avez le réflexe Mr Propre, c'est plus fort que vous.

Et puis tous ces bouquins de psychologie qui encombrent les rayons des étagères à la maison alors que la place pourrait être avantageusement occupée par de la littérature, bah j'ai fini par les lire un peu au hasard. Et je vais vous dire: c'est fou comme la psychothérapie fonctionne bien... dans les livres de psychologie.

Tous les trucs un peu honteux ou malsains que votre inconscient a mis des années à enterrer laborieusement, la thérapie les fait ressortir en pleine lumière, propres comme des sous neufs. Et sans frotter, s'il vous plaît!

Sauf que vous n'étiez pas venu pour ça, hein!
Non, vous étiez venu pour résoudre un Problème.
Mais vous ne tarderez pas à comprendre que le psy, lui, n'est pas là pour résoudre vos problèmes, oh ça non! J'ai l'impression qu'il serait plutôt là pour vous aider à voir les problèmes dont vous ne soupçonniez même pas l'existence la veille, faisant sien le célèbre adage "tout homme bien portant est un malade qui s'ignore".

Donc, rétrospectivement, je ne m'étonne plus du fait que quand je me suis plaint de déprime, la psy m'a demandé d'imaginer mon enterrement.
Si son but avait été de me remonter le moral, c'eût été pour le moins étrange. Mais en fait non! Pour remonter le moral, il y a la bière et les copains, de préférence les deux en même temps pour une efficacité maximale. Le psy, lui, a pour but de creuser votre déprime jusqu'à la racine, comme un dentiste recherchant le foyer d'infection. Ça peut être un peu douloureux. Mais c'est normal, qu'ils disent.

Et vous, vous avez déjà essayé d'imaginer votre propre enterrement?

Pour moi, c'était le blanc total. Ou je devrais dire le noir total. Aucune image ne me venait.
Je me rendais bien compte que la question revenait à celle-ci: "qu'aimeriez-vous qu'on dise de vous après votre mort?".
Eh bien, entre nous: je m'en fiche. Je me fiche de ce qu'on dira de moi quand je serai mort. Serais-je donc tellement détaché du jugement des autres? Ou alors, est-ce qu'au contraire le jugement des autres me ferait tellement peur que je préférerais ne rien savoir? (vous voyez, l'air de rien, j'attrape le raisonnement psy, c'est pas si difficile).

Toujours est-il que je n'ai pas répondu à cette question.
Mais par contre, j'y ai repensé plusieurs fois depuis. Et j'ai commencé à m'y intéresser peu à peu.

D'abord, je ne veux pas d'enterrement. Je veux une crémation. Je n'aime pas tellement l'idée de mon beau petit corps se décomposant lentement en pourriture nauséabonde et servant de festin aux asticots. Je veux une purification par le feu.

Et puis, je veux qu'on ne dise rien sur moi pendant la cérémonie. Pas de soi-disant apologie. Ce serait un peu facile, ça; la première (et dernière) fois qu'on parlerait de moi en public, je ne pourrais même plus rectifier les conneries qu'on dirait sur moi! Je ne suis pas d'accord.

Et je ne veux pas non plus qu'on lise un texte religieux, ou (c'est presque pire) un de ces affreux textes vaguement philosophico-ésotérico-bouddhico-new-age de circonstance. J'ai assisté à trop de cérémonies où un proche dévoué, la voix tremblante d'émotion, s'acharnait à gâcher au tout dernier moment la vie par ailleurs raisonnablement honnête d'un innocent défunt, en psalmodiant d'un ton compassé et solennel un insipide galimatias coelhien.
Pauvre défunt, me disais-je, qu'as tu fait pour qu'on te saborde ainsi ton dernier voyage?

Et la musique! Par pitié, épargnez-moi les enregistrements crachotants de musique d'orgue en fond sonore.
Je suis presque sûr qu'il n'y a rien après la mort, mais s'il y a le moindre risque que je puisse entendre encore quelque chose, soyez humains, ne m'infligez pas de musique d'orgue dégoulinante.

Non, je sais ce que je vais faire: je vais choisir moi même le texte qu'on lira et la musique qu'on passera. Je ne sais pas combien de personnes assisteront à mon enterrement, pardon, à ma crémation, mais même s'il n'y en a qu'une ou deux, je tiens à leur témoigner un minimum de respect.

Ça m'a fait penser: je veux qu'on ne dise rien de moi, mais en choisissant texte et musique, je veux, moi, dire quelque chose à ceux qui seront là. Une dernière occasion de faire passer un message, en quelque sorte.
Et je ne veux pas utiliser mes mots à moi, mais les mots et les notes d'artistes que j'admire plus que tout.

Choisir un texte et un morceau de musique: les derniers. Voilà qui réactualise la fameuse question de l'île déserte (vous savez: "si vous deviez emporter un seul livre sur une île déserte..."). Moi je dis: "si vous deviez choisir un texte et un morceau de musique pour votre enterrement...".
Posez-vous la question!

C'est difficile, hein? Très difficile!
Pour la musique, j'ai d'abord pensé à Prometeo de Luigi Nono. Mais je me suis dit que s'il y avait des enfants dans l'assemblée, ils pourraient prendre peur et se mettre à pleurer.

Puis j'ai pensé à Tom Waits. Mais sa voix d'outre-tombe ne serait peut-être pas du meilleur effet vu les circonstances.

Enfin j'ai pensé à J.S. Bach. C'est là qu'on revient toujours, non? La Toccata BWV 914 jouée par Glenn Gould (chez CBS M2K 42269. Et c'est du piano, mille sabords, c'est pas parce que Jean-Seb a commis un toccata pour orgue spécialement conçue pour accompagner les pubs pour des 4x4 que toccata veut dire musique d'orgue. Pour ceux qui n'auraient pas encore bien capté, je répète que je n'aime pas tellement la musique d'orgue. C'est noté?)
Quoi? C'est pas de la musique d'enterrement?... et alors? C'est de la musique à laquelle je voudrais que les gens qui ont fait l'effort de se déplacer prêtent un peu l'oreille.

Et le texte qui s'est imposé, c'est "le voyage" de Baudelaire: une magnifique métaphore de la vie.
Mais attention, hein, je ne veux pas qu'on le lise n'importe comment! Surtout pas comme à l'école primaire, en s'arrêtant deux secondes à la fin de chaque vers. Par exemple, dans les vers suivants:
"Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;"
surtout, ne pas s'arrêter après "s'enivrent"! C'est bien compris?

Oui, cette musique et le voyage, deux oeuvres qui m'ont accompagné presque toute ma vie, qui m'ont forcément un peu façonné, qui ont été tellement présentes qu'elles sont devenues un peu moi, et qui donc, finalement, parlent un peu de moi.
Et elles disent le message le plus important, celui qu'on dit en s'en allant pour toujours: j'ai aimé la vie, et vous qui êtes là, je vous ai aimés aussi.
Ouais, enfin, sauf peut-être Machin, là, qui a l'air de s'emmerder ferme au troisième rang. J'aurais du envoyer des invitations, tiens. La prochaine fois, je serai plus prévoyant.

Ah, moi qui jouais les modestes en ne voulant pas qu'on parle de moi. C'est réussi! Voilà que je me paie le luxe de convoquer Bach et Baudelaire à mon enterrement.

Voilà.

Et vous, vous avez déjà essayé de parler en même temps de littérature et de musique?


Bon, ce que vous allez faire, maintenant, c'est lire "le voyage". Mais lisez bien, hein! Pensez à ce que je vous ai dit.
Attention, je suis là et j'écoute.


Le voyage

I

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là, dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !
Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l'œil ! »
Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
« Amour... gloire... bonheur ! » Enfer ! c'est un écueil !

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;
Son œil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu ?

IV

« Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus beaux paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

— La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? — Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »

V

Et puis, et puis encore ?

VI

« Ô cerveaux enfantins !

Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché :

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
« Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! »

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense !
— Tel est du globe entier l'éternel bulletin. »

VII

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le cœur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin ! »

À l'accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre ! »
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

3 mars 2008

Le coeur est un chasseur solitaire (Carson McCullers)

Pour certains écrivains, et non des moindres, c'est le travail d'une vie d'arriver à dépouiller leur style du superflu, d'arriver à l'essentiel, au lumineux.

Carson McCullers, elle, a commis l'impertinence d'y arriver dès son premier roman, publié à 22 ans, qui plus est.

Son style est d'une telle limpidité et d'une telle simplicité qu'il n'y a aucun obstacle entre le lecteur et l'histoire. On a l'impression de lire un livre en apesanteur, dans un espace sans frottement où rien n'entrave notre approche des personnages, et où on peut donner libre cours à la curiosité et aux émotions qu'ils nous inspirent.

Ce que je veux dire, c'est que quand je lis un livre de Philip Roth (pour citer un autre écrivain génial), je perçois peut-être dans un bon jour trois niveaux de lecture, alors qu'il y en a vraisemblablement cinq ou six. Roth est trop intelligent, et les couches de culture et de réflexions dont sont faits ses écrits sont sans doute passionnantes à explorer, mais sont peut-être là aussi pour protéger son intimité tout en dévoilant celle de ses personnages.
Avec McCullers, j'ai l'impression d'être face à un seul niveau, d'être en prise directe avec l'écriture.

"Ecoutez, dit-il, ce qu'il y a de pire chez vous, c'est que vous n'avez aucune bonté véritable. Je n'ai connu qu'une femme ayant cette vraie bonté dont je parle.
- Vraiment! Je vous ai vu faire des choses dont aucun homme en ce monde ne serait fier. Je vous ai vu...
- Ou peut-être c'est curiosité que je veux dire. Vous ne voyez jamais rien, vous ne remarquez jamais rien d'important. Vous n'observez pas, vous n'essayez pas d'imaginer ce qui peut être. C'est probablement la plus grande différence entre vous et moi, après tout."

Est-ce qu'il serait là, le secret de l'écrivain? Tout partirait de l'amour des gens, de l'amour pour ses personnages?

Parlons-en, des personnages, puisqu'ils sont fascinants, et que d'histoire il n'y a guère.
Le livre paraît centré autour de John Singer, un sourd-muet qui paradoxalement semble attirer les confidences.
Pourquoi? Mais qui donc peut mieux vous écouter qu'un sourd muet, finalement? Celui qui ne parle pas ne va pas vous interrompre et plaquer ses propres projections sur votre discours. Ni colporter des ragots. Celui qui n'entend pas ne va pas vous juger. Le sourd-muet occupe idéalement la position du psy, on peut se confier à lui en toute sécurité. Il vous écoute sans vous entendre.
Aussi, cette qualité d'écoute est un luxe rare quand les barrières sociales vous enferment dans une solitude oppressante.
Mais pourtant, une vraie relation, tout comme le langage, ne peut aller à sens unique. Et c'est ce qui compromet les liens entre tous les personnages de ce livre.

En fait, chacun semble attendre quelque chose (le salut?) des autres, sans parvenir à combler complètement le fossé par un vrai partage.
Biff Brannon éprouve une malsaine attirance pour la petite Mick Kelly. Mick est fascinée par Singer.
Quant à Singer, toutes ses pensées vont secrètement vers son seul amis, un autre sourd-muet, le gros Spiros Antonapoulos, seule personne à qui il puisse à son tour se confier. Mais Antonapoulos, lui, détourne de son ami un regard embrumé de folie.
Chacun reste seul, finalement. C'est seulement à nous, lecteurs, que McCullers fait le cadeau d'avoir aboli un instant les distances.

Alors, chacun se raccroche à ce qu'il peut.
Mick et le Dr Copeland poursuivent une vision, un idéal; Antonapoulos et Jake Blount sont fous (oui, il y a d'autres personnages superbes qui mériteraient que je parle d'eux); Biff et Singer ont perdu quelque chose, l'amour pour l'un, l'amitié pour l'autre.
Chacun a ses rêves. Mais seuls ceux de Mick tiennent encore debout, sans doute à cause de sa jeunesse. Elle seule possède cette pièce secrète dans son esprit, ce refuge où elle s'imagine créant des symphonies, voyageant dans des pays étrangers.

Les personnages n'ont donc pas la vie facile (matériellement non plus, d'ailleurs, l'époque est dure, spécialement dans le Sud), mais persistent à se tenir debout. J'ai toujours admiré, moi, le courage de pouvoir conserver sa dignité en traversant les difficultés de la vie. Il y a un moment ou la dignité est la seule chose qui reste.

C'est ce qui fait la beauté de ces personnages, je crois. Beauté qui parfois, confine à la naïveté, il faut bien le dire. Cette foi profonde en la bonté de la nature humaine, comme on peut encore l'avoir à 22 ans, c'est seulement là que la jeunesse de l'auteur se fait sentir.

Pourtant, sans avoir l'air d'y toucher, McCullers aborde aussi des thèmes sociaux, comme la condition des noirs, ou les ravages du système ultra-libéral, parce que ses personnages vivent dans leur époque et sont pris dans ses engrenages.

Mais l'écriture a sa logique propre. Le roman ne pouvait se terminer autrement que par la perde de l'innocence et l'abandon des illusions. Chacun ne peut que se résigner à la solitude ou renoncer à la vie.
Ce livre est donc -chose plutôt rare, en même temps un roman de jeunesse et un roman d'accès à la maturité.

Mais voilà que je suis en train d'analyser le bouquin, alors qu'il n'y a pas à analyser, finalement.
Il faut juste lire. Et se laisser toucher.

"L'impression de vide qu'il éprouvait lui faisait mal. Il ne voulait regarder ni en avant, ni en arrière. Il promena sur la table ses gros doigts courts. Il y avait plus d'un an qu'il s'était assis à cette table pour le première fois. Et était-il plus loin maintenant qu'alors? Pas plus loin. Rien n'était arrivé. Sauf qu'il s'était fait un ami et l'avait perdu."

1 mars 2008

Mes livres fétiches

Qu'est-ce qu'un livre fétiche? C'est donc un livre qui représente quelque chose de particulier pour moi, un livre qui me parle, un livre qui m'appelle et dans lequel je retourne de temps en temps. Quelqu'un m'a fait penser à cette excellente définition : "les livres qui restent avec nous dans notre tête, qui nous accompagnent, même si on ne les relis plus, on sait qu'ils sont là si on en a besoin, et ça nous aide".

Comme le veut la tradition de cette rubrique (des Chats de Bibliothèques), je vais moi aussi essayer de trouver un subterfuge pour contourner la cruelle règle des cinq ouvrages maximum. Les plus jeunes Chats n'ont pas connu l'époque des "45 tours". Des disques vinyles avec une seule chanson sur chaque face. La face B était en général l'occasion de placer des morceaux un peu plus expérimentaux. J'ai repris cette idée, d'autant que mes fétiches sont assez populaires et plutôt prévisibles pour les Chats qui me connaissent bien.

1. Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité

Ce sera mon premier choix évident. Typiquement un livre fétiche, fait pour m'accompagner longtemps. Il n'a pas de début ni de fin, je peux l'ouvrir au hasard et me replonger instantanément dans cette ambiance si particulière. C'est un livre d'introspection, une chose qu'il m'était si difficile de faire. Introspection qui tourne par moment à l'écoeurement, car Pessoa ose regarder en face cette re-création de lui-même, et pénétrer couche après couche ce qui se révèle finalement être du vide. Mais c'est une introspection qui touche aussi à l'universel.

Dans la même catégorie, je rangerais les oeuvres de Henri Michaux, plus fou, avec un humour plus féroce, peut-être même plus proche de moi, mais je ne sais pas pourquoi, pour l'instant, le "livre de l'intranquillité" exerce une attraction plus forte sur moi.

Il y avait aussi Charles Baudelaire qui fut mon grand écrivain fétiche pendant longtemps, et que j'apprécie encore beaucoup. J'ai expliqué un jour dans un "Weekly Chat" pourquoi "Les petits poèmes en prose" fut un livre très spécial pour moi. Mais c'est une autre histoire, et il fallait bien choisir, alors, aujourd'hui, c'est Pessoa.

b-side: Alfred Tennyson, Idylls of the King

Bon, c'est curieux, parce qu'en poésie, en général, j'apprécie beaucoup la concision et très moyennement la poésie narrative. Or ce livre, c'est apparemment tout le contraire de ce que j'aime: il est long et raconte des histoires, en plus des histoires un peu cul-cul de chevalerie. Alors, comment expliquer que je l'aie lu trois fois avec énormément de plaisir? Bah, justement, si quelqu'un pouvait m'apporter une explication convaincante, ça m'arrangerait.

2. Douglas Adams : The hitchhiker's guide to the galaxy

Bon, je me suis aperçu que je n'allais mettre que des livres plus ou moins déprimants dans cette liste. Alors pour changer (si toutefois la perspective de la destruction de la Terre et l'humour british ne vous chagrinent pas outre mesure), voici une trilogie en cinq parties que j'ai relue plusieurs fois et qui m'a fait rire à chaque coup. Terry Pratchett était bien sûr un concurrent de taille dans cette catégorie, mais il me semble qui si l'on prend comme critères le nombre de conneries par page, Adams possède un légère avance.

b-side: Roddy Doyle, Paddy Clarke Ha Ha Ha

Parce qu'il y a tellement de choses qui se décident dans l'enfance. Parce que Doyle a su voir cette histoire avec les yeux d'un enfant. Parce qu'il a bien compris que pour les enfants aussi, la vie peut être une lutte, mais que simplement, les enfants se battent avec d'autres armes que les adultes. Le tout raconté avec une bonne dose d'humour irlandais.

3. Kurt Vonnegut : Le berceau du chat

Sérieusement! Pouvais-je omettre mon copain Kurt dans une telle liste? S'il utilise l'absurde comme Adams, c'est plus à des fins de satire. Là où Adams est avant tout un clown, Vonnegut est un vrai écrivain avec un style propre, une histoire douloureuse, et des idées provocantes.
Bon, comme j'ai parlé au moins un million de fois de "Abattoir 5" et que vous savez tous maintenant que c'est un de mes livres préférés de la galaxie, je vais jouer l'effet de surprise et choisir un autre titre excellent de cet auteur génial.

b-side : Maurice Maeterlinck, La vie des fourmis

Ce livre peut être vu comme un abrégé de myrmécologie (science de l'étude des fourmis), auquel cas, il est loufoque et monstrueusement inutile. Ou il peut être vu comme une allégorie cynique de la société des hommes, auquel cas il est prétentieux et vide.
Ou il peut être vu comme un regard ironique au second degré sur la vanité de l'écriture.

Ce qu'il est en réalité? Probablement les trois. C'est pourquoi c'est un de mes fétiches. En tout cas, c'est bien écrit.

4. Haruki Murakami : Chroniques de l'oiseau à ressort

Alors, Murakami, c'est magique, merveilleux! J'ouvre un de ses livres et je suis ailleurs. Et pourtant, très doucement, sans en avoir l'air, ces livres me parlent de moi (et je suis sûr que l'infinie variété des fans du Murakami peut dire la même chose). Il a un style limpide, poétique, parfois elliptique, ses histoires sont légères et profondes, quotidiennes et fantastiques, ses personnages sont à la fois fantômatiques et tellement humains. J'ai aimé tous les livres que j'ai lu de lui. Je cite celui-là parce que c'est mon premier Murakami, et sans doute celui qui l'a rendu célèbre.

b-side: Andrew Eames, Four scottish journeys

Fut un temps, ou entre Tolkien et Walter Scott, je me suis biberonné aux légendes celtiques et aux landes brumeuses et romantiques à souhait. Jusqu'à me payer un trip en Ecosse en plein mois de Novembre, période probablement idéale pour la chasse à la grouse, mais pas pour le camping. Cette période a toutefois le mérite de trouver les écossais particulièrement ouverts et accueillants, tout surpris qu'ils sont de voir un touriste même pas chasseur (donc probablement fou) en cette saison.

Ce que j'ai trouvé? Pas les highlanders en kilt, princesses prisonnières, et autres farfadets auxquels je m'attendais plus ou moins, mais des gens simples et amicaux, avec des racines profondes, certes, mais surtout préoccupés du présent et du futur.

C'est un peu la démarche de Eames, parti à la recherche de ses racines écossaises armé de curiosité et d'une bonne paire de chaussures de marche. Aventures cocasses bien racontées, réflexions intelligentes et portraits colorés garantis.

5. William Shakespeare : Hamlet

Ceux qui me connaissent bien savaient que ma liste ne pouvait pas ne pas contenir le "Désert des Tartares" de Dino Buzzati. Et je les ai bien eus. Car en réfléchissant bien à ma liste, j'ai trouvé un étrange parallèle entre le Prince Hamlet et le Lieutenant Giovanni Drogo. Une même indécision, une même impuissance face au destin. On ne sort pas si facilement du fort Bastiani ou du château d'Elsinore. Mais si on compte les points, j'ai lu bien plus de fois "Hamlet" que "le désert", alors voilà.

b-side: Gao Xingjian, la Montagne de l'âme

Réflexions sur le sens d'une vie, sur les évènements historiques qu'elle traverse, sur la liberté et le destin. Des anecdotes insignifiantes jetées pèle-mêle, qui se répondent, s'éclairent, et prennent petit à petit du sens. Ce livre est une montagne, et il a une âme.