Le pont - 2


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Le lendemain, comme par hasard, pour la première fois depuis que j'étais à son service, Marek m'envoyait faire une course à Hajek.
J'en ai évidemment profité pour observer le pont en détail, et j'ai vu des choses qui ne m'étaient jamais apparues.

Bien sûr, j'avais déjà observé qu'il s'agissait d'un pont de pierre, qui traversait la Moldau en trois longues arches majestueuses. Des arches, justement, qui pour un pont de pierre relativement ancien, me paraissaient extraordinairement longues.
Ensuite, les courbes du pont étaient des hyperboles absolument parfaites ; même en plaçant ma joue contre le parapet et en observant la ligne du pont par un regard rasant, je ne pouvais y découvrir aucune imperfection, aspérité ou brisure d'aucune sorte.
Mais le plus remarquable se trouvait dans les pierres elles-mêmes. Il y avait différentes nuances de couleurs dans les blocs, variant du gris au brun-rouge en passant par le bleu-mauve ; mais chaque bloc était d'une nuance unique et uniforme. Les blocs étaient agencés de telle manière que deux blocs de la même nuance ne se touchaient jamais. Quand on regardait le pont de loin, cette distribution de petites touches de couleur lui donnait un caractère uniforme, mais d'une nuance impossible à définir, et qui d'ailleurs, variait en fonction de l'angle d'observation, du temps qu'il faisait et de l'heure de la journée. Bref, le pont dans son ensemble n'apparaissait jamais deux fois de la même couleur, ce qui aurait sans doute fait les délices d'un peintre.
Et surtout, ce qui était proprement incroyable, c'est que ces blocs, qui étaient de tailles et de formes différentes, étaient imbriqués de manière parfaite, sans qu'il soit fait usage de ciment ou d'un quelconque mortier, si bien que les joins étaient d'une régularité totale, et d'une finesse telle qu'il fallait une grande attention et une vue excellente pour les apercevoir à l'œil nu.

Au magasin, Marek attendait mon retour avec une impatience que je devinais malgré son flegme habituel. Il devait se douter à mon air de ce que j'avais vu.

- Alors ?

- Alors ? C'est fantastique ! Incroyable ! Je ne sais pas quel âge a ce pont, mais je ne connais aucune technique, même actuelle, qui permette d'arriver à un tel résultat. C'est comme si chaque pierre avait été taillée avec le soin qu'on mettrait à tailler un diamant. C'est comme si chaque pierre avait été conçue pour épouser parfaitement ses voisines directes, comme si une intelligence extraordinaire avait conçu cette oeuvre en embrassant d'un même regard la perfection d'ensemble et la minutie de chaque détail individuel. C'est... inhumain !

- Voilà pourquoi je n'ai pas voulu vous répondre hier. Je voulais que vous voyiez par vous-même.

- Mais enfin, Marek, est-ce qu'il y a une explication ? Il doit y en avoir une, il le faut !

- Oh... il y en a plusieurs ; mais toutes de même nature.

- De même nature ! Vous voulez dire "surnaturelles", c'est ça ? Allons, Marek, ne me dite pas que vous croyez en ces choses !

- Ah, s'il y a bien une chose que m'ont apprises mes lectures, c'est de ne croire en rien.
Je pense que par définition, il n'y a rien de "surnaturel" dans la nature ; il y a simplement des phénomènes que nous ne comprenons pas. Quand à prétendre connaître l'explication, je n'aurai pas cette prétention ; je ne connais que mon ignorance.
J'avoue avoir longtemps cherché à percer ce mystère, mais j'ai renoncé. Je ne sais quelle est l'explication la plus proche de la vérité, mais je peux peut-être vous donner la plus belle.

Alors, Marek m'a tendu un petit livre.
C'était un mince volume passablement mal imprimé et mal relié ; il était rédigé en allemand ancien, mais je commençais à avoir de bonne notions de cette langue, grâce à l'étude des nombreux volumes anciens qui abondaient dans le magasin, et dont beaucoup étaient rédigés en allemand.

Ce soir-à, je me suit enfermé dans ma chambrette, et j'ai passé la nuit à déchiffrer le livre.
Voici ce qu'il racontait :

Autrefois, deux villes se faisaient face, de part et d'autre de la Moldau. Il y avait la prospère et fière Kùpa à l'Ouest, et la sombre et austère, mais non moins fière Hajek, à l'Est.
On disait que Kùpa devait en grande partie sa puissance à l'alchimiste Askarov, qui était au service du prince de Kùpa, car au départ, les deux cités jouissaient d'une situation également avantageuse au bord du grand fleuve.
Le prince rétribuait Askarov à prix d'or, mais il y trouvait son avantage, car la science de l'alchimiste profitait à toute la ville, et donc à son monarque ; les métaux travaillés à Kùpa, par exemple, étaient recherchés dans tout le pays pour leur finesse, leur pureté, et leur résistance.

Askarov aurait légitimement pu penser que tout lui était du à Kùpa et que la bienveillance du prince était sans limite, et pourtant, un jour, il outrepassa ses prérogatives.
Le prince avait en effet une fille d'une beauté remarquable, et Askarov se prit d'une passion pour elle. Plein de confiance en son influence et dans le respect mêlé de crainte qu'il imposait à tous, il déclara au prince que dorénavant, il refuserait toutes les récompenses sauf une : sa propre fille !
Entendant cela, le prince entra dans une colère noire et eut des mots très durs pour l'alchimiste, qu'il traita de serviteur indigne. Il lui enjoignit de rester à sa place et de ne plus jamais aborder ce sujet s'il tenait à son "l'amitié", et tout simplement, s'il tenait à rester en vie.
En apparence, Askarov se conforma à ce dictat, et n'aborda plus jamais la question. Toutefois, à partir de ce jour, s'il continua à servir le prince, et si même il sembla le servir plus diligemment que jamais, il refusa toute récompense.

Cependant, les relations entre les deux villes étaient toujours tendues, et Hajek ne faisait rien pour faciliter l'importation des minerais en provenance des mines de l'est, qui devait traverser la rivière par bac moyennant des taxes élevées, pour être transformés dans les ateliers de Kùpa.
Alors, Askarov proposa au prince de construire un pont sur la Moldau. Cela favoriserait le commerce et le passage des minerais. D'après lui, il n'y avait rien à craindre des gens de Hajek, ils étaient faibles, l'armée de Kùpa était bien plus puissante ; de plus, un pont bien construit serait très facile à défendre contre toute tentative d'incursion.
Et Askarov proposa au prince le marché suivant : il construirait le pont lui-même, et il n'en couterait rien au prince, mais celui ci devrait relever à tout jamais l'alchimiste de ses obligations, et ne plus rien exiger de lui.

Le prince ne put résister à une telle offre, et le pont fut construit avec une rapidité inouïe. Askarov fit venir ouvriers et matériaux de contrées lointaines, et il éloignait lui-même ceux qui se montraient trop curieux.
Dès que la dernière pierre fut posée, Askarov traversa le pont et on ne le revit plus jamais à Kùpa. Certains disent qu'il offrit ses services au prince de Hajek, mais rien n'est moins sûr.

Ce qui est sûr, par contre, c'est qu'aucun convoi de minerais ne passa jamais le pont. Ils furent tous victimes d'accidents mystérieux sur les routes tortueuses qui menaient aux lointaines mines de l'Est. Bien sûr, le prince de Kùpa soupçonnait que Hajek se cachait derrière ces infortunes, mais comme il craignait qu'Askarov soit maintenant au service de Hajek, il n'osa jamais envoyer son armée de l'autre côté du pont.
Tant est que le pont fut très peu utilisé. Le passage était extrêmement surveillé des deux côtés, et les échanges entre les deux villes étaient aussi peu développés qu'avant. En fait, la seule utilité qu'on lui avait trouvé, était d'exécuter les condamnés à mort en les jetant pieds et poings liés dans les eaux sombres de la Moldau depuis le milieu du pont.

Cependant, après la construction du pont, quelque chose changea.
Les affaires de Kùpa déclinèrent imperceptiblement, tandis que celles de Hajek s'amélioraient. Kùpa connut plusieurs inondations, tandis que Hajek, qui était légèrement surélevée, était épargnée. Durant l'inondation la plus grave, on raconte que les habitants de Hajek se massaient sur la rive pour se réjouir du malheur de Kùpa, mais qu'ils ne proposèrent pas une seule fois de leur venir en aide, tant leur rancune était tenace.
Et même d'une manière plus subtile, le caractère des deux cités changea. Les habitants de Kùpa, naguère si joviaux entreprenants, sombrèrent peu à peu dans la mélancolie, tandis que ceux de Hajek se découvraient une nouvelle énergie.

C'était comme si peu à peu, la vie elle-même s'écoulait de Kùpa vers Hajek.
On dit qu'en traversant le pont, Askarov aurait prononcé une incantation, et aurait maudit pour douze générations le prince de Kùpa et tous les habitants de la ville.


Telle était donc l'histoire du pont d'Askarov (car c'était le nom qu'on lui donnait à Kùpa), du moins, telle que contée dans le livre.
Pour moi, c'était une jolie légende et rien de plus, du genre de celles que les peuples inventent pour donner un semblant d'explication à leur malheur, et s'y résigner plus facilement. Ma curiosité était en partie satisfaite, et je n'ai plus abordé le sujet avec Marek... jusqu'au jour où il m'emmena pour une visite très étrange.

Aussi bien Hajek que Kùpa possédaient leur "château", qui était plutôt une ancienne propriété, plus haute et plus luxueuse que les autres habitations de la ville, et qui était entourée d'un parc et de dépendances. Les deux châteaux se faisaient à peu près face, de part et d'autre du fleuve. Le château de Hajek était occupé par le maire de la ville ; quant à celui de Kùpa, j'ignorais qui y habitait, mais je n'allais pas tarder à l'apprendre, parce que Marek m'y conduisait.

Il était rare que Marek fasse des visites ; la plupart du temps, c'était plutôt ses connaissances qui passaient prendre une tasse de café dans la boutique. Mais à voir avec quelle cérémonie il s'était habillé ce jour-là, il devait s'agir d'une visite importante. Je connaissais alors assez les coutumes de Kùpa pour suivre docilement Marek sans poser de questions ; j'en apprendrais plus bien assez tôt.

Comme pour toute personne, lieu ou bâtiment de Kùpa, la première impression qui vous venait en approchant le château était un sentiment d'aversion et d'inquiétude, et je n'avais qu'une envie, c'était de tourner les talons et de rentrer au magasin ; mais je savais aussi que c'était le genre de réaction instinctive auquel il fallait résister si l'on voulait découvrir le vrai visage de Kùpa. Le château était sobre, sans ostentation aucune, et il était mal entretenu, mais il était bien construit, avec des proportions élégantes, et des matériaux d'une grande qualité. Dans le parc, qui avait du être jadis un endroit enchanteur, on discernait encore çà et là, émergeant de la végétation folle, des parties de statues couvertes de vers de gris, qui étaient probablement de véritables oeuvres d'art.
Marek a sonné un seul coup bref à la cloche de l'entrée principale, et nous avons attendu sans bouger un temps incroyablement long que quelqu'un nous ouvre. Marek ne semblait pas s'impatienter, et quand la porte s'est enfin ouverte, j'ai compris pourquoi.
Derrière elle, appuyé sur une canne, se tenait un serviteur en livrée qui paraissait au moins cent ans. Sa peau jaune était creusée de profondes rides, il n'avait plus de dents, un de ses yeux était complètement fermé et l'autre ne laissait voir qu'un minuscule croissant d'œil. Il se déplaçait avec une lenteur extrême, mais bien qu'il était quasiment plié en équerre par l'âge, son port de tête altier donnait l'impression d'un maintien impeccable.
Il a bredouillé quelques syllabes incompréhensibles de sa bouche édentée, et nous a conduits au pied d'un large escalier. A mon grand soulagement, il n'a pas tenté l'escalade, mais s'est effacé pour nous laisser monter seuls.
Marek semblait bien connaitre l'endroit ; il s'est dirigé sans hésiter dans un couloir du premier étage, s'est arrêté devant une double porte, a frappé un bref coup, puis l'a entrebaillée en y passant la tête, pour enfin l'ouvrir complètement en me faisant signe de le suivre.

Nous étions dans une vaste chambre dont le meuble principal était un énorme lit à baldaquins. Les tentures étaient fermées, et il faisait très sombre dans la pièce, qui n'était éclairée que de quelques bougies.
Je n'ai pas directement remarqué qu'il y avait quelqu'un dans li lit, tant la silhouette qui l'occupait, un homme presque aussi âgé que le serviteur, paraissait chétive et menue. Marek a approché une chaise et s'est assis près du lit, pendant que je restais debout derrière lui à distance respectueuse.
Marek a pris les mains du vieil homme dans les siennes, ce qui lui a fait lentement ouvrir les yeux. En reconnaissant Marek, le regard du vieil homme s'est allumé, et il a prononcé son nom :

- Marek

- Wilhelm

C'est tout ce qu'ils ont dit, puis ils sont restés silencieux pendant de longues minutes. Le vieux, manifestement mourant, respirait avec peine, mais ne quittait pas Marek des yeux.
Finalement, il a semblé rassembler ses dernières forces et faire un effort surhumain pour parler.

- Marek... c'est la fin... cela va s'accomplir.... je veux que tu le vois... vas au pont... au pont... adieu... mon ami.

Puis, il a refermé les yeux en continuant à respirer douloureusement. Marek l'a embrassé sur le front, puis s'est levé, et nous sommes sortis comme nous étions entrés. Le serviteur, qui avait été prévenu dieu sait comment de notre départ, avait eu le temps d'atteindre la porte juste pour l'ouvrir devant nous en nous saluant d'un digne signe de tête.

- "Qui est-ce ?", ai-je demandé à Marek, dès que nous avons passé la grille du parc.

- C'est... c'était le dernier descendant des princes de Kùpa, le douzième depuis l'époque d'Askarov.

Nous nous sommes dirigés sans hâte vers le pont. Le pont d'Askarov.
Nous y étions depuis quelques minutes lorsqu'une cloche s'est mise à sonner, d'abord faiblement, puis de plus en plus fort. C'était la cloche du château de Kùpa. D'autres habitants de Kùpa, alertés par le glas, nous ont rejoint sur la rive, un peu en amont du pont pour avoir une meilleure vue.
Soudain, Marek a tendu le bras vers le pont, sans rien dire. En tournant la tête, j'ai eu juste le temps de voir une gerbe d'eau s'élever du fleuve, sous l'arche centrale. Puis une autre, sous l'arche plus proche de nous. J'ai compris que des pierres se détachaient du pont, une par une.
Cela a duré plusieurs minutes, je ne sais au juste combien. Les pierres se détachaient, d'abord avec un intervalle assez long et régulier entre chaque pierre, puis de plus en plus rapidement, jusqu'à ce que la structure de l'incroyable édifice ne soit plus suffisamment soutenue, alors, tout le pont s'est écrasé dans le fleuve avec un grondement effroyable, qui aurait pu passer pour le hurlement d'un dragon.

Quand la poussière et le nuage d'eau sont retombés, j'ai vu que sur l'autre rive, à Hajek, des gens s'étaient aussi rassemblés. Ils nous faisaient de grands signes ; des signes amicaux, inquiets. Et parmi les gens de Kùpa, j'en ai vu répondre par d'autres signes. C'était comme si pour la première fois depuis très longtemps, chaque partie de la ville se rendait compte de l'existence de l'autre.

Le lendemain, le maire de Hajek est venu en personne par bateau, s'inquiéter qu'il n'y ait pas de blessés parmi les habitants de Kùpa, et proposer que Hajek et Kùpa s'unissent pour reconstruire un nouveau pont, un pont qui serait le symbole de l'amitié entre les deux rives. Il a été chaleureusement accueilli par une délagation de notables de Kùpa, et même acclamé par la population.
On aurait dit qu'une ombre s'était levée de Kùpa. Les habitants avaient retrouvé courage et sourire.
Peut-être que la malédiction d'Askarov était enfin levée.

Je suis parti quelques semaines après la chute du pont. J'avais suffisamment économisé pour pouvoir poursuivre mes pérégrinations. Et puis, il me semblait que ce qui m'avait d'abord fasciné dans cette ville, ce sentiment indéfinissable d'étrangeté, avait maintenant disparu. Le changement qui s'était opéré en quelques semaines était stupéfiant : Kùpa revivait, les relations (provisoirement par bateau, mais les projets de nouveau pont étaient en bonne voie) entre les deux rives ne cessaient de s'intensifier. L'optimisme régnait partout. Il me fallait chercher ailleurs. Chercher quoi, je n'en savais trop rien, mais je sentais que je devais partir.

Lorsque j'ai fait mes adieux à Marek, il s'est montré aussi laconique que d'habitude. Mais c'est dans ses yeux que j'ai lu qu'il me comprenait; qu'au fond, nous nous ressemblions, que pour lui aussi, une partie du vrai Kùpa avait été engloutie avec le pont, mais que cela n'avait d'importance que pour ceux qui savaient ; que lui aussi, s'il avait été plus jeune, il serait bien parti pour aller chercher ailleurs cette réalité profonde du monde qui se laisse si rarement contempler, mais que c'était à moi maintenant, de continuer la quête.
Après avoir partagé un dernier déjeuner, nous nous sommes longuement serré la main, puis je suis sorti de la boutique, et j'ai pris la direction de l'Ouest, en marchant d'un pas vif, sans me retourner.


Dire que j'avais oublié cette histoire, c'est quand-même incroyable, non ? Comme si un charme avait opéré... ou comme si tout ça n'était finalement qu'un rêve... Oui, c'est très possible après tout.
Pourtant... pourtant... le petit livre que Marek m'avait donné, le Freiher... je l'ai toujours !

FIN

Le pont -1


Il a fallu que j'en rêve plusieurs nuits de suite, de ce pont.
La première fois, je n'y ai pas prêté spécialement attention. Puis, comme le rêve se répétait, j'ai cherché à en comprendre le sens, à en déchiffrer les symboles cachés. Mais il y avait juste cette image d'un pont ; un pont qui s'effondrait d'une manière si particulière...

Jusqu'à ce qu'une nuit, je me souvienne !
Ce pont, je le connaissais. Il m'était familier, même. Mais comment avais-je pu l'oublier ? Comment avait-il pu sombrer si profondément dans mon inconscient ? Ce pont, pendant plusieurs mois, je l'avais emprunté quotidiennement, le matin dans un sens pour me rendre à mon travail, et le soir dans l'autre sens, pour rentrer chez moi.


C'était l'époque où je voyageais. Disons que, n'ayant aucune attache nulle part, je me laissais guider par le hasard des rencontres, par ma fantaisie, ou par une certaine logique que je croyais discerner dans les évènements de ma vie.
Aujourd'hui, je serais bien en peine d'expliquer comment ma situation financière déplorable m'avait contraint à rester pour un temps en Bohème, dans la petite ville de Hajek, que traverse la Moldau (qu'on nomme ici Vltava).

Hajek était une jolie petite ville à la fois prospère et tranquille. Le centre d'animation se trouvait sur la rive Est de la Moldau. Les petites rues y étaient propres, décorées de fleurs éclatantes ; les enseignes des nombreuses boutiques rivalisaient d'originalité et de couleurs ; la foule y était animée et bon-enfant, les gens étaient pour la plupart souriants, se saluaient ou s'apostrophaient d'un bout à l'autre de la rue. Sur le devant des tavernes, quelques chaises et une partie de backgammon étaient prétexte à un attroupement de connaisseurs qui se répandaient en commentaires enjoués, raillant l'incompétence des joueurs, ce que ceux-ci prenaient avec bonne humeur. Les gens semblaient se connaître et s'apprécier. La vie était douce et agréable à Hajek.

C'est naturellement vers ces petites rues animées que mes pas m'ont d'abord amenés lorsque je suis entré dans Hajek.
J'ai pourtant eu quelques difficultés à trouver une chambre. Les habitants étaient d'une nature particulièrement méfiante. Il me fallait répondre à de longs interrogatoires, expliquer d'où je venais, par quelles villes j'étais passé, pourquoi j'avais choisi de m'arrêter ici, si je comptais rester longtemps, quels seraient mes moyens de subsistance, pour finalement entendre me répondre que non, désolé, il n'y a pas de chambre libre. Après plusieurs tentatives infructueuses, j'étais sur le point de me décourager, mais je suis finalement parvenu à décider le patron du "Coq d'or" à me céder une minuscule pièce sous les combles en lui promettant trois mois d'avance d'un loyer d'usurier.

J'étais alors pratiquement sans le sou, et il me fallait d'urgence trouver du travail, ce qui devait s'avérer encore plus difficile. J'ai d'abord tenté ma chance dans les tavernes et commerces du centre, mais les gens de Hajek semblaient jaloux de leur ville. Entendons-nous, ils n'étaient pas xénophobes, et j'étais toujours très bien reçu lorsque je me présentais ; ce n'était que quand j'émettais le souhait de travailler à Hajek que la méfiance se peignait sur leur visage. C'est que le fait d'avoir un emploi signifie qu'on compte s'établir à un endroit pour un temps relativement long.
J'ai alors agrandi ma zone d'investigations en cercles concentriques, allant jusqu'aux entrepôts et petites fabriques qui se trouvaient en bordure du fleuve.

Finalement, ne trouvant toujours rien, j'ai franchi le pont sur la Moldau. Ce faisant, je me suis rendu compte que c'était la première fois que l'idée me venait de franchir le pont, alors que je me trouvais depuis plusieurs jours dans la ville. J'avais inconsciemment suivi les lignes de force de la ville, le déplacement des foules à travers les rues, recherchant les quartiers animés et agréables.
Bien que c'était l'après-midi d'un jour de semaine et que la ville de Hajek débordait d'activité, le pont était étrangement désert, il y régnait un vent froid qui me glaçait les os, et une odeur désagréable de poisson pourri, que je n'avais jamais sentie avant, s'élevait du cours d'eau.

Sur la rive Ouest se trouvait le quartier de la ville connu sous le nom de "Kùpa", alors que la rive Est n'avait pas d'autre nom que celui que la ville elle-même porte sur les cartes : Hajek. J'ai été directement frappé par une différence d'ambiance palpable, bien que difficile à définir. L'architecture était globalement la même, la taille des quartiers Est et Ouest était sensiblement identique, et le soleil y brillait de la même façon. Mais les rues de Kùpa étaient moins propres, et peu décorées, les passants étaient plus rares, et marchaient d'un pas rapide, le nez pointé vers leurs chaussures. Il y avait aussi des boutiques, mais les commerçants ne faisaient aucun effort pour les mettre en valeur.
J'étais plongé dans ces réflexions et je regardais fixement une petite maison très étroite depuis au moins deux minutes, quand j'ai fini par remarquer qu'il s'agissait aussi d'un commerce.

C'était un magasin de livres anciens. J'ai toujours aimé les vieux livres, aussi, je me suis approché de la vitrine pour voir la marchandise. Il y avait là, jetés pèle-mêle sur le présentoir sans aucun souci de mise en valeur quelques volumes à l'air très ancien dont ni les titres ni les auteurs ne me disaient quoi que ce soit. Il n'en fallait pas plus pour exciter ma curiosité. Aucune lumière ne brillait à l'intérieur, mais machinalement, j'ai quand-même actionné la poignée de la porte, qui à ma grande surprise, s'est ouverte en faisant tinter des grelots. J'ai fait quelques pas à l'intérieur. La faible lueur qui réussissait à s'infiltrer par la vitrine sale ne parvenait pas à éclairer le haut des rayonnages. En fait, la pièce semblait plus haute que large, et les murs étaient entièrement couverts d'étagères jusqu'au plafond, et les piles de livres du haut, pour ce qu'on pouvait en discerner dans la pénombre, menaçaient de s'effondrer. Même les livres facilement accessibles étaient couverts de poussière, comme si on ne les avait pas manipulés depuis longtemps, et des toiles d'araignée me chatouillaient le visage lorsque je me penchais pour déchiffrer une couverture.

J'avais déniché une édition originale de "Tal Des Todes", de Josef Freiher, un livre d'une grande rareté, et j'étais plongé dans l'étude attentive de ses illustrations, des gravures très impressionnantes, quand une voix me tira de ma contemplation.

- Avez-vous trouvé votre bonheur ?

Le libraire semblait aussi vieux que son magasin, et on aurait dit que lui aussi menaçait de s'effondrer au moindre choc ou même à la moindre vibration, si bien qu'en sa présence, on avait envie de se mouvoir avec d'infinies précautions, et on craignait d'élever la voix.

- Non. Il est superbe, mais ce n'est pas dans mes moyens.

- Je m'appelle Marek. Je suis le propriétaire du magasin.
J'ai une proposition à vous faire. Le travail dans la librairie devient trop lourd pour moi, et je n'ose plus monter aux échelles pour atteindre les étagères du haut. J'ai besoin d'un assistant. Je vous engage, qu'en dites-vous ?

- Comment savez-vous que je cherche du travail ?

- Je vois à votre regard que vous mourez d'envie d'avoir ce livre, mais vous n'avez pas de quoi l'acheter ; vous ne m'en avez même pas demandé le prix.
Et il y a autre chose : je ne vous ai jamais vu. Vous êtes donc un étranger, et si vous avez passé le pont pour venir à Kùpa, c'est que vous cherchez depuis plusieurs jours une chose que vous n'avez pas trouvée à Hajek... comme du travail, par exemple.

- Effectivement ! Vous êtes très observateur.

- Je ne puis vous payer beaucoup, par contre, je peux vous inviter à partager ma soupe de midi tous les jours, et je peux vous avancer trois mois de salaire, car je suppose que ceux de Hajek vous auront demandé des loyers d'avance. En outre, si vous êtes encore ici dans trois mois, le Freiher sera à vous.

- Je vous remercie, c'est une offre alléchante. Mais pourquoi me faire confiance ?

- Vous êtes un amateur de livres, et ça devient rare de nos jours à Kùpa. Et puis, je suis vieux, et je n'ai ni femme ni enfants. Qu'est-ce que je risque, à part ma pauvre vie, qui d'ailleurs ne vaut plus grand-chose ?

C'est donc comme ça que je me suis mis à faire chaque jour l'aller-retour entre Hajek et Kùpa.

Je me suis bientôt mis à douter de la raison pour laquelle le vieil homme m'avait engagé. En effet, seuls de rares clients franchissaient la porte du magasin, et il n'était pas rare que nous passions un journée sans apercevoir le moindre client. La plupart des gens qui venaient étaient de vieilles connaissances de Marek. En général, le volume qu'ils recherchaient n'était pas en magasin, et Marek devait alors écrire à plusieurs fournisseurs qu'il connaissait dans le pays et même à l'étranger. Quand le colis arrivait enfin, Marek m'envoyait en course le porter à son destinataire. Il ne semblait pas très préoccupé des aspects pécuniers, et quand je lui demandais quel prix je devais recevoir de l'acheteur, il regardait quelques instants en l'air et semblait déduire un prix de l'architecture complexe des toiles d'araignées qui pendaient du plafond.

Le vieux n'était pas spécialement bavard, sauf lorsqu'il s'agissait de livres ou de gravures anciens. Aussi, nos journées étaient principalement faites de longues heures d'étude silencieuse dans de vieux grimoires ou des livres ésotériques traitant de philosophies oubliées.
J'attendais donc avec impatience les occasions où Marek m'envoyait faire une livraison, non seulement parce que j'avais alors l'impression de mériter un peu mon salaire, mais aussi parce qu'il s'agissait d'un bol d'air bienvenu, qui me libérait de l'atmosphère confinée du magasin.

Curieusement, tous les clients chez qui j'ai du me rendre habitaient à Kùpa. J'ai ainsi appris à connaître cette partie de la ville. Je dois avouer qu'au début, elle me déprimait complètement, et c'était un soulagement de retrouver le soir les rues animées et pleines de bonne humeur de Hajek. Mais petit à petit, j'ai changé d'avis sur Kùpa et ses habitants. Les rues qui autrefois me paraissaient sales et sombres avaient maintenant un côté mystérieux et envoutant qui m'intriguait. Les gens, que j'avais d'abord trouvés froids et antipathiques, m'apparaissaient maintenant comme plus sages, plus philosophes, plus réfléchis, plus vrais que ceux de Hajek. En réalité, ces derniers m'irritaient de plus en plus par leur superficialité tapageuse et leur cordialité de surface. N'était-il pas vrai que j'avais éprouvé toutes les peines possibles pour trouver un logement à Hajek, alors que je n'étais à Kùpa que depuis une heure qu'on me proposait déjà un emploi ? Les gens de Kùpa commençaient pour leur part à me reconnaître comme un des leurs, et le traditionnel petit signe de tête discret d'un habitant de Kùpa avait pour moi bien plus de prix que l'embrassade exubérante d'une vague connaissance de Hajek.
Si au départ, j'avais été surpris qu'aussi peu de monde traverse le pont pour aller prendre un peu de bon temps à Hajek, après quelques semaines, par contre, j'appréhendais l'heure où il me faudrait traverser pour rejoindre ma chambre, où les lumières vives de Hajek m'irritaient les yeux, et son perpétuel vacarme m'agressait les oreilles.

J'ai fini par abandonner ma chambre à Hajek sans aucun regret, pour m'installer à l'invitation de Marek dans la réserve du magasin, une pièce sombre et froide donnant sur l'arrière de l'immeuble, où je m'étais aménagé un petit espace peu confortable ; mais je m'y sentais bien, parmi les piles de livres anciens. A partir de ce moment, je n'ai presque plus jamais repassé le pont pour aller à Hajek, qui me semblait appartenir à un autre monde.

Un soir, Marek et moi nous étions autorisés un repas un peu plus raffiné que d'habitude ; outre la traditionnelle bramborova, nous avions dégusté un succulent ragoût, suivi de vetrnik, le tout copieusement arrosé d'un excellent Muller-Thurgau. Comme notre réserve usuelle vacillait un peu sous l'effet du vin, je me suis décidé à m'ouvrir à Marek de la vision que j'avais des deux parties de la ville. Je l'ai interrogé sur les raisons de ces différences si profondes, et de l'apparente crainte ou répulsion que chacun des quartiers exerçait sur l'autre.

J'ai été très surpris par la réponse que m'a faite Marek ; en fait, il a répondu par une question :

- Avez-vous bien observé le pont ?

- Le pont ? Mais il me semble que l'existence même d'un pont devrait justement favoriser le rapprochement des gens, plutôt que leur séparation ! Ce pont est assurément très bien construit, même si - Dieu sait pourquoi, il s'en dégage une atmosphère glaciale et oppressante. J'ai beau y être habitué et n'avoir aucun doute sur sa solidité, j'ai moi-même été pris de frissons et d'un inexplicable sentiment d'angoisse chaque fois que je l'ai traversé.

- Eh bien la prochaîne fois que vous l'emprunterez, regardez-le mieux, voulez-vous ? Regardez-le avec grande attention !

C'est tout ce que je pus tirer de Marek ce soir-là.

A suivre ...

Polar

Moi, je dis, pour les polars nordiques: la peine de mort!

C'est pas ça, j'ai bien aimé les bouquins de Jo Nesbø, c'est de la bonne ouvrage.
Considérant qu'un polar se doit d'atteindre au minimum 7 sur l'échelle normalisée de Glauctitude, c'est aussi à priori une bonne idée de situer l'action dans un pays où la moitié de l'année se traîne dans une perpétuelle demi-nuit glacée.
Ça donne une raison supplémentaire de déprimer à l'instecteur alcolo de service.
Mais il n'a pas grand mérite; au nord d'Oslo, tout le monde est déprimé: policiers, coupables, indics, serveuses de bar sexy; même les cadavres sont déprimés.
C'est qu'il n'est pas rare que la victime voie avec soulagement et reconnaissance (parfois même avec une pointe d'impatience) approcher de sa tempe le canon de l'arme qui mettra fin à une vie de souffrance que des tonnes de Prozac et des années de luminothérapie n'auront pas réussi à rendre supportable.
A se demander même si les tueurs en série nordiques ne devraient pas être salariés de la sécurité sociale.

Non, sérieusement, un vrai polar AOC, ça doit se passer dans le sud des Etats Unis.
Y a pas à sortir de là.
L.A., c'est bien.
Mais New Orleans, c'est encore mieux.
Si vous n'êtes pas convaincu(e), voici une série d'arguments qui -je le crois, vont établir définitivement la supériorité du Bayou sur les forêts hercyniennes en matière de crime.

1- Les alligators, c'est plus efficace que les caribous pour faire disparaître un corps. Je ne vois pas bien qui pourrait trouver à redire à ça.

2- Aux States, pays de la liberté individuelle et du second amendement, tout le monde peut se balader avec une arme et tirer sur qui bon lui semble. Ça n'a l'air de rien, mais ça ouvre d'intéressantes perspectives à l'auteur de polar. Les constitutions nordiques sont hélas beaucoup plus restrictives.

3- le Jack Daniel's est décidément meilleur que le Salmiakki Koskenkorva (mélange de vodka et d'une composition à base de sirop de glucose et d'extrait de réglisse additionnée de chlorure d'ammonium et de noir de carbone). Faut vraiment le vouloir pour devenir alcoolique en Finlande.

4- Pour les accessoires du décor, les ventilateurs à larges pales en bois qui tournent paresseusement au plafond des arrière-salles de tripot mal éclairées en remuant un peu d'air rance sans le rafraîchir le moins du monde écrasent sans conteste les canapés design en plastique rouge modèle Skvàrgøblë.

5- Pour ceux qui aiment bien lire en V.O., le norvégien est certainement propre à donner une touche de mystère au récit, mais en ce qui me concerne, l'anglais est plus bénéfique à la compréhension générale, même si Burke ne se prive pas d'utiliser quelques mots d'argot que mon dico ne connaît pas.

6- Pluie de néon, c'est bien comme titre. Mieux que neige de néon.

7- L'odeur de transpiration, j'aime pas trop ça dans la vie. Mais dans un polar, c'est indispensable. C'est l'odeur de la peur. Comment voulez-vous bien transpirer dans un pays où les températures estivales... n'existent tout simplement pas? C'est tellement vrai qu'ils ont du inventer le sauna pour pouvoir transpirer un peu. Mais je ne sais pas, une enquête qui se déroulerait exclusivement entre les murs étroits d'une cabine de sauna, je ne crois pas que j'accrocherais.

8- Les moustiques. Ça va un peu avec la transpiration. Ça vous empêche de dormir, les moustiques. C'est le petit détail qui peut vous faire appuyer sur la détente et tout déclencher. Ça peut vous rendre fou, les moustiques. Mais les moustiques, y sont pas fous, eux! Ils n'auraient jamais l'idée d'aller habiter en Suède.

9- D'accord, il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark, loin de moi l'idée de contredire Shakespeare. Mais en Louisiane, tout est pourri! C'est le climat chaud et humide qui veut ça, tout pourrit plus vite, même les gens.

10- Une course poursuite en Saab ou en Volvo sur une route verglacée, vous imaginez un peu? Pourquoi pas en traineau à chiens tant qu'on y est? Je suis désolé, mais une course poursuite digne de ce nom demande une Mustang, une Camaro, une Firebird, quelque chose de couillu, quoi.

Alors? Qu'est-ce que vous avez à répondre à ça?

L'être vivant - 3


Lire les parties 1 et 2


Il m'est difficile d'exprimer ce que j'ai ressenti à ce moment. Un mélange complexe d'effroi, de colère, d'incrédulité, de panique, et de fatalisme. J'avais l'impression de m'être changé en plomb. La belle assurance que j'avais reconquise à grand peine s'était évaporée instantanément. Finis l'envie de plaisanter et les raisonnements rationnels. Il y avait maintenant deux animaux face à face, deux bêtes prêtes à combattre pour la possession d'un territoire, pour la survie, tout simplement. Il n'y avait plus de question à se poser ; l'un des deux adversaires devait anéantir l'autre, et ce serait moi le vainqueur ! Ne représentais-je pas l'aboutissement de millions d'années d'évolution ? Comment ce pauvre mollusque rampant pouvait-il avoir l'outrecuidance de venir me défier jusque dans ma tanière ? Il paierait cher sa bravade. J'avais eu la grandeur d'âme de l'épargner une première fois, et il n'avait pas su saisir sa chance, tant pis pour lui ; cette fois, je serais sans pitié !

Ce furent à peu près les pensées qui traversèrent mon cerveau en ébullition. Je sais que tout cela semble ridicule avec le recul, mais je vous présente les faits le plus honnêtement possible. Je ne cherche pas à me faire absoudre de mon comportement stupide et bestial, mais je voudrais que vous compreniez l'état mental dans lequel je me trouvais, qui je crois, peut expliquer l'incohérence de mes actes. Rétrospectivement, je ne me reconnais pas moi-même, mais sur le moment, je pense avoir éprouvé à peu près les mêmes sentiment qu'un homme préhistorique face à un danger inconnu. C'était comme si une zone très ancienne de mon cerveau avait pris le contrôle de moi-même.

Je suis allé rechercher ma boîte en carton et sa ficelle à la cave. Comme la première fois, j'ai fait glisser le petit être dans la boîte, que j'ai soigneusement fermée. Je me suis précipité dehors, mais cette fois, je n'ai pas pris la direction du bois, mais celle, opposée, qui menait à la rivière. J'ai fait tout le chemin en courant, la boîte sous le bras. Je n'ai même pas songé à prendre ma voiture qui se trouvait garée devant l'allée, mais je suppose que l'idée ne serait pas venue non plus à un homme préhistorique. Je m'étonne encore de l'énergie physique que je parvins à développer en cette occasion. Je courus très vite, pendant plusieurs minutes, sans faiblir et sans m'essouffler.
Je parvins à l'endroit de la rive que je voulais atteindre, un endroit ou la largeur du cours d'eau approche cent mètres, et sans presque m'arrêter, je jetai la boîte le plus loin possible, avec un grand cri, un cri sauvage, un cri de victoire.

J'avais réussi un joli lancer, et la boîte était tombée suffisamment loin de la rive pour être emportée par le courant, qui en cette saison, n'était pas particulièrement fort. Je la regardai s'éloigner lentement ; elle flotta pendant de longues secondes, puis le carton dut probablement s'imbiber assez pour laisser entrer l'eau, et la boîte s'enfonça peu à peu, jusqu'à disparaître complètement.
Je continuai à fixer longtemps le point où elle avait sombré. Ma belle énergie combattive avait disparu ; je pris conscience que j'étais trempé de transpiration, et que je frissonnais, malgré la température agréable. Je rentrai lentement chez moi, aux prises avec une sensation désagréable.

Le lendemain, ma famille me rejoignait. Ma femme me trouva immédiatement l'air bizarre. Elle n'avait probablement pas tort. Quelque part au fond de moi, j'avais la certitude que je m'étais définitivement débarrassé de l'intrus ; mais loin de me sentir vainqueur, j'éprouvais un sentiment de honte, comme si j'avais agi lâchement.
Après tout, qu'est-ce que je savais de ce petit être bizarre ? Pourquoi avais-je été pris d'une telle haine à son égard ? Très probablement, ce n'était qu'un petit animal désemparé cherchant un peu de chaleur, de nourriture et de protection. Et moi, je m'étais basé uniquement sur son apparence hideuse pour me convaincre qu'il était néfaste, voire maléfique.
Et puis, cette insistance à vouloir me rejoindre, comme s'il avait réellement un message à me délivrer... peut-être avais-je refusé un cadeau du destin, étais-je passé à côté d'une chance.
Après coup, je jugeais mon attitude tout à fait abjecte, et j'étais pris d'un réel remord.

Le temps a passé, et j'ai réussi à prendre une certaine distance vis à vis de ces sentiments. A vrai dire, je ne suis plus absolument sûr que ces choses me sont réellement arrivées. Est-ce que tout cela ne serait pas le simple fruit de mon imagination, adéquatement stimulée par l'abus de whisky ? C'est ce que je me demande, peut-être dans le but inavoué de me donner bonne conscience...

Heureusement, je ne garde aucune séquelle de cette aventure.
Sauf peut-être une : je ne supporte plus de faire cette promenade que j'appréciais tant naguère, sur le petit chemin qui longe la rivière.

FIN

L'être vivant - 2


Lire la première partie


L'animal était toujours là. Et comme la veille, il releva la tête en la tournant vers moi, comme s'il m'adressait un reproche silencieux, comme s'il attendait patiemment que je fasse enfin la chose juste, comme s'il ne me haïssait pas, malgré les mauvais traitements que je lui avais fait subir, comme s'il me connaissait, et savait que je serais long à comprendre ce qu'on attendait de moi, comme si malgré sa supériorité, il n'éprouvait aucun mépris à mon égard.
Je ne pus le supporter. Je refermai vivement la boîte, replaçai la ficelle, et je sortis en l'emportant sous le bras.

Je ne lui avais rien demandé, moi, à cet animal. J'avais déjà un chat qui me suffisait amplement. Je n'allais quand-même pas recueillir toutes les monstruosités de la région, même si (bien que dépourvues d'yeux) elles me regardaient la tête penchée avec un petit air suppliant.
Non, à chacun ses problèmes. Mon travail me causait suffisamment de soucis ; cette chose n'avait qu'à se débrouiller seule dans la nature, comme les autres animaux sauvages. La vie est ainsi faite, et ce n'est pas moi qui en ai inventé les règles.

J'habitais à proximité d'un petit bois, et je m'y enfonçai à grandes enjambées décidées. Je traversai la sapinière, puis je me faufilai dans un zone plantée principalement de bouleaux et de noisetiers en descendant vers le petit ruisseau qui traversait le bois. Je ne savais pas quels étaient l'habitat et la nourriture privilégiés de ma bestiole, mais cet endroit tranquille me paraissait aussi confortable qu'un autre pour un animal.
J'ouvris ma boîte, renversai son contenu sur un tapis de feuilles en évitant de regarder l'animal, puis je fis demi-tour et je repartis encore plus vite dans l'autre sens. Pour tout dire, à un certain moment, je me mis même à courir, comme si la bête eut été capable de me suivre, alors que je connaissais son allure d'escargot.
J'atteignis la maison hors d'haleine, et je refermai la porte derrière moi - à clé. J'éprouvais un étrange sentiment d'exultation, comme si je m'étais débarrassé d'un énorme fardeau qui ne m'était pas destiné.

Par superstition imbécile, je fermai les fenêtres et calfeutrai toutes les ouvertures de la maison.
Je me passai en boucle "La mer" de Debussy, un morceau qui a habituellement le pouvoir de m'abstraire de tous mes soucis et problèmes, et de me faire embarquer pour des rivages inconnus. Tout en me laissant emporter par le flux et le reflux de la musique, j'ouvris les "Histoires extraordinaires" de Poe ; peut-être pas un choix très judicieux étant donné les circonstances, mais une force irrésistible me poussait à rechercher une sorte de fraternité dans l'esprit torturé de l'auteur. Tout en m'efforçant d'oublier mon étrange aventure, je n'y parvenais pas entièrement, et je ressentais le besoin d'élaborer au moins un semblant d'explication.

Finalement, la musique, la littérature, et je dois bien l'avouer, une nouvelle bouteille de whisky eurent raison de ma nervosité. Ce soir-là, je m'endormis sans problème, et je dormis d'un sommeil profond jusque tard dans la matinée du lendemain. J'avais manifestement besoin de récupérer de mes émotions et de la fatigue accumulée ces derniers jours. Le soleil brillait et je me levai en relativement bonne forme. Je m'aperçus que j'étais affamé, et me préparai un copieux petit déjeuner que je savourais lentement en écoutant la radio.

J'avais presque retrouvé mon état normal, et mon aventure de la veille, si elle me préoccupait encore, m'apparaissait avec quelque recul et ne revêtait plus à mes yeux ce caractère dramatique et oppressant. Une simple anecdote étrange dont je finirais bien par trouver une explication en en parlant avec ma femme, et dont nous ririons tous les deux dans quelques jours.
Je pensai alors à aller chercher le courrier à la boîte aux lettres. J'enfilai ma vieille paire de tennis et descendis l'escalier en sifflotant.
Au milieu du couloir, entre la porte du bureau et celle des toilettes, à l'endroit exact où je l'avais vue pour la première fois, la bête m'attendait.
Elle leva lentement la tête en la tournant dans ma direction.

A suivre...

L'être vivant - 1


Hereafter, perhaps, some intellect may be found which will reduce my phantasm to the common-place --some intellect more calm, more logical, and far less excitable than my own, which will perceive, in the circumstances I detail with awe, nothing more than an ordinary succession of very natural causes and effects. (Edgar Allan Poe - "The black cat")


Voici une histoire que j'ai longtemps hésité à vous raconter.
A vrai dire, j'hésite toujours, et il se pourrait que je change encore d'avis, et que ce texte disparaisse aussi subitement qu'il est apparu (un des grands avantages de l'électronique sur le papier est sa volatilité).

Le problème est que si vous me croyez, vous aller me prendre pour un vrai malade mental, de m'imaginer des choses aussi grotesques avec un tel sérieux. D'un autre côté, si vous ne me croyez pas, vous allez me prendre pour un pervers grave, d'inventer des histoires aussi triviales et d'oser les raconter.
On pourrait croire que je ne peux espérer aucun avantage de la parution de ce texte, mais qu'y puis-je, c'est une des incorrigibles faiblesses de l'esprit humain, que de chercher quelque réconfort dans l'écoute compréhensive de ses semblables.
J'ai fait part de mes doutes à un ami, qui m'a répondu que de toute façon, il me considérait depuis longtemps comme un malade grave doublé d'un pervers, et que ce n'était pas une histoire, quelle qu'elle soit, qui allait changer son opinion.
Alors, la voici...


J'étais donc seul à la maison pour quelques jours. Ayant du écourter mes vacances à cause d'un problème au bureau qui demandait obligatoirement ma présence, j'étais rentré en train, et le reste de la famille devait me rejoindre à la fin des vacances.
Le problème s'était finalement avéré moins grave que prévu, et j'avais pu le résoudre en deux jours d'efforts intensifs. Il me restait donc quelques jours libres, que j'aurais du mettre à profit pour entreprendre une des nombreuses tâches d'entretien qui attendaient depuis longtemps mon bon vouloir. Au lieu de cela, j'avoue que je me suis laissé aller.

Comme cela m'arrive souvent quand je suis désœuvré, je me suis mis à décaler mon cycle biologique, allant me coucher et me levant de plus en plus tard. Je me suis mis aussi, cela va souvent de pair, à consommer de grandes quantités d'alcool.
Souvent, le soir, je me préparais un repas bâclé, mais bien arrosé, puis j'écoutais de la musique ou me plongeais dans un livre. Mais sous l'effet de la boisson, je ne tardais pas à m'endormir, pour me réveiller en pleine nuit, dans un état fébrile, la tête pleine d'idées absurdes. Je m'installais alors à mon bureau et commençais à écrire des textes que je ne terminais jamais, tant ils me semblaient incompréhensibles lorsque je les relisais le lendemain matin devant un grand bol de café.

C'était une de ces nuits où je m'étais endormi comme une masse pour me réveiller en sursaut et angoissé quelques heures plus tard, comme si quelque chose m'avait tiré d'un sommeil profond. Pourtant, la maison était étrangement calme. Pas un souffle de vent dehors, ni de pluie battant les fenêtres ; le chauffage ne fonctionnait pas et les tuyaux étaient donc silencieux.
Un léger clair de lune filtrait des tentures, et le chat couché en boule au fond du lit (ça lui est interdit, mais il ne semble pas faire grand cas de mes remontrances) avait à peine levé la tête avant de se rendormir.
La tête me tournait légèrement, et j'ai senti que je ne me rendormirais pas. Je suis donc descendu au rez-de-chaussée, et me suis dirigé vers le bureau.
C'est là que j'ai vu la chose. Entre la porte des toilettes et celle du bureau.

Comment la décrire sans tomber dans la trivialité ?
Elle était de forme cylindrique, mais s'amincissait de chaque côté. Un côté allait en s'arrondissant, et l'autre en s'effilant. J'ai d'abord cru à un mauvais tour du chat, puisque nous étions les deux seuls occupants de la maison, mais j'ai vite abandonné cette hypothèse.
La longueur de la chose approchait les vingt-cinq centimètres, et son diamètre était d'environ quatre ou cinq centimètres.
Elle était de couleur sombre, et il s'avéra plus tard qu'elle était recouverte de poils ras, un peu comme le pelage d'une taupe. Seulement, ce n'était pas une taupe, car elle était dépourvue de pattes ou de toute autre excroissance, et ne semblait présenter aucun orifice.
Vous comprendrez que je la trouvais peu ragoutante, même si aucune odeur particulière ne s'en dégageait. Voulant l'examiner de plus près, j'ai donc fait de la lumière, me suis approché, et me suis penché.
C'est à ce moment-là qu'elle a bougé pour la première fois.
En même temps que je me penchais, la chose relevait une de ses extrémités, celle arrondie, qui était dirigée vers moi, dans un mouvement parfaitement synchrone.

J'eus naturellement un mouvement de recul, et comme je reculais, en même temps, la chose reposa son extrémité (que je nommerai "la tête" faute d'un meilleur mot) par terre pour reprendre sa position initiale.
Je fus réellement pris d'effroi, car s'il y avait une chose à la quelle je ne m'attendais pas, c'était bien de voir ce truc bouger. Je restai immobile, appuyé au mur pendant au moins deux minutes, le temps de récupérer mes esprits.
Puis, ne sachant que faire, je répétai l'expérience : de nouveau, je fis deux pas vers la chose et me penchai en avant.
Comme je m'y attendais un peu, la chose réagit de la même manière : en relevant la tête.
J'étais donc enclin à la considérer comme un animal, puisque non seulement, elle était capable de mouvement, mais semblait réagir à des stimuli extérieurs.
Cependant, lorsque je fis de nouveau un pas en arrière vers le mur, espérant que l'animal allait se recoucher, et que nos relations en resteraient à cet échange distant de politesses, les choses ne se passèrent pas exactement de cette manière.

En fait, l'animal garda la "tête" dressée vers moi. Je fis deux pas vers la droite en longeant le mur, et à mon grand effroi, il plia le cou pour continuer à regarder dans ma direction. Enfin, je dis "regarder", mais comme je l'ai déjà mentionné, il semblait dépourvu d'yeux ou de tout autre orifice ou organe externe. J'étais donc incapable de décider s'il se repérait par la vue, l'odorat, l'ouïe, ou quelqu'autre sens inconnu de moi.
Puis, il me vint une pensée encore plus troublante : cette horreur n'avait quand-même pas pu se matérialiser subitement au milieu du couloir ; il avait bien fallu qu'elle se déplace et pénètre dans la maison par un moyen ou un autre. Et juste comme je formulais cette idée, (j'aurais pu la croire douée de télépathie), il me sembla la voir avancer.
C'était un mouvement lent, à peine perceptible. Mais je m'efforçais de comparer sa position relative à un joint du carrelage à plusieurs secondes d'intervalle, et j'acquis la conviction que le monstre était bel et bien en train de progresser vers moi. Je me déplaçai encore une fois le long du mur, vers la gauche cette fois, et je répétai mes observations. Il tourna de nouveau la tête vers moi et repris sa lente progression en changeant sa trajectoire.

J'eus alors une vision de cauchemar. Je m'imaginai que ce petit être était parti de Dieu-sait-où depuis un grand nombre d'années, et avait voyagé sur d'énormes distances à son allure d'escargot, mais avec la confiance inébranlable que seule peut donner la certitude d'être un instrument du destin, la calme conviction qu'un jour, aussi lointain soit-il, il atteindrait son seul et unique but, son seul point de mire : moi !
De quel terrible destin était-il le messager ? De quel inéluctable sort me rapprochait la distance toujours décroissante qui m'en séparait ? Je croyais qu'il était vain pour moi de chercher à m'enfuir ; aussi loin et aussi vite que je puisse m'échapper, ce tranquille messager aussi sûr que la mort finirait toujours par me rejoindre.

C'est mon corps qui réagit plus que mon esprit. Je poussai la porte de la cave, et j'en ressortis avec une veille boîte à chaussures en carton épais. En m'aidant du couvercle et en prenant bien garde de ne pas toucher le monstre, je le fis glisser à l'intérieur de la boîte et la refermai. Je fixai ensuite le couvercle avec de la ficelle, je posai la boîte dans la cave et refermai la porte.
Ensuite, je remontai à l'étage, avalai coup sur coup plusieurs verres de whisky, et je me remis au lit en espérant sans trop y croire que ce cauchemar se serait évaporé avec le lever du jour.
Comme on pouvait s'y attendre, je ne parvins à sombrer dans le sommeil que par courtes périodes dont je me réveillais en sueur et aux prises avec l'angoisse. Je ne pouvais m'empêcher de penser à l'animal, je me demandais s'il pouvait respirer, et s'il n'était pas en train d'agoniser horriblement dans cette boîte fermée. D'une certaine manière, je me reprochais mon comportement cruel, mais d'autre part, j'étais soumis à une telle peur panique que la seule idée de redescendre à la cave m'était intolérable. Par acquis de conscience, je consultai quelques volumes de zoologie que je possédais, mais je ne fus pas surpris de n'y rien trouver de semblable à mon spécimen.

Je m'étais finalement endormi vers le matin, et je m'éveillai vers midi d'un sommeil agité, pas du tout reposé. Toutefois, la brillante lumière du jour eut pour effet d'atténuer mes craintes irrationnelles au point que je me demandais si tout cela n'était pas finalement qu'un mauvais rêve.
Je descendis à la cave. La boîte s'y trouvait toujours, à l'endroit exact où je me souvenais l'avoir posée, toujours scellée par la ficelle.
Je m'en approchai doucement. Malgré moi, je m'interdisais de faire le moindre bruit ; même ma respiration n'était qu'un souffle imperceptible. Je défis le nœud, je me redressai, et doucement, du bout du pied, je soulevai le couvercle.

A suivre...

Edgar Allan Poe : sa vie, son œuvre, ses meilleures blagues


"Petit" portrait pas très sérieux.


Je sais que dès que vous avez appris l'élection de Poe comme auteur du club de lecture pour le mois prochain, vous avez senti poindre l'angoisse. Oh, bien sûr, certaines des "histoires extraordinaires" sont propres à instiller un sentiment d'inquiétude, mais ce n'est pas cela qui vous troublait.
Non, ce qui vous a fait trembler, avouez-le, c'est l'idée de devoir vous rendre dans une librairie ou une bibliothèque pour demander un livre de l'auteur, et de ne pas savoir comment prononcer son nom.
Voyons, faut-il dire Edgar Pou, Edgar Peau, Edgar Pwé, Edgaw Pohw, ou encore Edgar Pot ?
Rassurez-vous ! En réalité, personne ne le sait.
Je vais d'ailleurs vous donner un truc que les amateurs francophones de l'auteur appliquent depuis longtemps avec un certain bonheur : il s'agit de simuler une laryngite, et de noyer son nom dans un petit toussotement, comme ceci :
- Pourriez-vous m'aider ? Je cherche un livre d'Edgar Allan Pohemhem.
La vendeuse comprendra : elle a le même problème.
- Excusez-nous, ce doit être la stagiaire, je lui ai déjà dit que ce n'est pas dans le rayon SF qu'il faut ranger Edgar Allan Poatchoum ! Pardon.

Maintenant que ce petit problème technique est réglé, nous pouvons nous intéresser de plus près à notre sujet.

J'ai entendu un jour un auteur connu affirmer qu'une condition nécessaire pour devenir écrivain était d'avoir eu une enfance malheureuse. Une enfance ennuyeuse est un minimum, car pour tromper l'ennui, l'enfant, par une sorte de réaction d'auto-défense, va automatiquement se créer une monde intérieur, se raconter des histoires, et développer ainsi le don de l'imagination. Mais si l'enfant a réellement souffert de mauvais traitements physiques ou psychiques, c'est encore mieux, car la qualité de l'imaginaire ainsi développé sera d'autant meilleure et lui permettra d'aborder les thèmes torturés qui composent la majeure partie de la grande littérature.

Il suffit de jeter un bref coup d'oeil au portrait d'Edgar pour se rendre compte qu'il n'a du éprouver aucune difficulté à se qualifier en tant qu'enfant malheureux, et donc, futur écrivain.

Edgar Poe est né le 19 Janvier 1809 à Boston. C'est déjà pas de bol. Lorsqu'il n'avait qu'un an, son père, qui ne supportait plus que le petit Poe le regarde fixement avec ses yeux de Cocker dépressif, abandonna sa famille. Sa mère, elle, eut la bonne idée de mourir peu de temps après de tuberculose. Déjà, les portes de la vocation littéraire s'ouvraient largement devant le petit Edgar.
Il fut recueilli par John Allan, un riche (mais avare) marchand écossais qui faisait commerce de différents produits à la mode à l'époque, tels que le tabac, les étoffes, les céréales, les pierres tombales et les esclaves ; enfin, tout ce qui se fabriquait facilement et se vendait avec un confortable bénéfice.

En 1835, Poe, alors âgé de vingt-six ans, épousa Virginia Clemm, sa cousine de treize ans, non sans lui avoir promis quantité de bonbons au miel-citron, ses préférés ; promesse qu'apparemment, il ne tint jamais.

En 1845, Poe publia son célèbre poème "The Raven", ce qui lui valut enfin le succès mérité, et cinq dollars de droits d'auteur. Deux ans plus tard, sa femme mourut de tuberculose, par respect pour la tradition familiale.
Pour se changer les idées, Poe décida alors de publier son propre journal, mais lui-même ne vit jamais la parution du premier numéro. Il mourut à Baltimore le 7 Octobre 1849, à l'âge de 40 ans. La cause exacte de sa mort est inconnue, mais a été attribuée à l'alcool, la congestion du cerveau, le choléra, la drogue, une maladie du coeur, la rage, le suicide, la tuberculose (fort prisée à cette époque), la syphilis, et à d'autres causes. Le pauvre ; il n'a pas du avoir une fin très comique.

Si on en croit ses plus fervents admirateurs, Poe aurait tout inventé ou presque : il aurait donné ses lettres de noblesse à la nouvelle américaine, aurait créé le polar de toutes pièces, et même, certains (et pas seulement les stagiaires en librairie) n'hésitent pas à le ranger parmi les pères de la science-fiction !
Le fait qu'il ait été le premier auteur américain connu à essayer de vivre (mal) du seul revenu de ses écrits ajoute encore à sa légende.

Justement, comme à l'époque, les droits d'auteur étaient quelque chose de très aléatoire dont en gros les éditeurs se fichaient éperdument, la majeure activité de Poe consista à écrire un grand nombre d'articles pour différents journaux et revues. Poe était donc avant tout un critique. Un critique d'une grande finesse, à la plume souvent acérée, parfois acerbe, respecté de la plupart des écrivains, et craint d'un nombre non négligeable d'entre eux.
Il se fit donc un certain nombre d'ennemis. Le plus virulent d'entre eux, mais pas le plus courageux, attendit le jour de l'enterrement de Poe pour exercer sa vengeance.
Ce jour-là, le New York Tribune publia une longue "apologie" de l'auteur signée du pseudonyme "Ludwig". Elle commençait comme ceci :
"Edgar Allan Poe est mort. Il est mort à Baltimore (notez que ça ne rime pas en anglais) avant-hier. Cette nouvelle en étonnera beaucoup, mais en chagrinera peu."
L'article fut bientôt repris par différents journaux, et son auteur identifié comme Rufus Griswold (un nom de loup-garou, vous ne trouvez pas ?). Ce type poussa la rancune jusqu'à publier un recueil posthume d'oeuvres de Poe, et à y faire figurer une notice biographique intitulée "Mémoire de l'auteur", décrivant l'écrivain comme dépravé, alcoolique, drogué et à moitié fou, ce qui était quand-même très légèrement exagéré. Les mensonges de Griswold furent dénoncés par ceux qui connaissaient bien Poe, malheureusement, c'était pratiquement la seule biographie disponible, et elle fut largement publiée, ce qui influença grandement la réputation de Poe.

Il faut dire aussi que cette étiquette d'auteur maudit, voire maléfique, collait particulièrement bien avec le courant littéraire "gothique", dans lequel il est d'usage de faire figurer notre auteur.
Quelques thèmes récurrents dans son oeuvre "are very gothic indeed", comme par exemple la mort et ses signes physiques, les effets de la décomposition, les personnes enterrées vivantes, la réanimation des morts et le deuil (voir par exemple "Ligeia", "La Barrique d'Amontillado" et "La Chute de la maison Usher"), bref, rien que des choses gaies et légères.
Mais bon, Poe ne se cantonnait pas à ce genre d'histoires, sinon, il se serait suicidé bien avant quarante ans. Il manie aussi la satire, et, osons le dire, l'humour. Mais c'est toujours un humour au second (troisième ?) degré, plutôt destiné à libérer le lecteur d'une certaine conformité culturelle. En fait, "Metzengerstein", sa première nouvelle publiée et sa première incursion dans les histoires d'horreur, était à l'origine conçue comme une satire burlesque du genre. Est-ce sa faute si les lecteurs l'ont prise au premier degré ? Et puis, peut-on imaginer meilleur canular que ce "Balloon hoax", une histoire inventée, mais racontée avec un tel réalisme et un tel souci du détail qu'elle fut reçue comme l'annonce d'un réel exploit technologique. C'est aussi une des histoires qui valut à Poe sa réputation dans le domaine de la SF. Il faut en effet se rendre compte qu'à l'époque, un voyage en ballon à air chaud était considéré comme une prouesse technologique inouïe. Il n'était pas non plus besoin de s'envoler vers d'autres planètes pour imaginer l'inconnu ; les régions polaires, par exemple (Cfr Arthur Gordon Pym), représentaient pour une grande part une terra incognita susceptible de renfermer les secrets les plus étranges.

Mais le choix de ces thèmes n'avait pas pour but la recherche du bizarre uniquement pour le plaisir de faire du bizarre.
Poe pensait que l'étrange était un élément essentiel de la beauté, et son écriture elle-même est d'une indéfinissable nature insolite.
En général, le décor, le cadre des histoires répond lui-même à ces qualificatifs. "La chute de la maison Usher" en est une illustration idéale. Il y a un parallèle évident entre la décrépitude de la demeure et celle de la famille, toutes deux n'attendant que l'évènement déclencheur pour s'effondrer sur leurs ruines. Poe décrit le manoir avec force détails propres à inspirer un sentiment de mélancolie, mais décrire la maison, c'est décrire ses habitants, et Poe en dit beaucoup plus sur eux qu'il n'y parait.

Beaucoup de personnages de Poe sont de lugubres aristocrates déchus, à la limite de la folie, désoeuvrés, introvertis, occupés uniquement de philosophies bizarres et de textes anciens, ou ressassant, inconsolables, la perte d'un être cher. Il est difficile de ne pas imaginer que personnages et décors sont une émanation de l'inconscient de l'auteur.
D'ailleurs, beaucoup de récits sont faits à la première personne, ou en tout cas, nous offrent une plongée vertigineuse dans l'esprit torturé du personnage principal. Mais bien souvent, ce sont nos propres angoisses secrètes que nous pouvons sentir affleurer sous les lignes du récit.

Poe le poète ne doit pas être négligé, bien que dans ce genre aussi, sa production soit particulièrement mince. Pour un auteur qui excelle dans la forme courte, ses poèmes recèlent quelques uns de ses textes les plus forts. Leur étrange musicalité nous plonge plus que jamais dans cette ambiance mélancolique qui lui est si chère.
Que ce soit en prose ou en vers, Poe possède un style capable de brosser un portrait évocateur en quelques traits. Voici ce qu'en dit D.H. Lawrence dans une étude sur la littérature américaine :
"Poe's narrowness is like that of a sword, not that of a bottleneck: it is effective rather than constricting. Nothing adventitious is in his great stories, only the essentials, the mininum of characterization, plot, and atmosphere. By ridding himself of everything except what is precisely to the point, he achieves unity of effect."

Mais le style de Poe possède aussi ses détracteurs (comme je le disais plus haut, sa profession de critique n'y est sans doute pas complètement étrangère). Un des reproches qu'on lui fait est sa nature mécanique.
Ce n'est pas totalement infondé ; d'ailleurs l'auteur assume lui même un certain côté méthodique dans l'écriture. Il suffit pour s'en convaincre de lire l'essai "La genèse d'un poème", où il détaille le processus de création de son chef d'oeuvre comme s'il s'agissait de la pure application mécanique de principes et de recettes d'écriture.
Aussi brillant que soit cet essai, j'émettrais quelques doutes sur son honnêteté ; il ne faut pas oublier que Poe est friand de ce genre de détournements et de raisonnements pseudo-scientifiques.
J'ai plutôt l'impression que ce texte est au moins en partie une tentative pour se raccroche à une rationalité rassurante, comme à un bouclier contre l'angoisse et la folie.

Rien d'étonnant, après tout ceci, à ce que Charles Baudelaire se soit à ce point entiché d'Edgar Poe. Ce sont deux frères en écriture, et je crois que Baudelaire voit en Poe son propre double : le poète maudit. Il faut lire les différentes notices biographiques que Baudelaire rédigea, où il se répand en "pauvre poète" toutes les trois lignes, comme une manière de projeter sur l'autre la compassion qu'il aurait aimé recevoir pour son propre malheur, et de réparer l'injustice de la renommée.

Il parait que Baudelaire aurait virtuellement appris l'anglais dans le but de traduire Poe. Si c'est vrai, il aurait fait des progrès stupéfiants en peu de temps, car il ne possédait qu'une connaissance de base de la langue quand il s'est attelé à ce travail.
Je trouve touchant qu'un de mes écrivains préférés ait consacré autant d'énergie au seul but de faire connaître en France un autre de mes écrivains préférés, et cela par simple admiration (bon, aussi un peu pour se faire du fric, ne soyons pas naïf).
Quoiqu'il en soit, le résultat est époustouflant, au point que pour une fois, on pourrait presque préférer la traduction à la version originale.

Je vous conseille donc les livres comme ils ont été organisés du temps de la traduction de Baudelaire, puisque c'est encore la manière dont ils sont habituellement présentés en français.
Il y a cinq livres :
- Histoires extraordinaires
- Nouvelles histoires extraordinaires
- Aventures d'Arthur Gordon Pym
- Euréka
- Histoires grotesques et sérieuses

En anglais, la situation est bien sûr un peu plus complexe, puisque sans cette tradition, le nombre d'éditions différentes est bien plus grand. L'avantage est qu'on trouve plus de textes, notamment en ce qui concerne les essais. J'ai chez moi un petit livre que je peux vous conseiller et qui présente l'avantage de regrouper la poésie et une sélection significative de critiques et d'essais ; il s'agit de "Poems and essays" publié par par Everyman.




Après, comme je m'ennuyais, j'ai fait un autre article

Dupin et des jeux

Le pauvre Poe, père du roman policier ?
A ceux qui me répondront qu'il ne s'agit là que d'un mauvais jeu de mot pour latinistes attardés, ou au mieux, d'une préoccupation de bachelier en lettres ou de fan inconditionnel de l'auteur, je ne pourrai que donner raison.
N'est-ce pas finalement la qualité absolue d'un texte qui doit nous préoccuper, plutôt que sa place relative dans l'histoire littéraire ou les querelles d'écoles ?

Pourtant, quand on sait que la production de Poe ne peut s'appuyer sur aucun des dinosaures du roman policier que sont Conan Doyle, Maurice Leblanc, Agatha Christie, Georges Simenon, Raymond Chandler, et tant d'autres, cela ne peut que placer son oeuvre sous un éclairage particulier.

De la même manière, que Poe ne soit pas parti de rien est une évidence. Il paraît qu'il aurait lu et relu les "Mémoires de Vidocq", ainsi que Charles Dickens, qui se serait lui-même inspiré de ces dernières pour "Great expectations".

Mais qu'importe. Le fait est qu'en trois courtes nouvelles, de manière presque inaperçue, Edgar Poe va cristalliser un genre dont on sait le succès colossal qu'il connaîtra par la suite.
Ces trois nouvelles légendaires sont celles où apparaît le personnage du Chevalier Auguste Dupin.

Dans la première de ces histoires, "Murders in the Rue Morgue" ("Double assassinat dans la rue Morgue", qui se trouve dans le volume "Histoires extraordinaires"), Poe introduit un schéma qui sera repris mainte fois dans des "mystery novels" ou dans des films : le problème du crime dans une pièce fermée. L'apparente impossibilité des faits met la police en échec, et ce n'est que par une lecture de ces faits sous un angle bien particulier, et en remarquant des indices précédemment négligés que Dupin arrive à la solution. Ce qui est très important dans cette nouvelle, c'est la manière de tout baser sur l'observation et les déductions, une approche qui va dominer le roman policier pendant de nombreuses années, jusqu'à ce qu'elle soit bouleversée par l'émergence du roman noir.

"The Purloined Letter" ("La lettre volée", troisième histoire par ordre de publication, traduite par Baudelaire dans le volume "Histoires extraordinaires") introduit un autre grand thème classique : le document volé, dont la récupération assurera la sureté d'une personne haut placée. Ici aussi, il y a des indices négligés, mais vous verrez en lisant que c'est pour une toute autre raison. Le point vraiment important de cette nouvelle, est que le détective prend en compte la psychologie des personnes impliquées dans l'affaire pour en déduire un schéma de comportement.

"The Mystery of Marie Roget" ("Le mystère de Marie Roget", seconde nouvelle publiée, mais traduite par Baudelaire dans le volume "Histoires grotesques et sérieuses"), est un peu différente des deux autres, et certainement moins agréable à lire, mais néanmoins très intéressante, parce qu'elle est la transposition à peine voilée d'un fait réel. Il est intéressant de remarquer qu'on verra plus tard d'autres auteurs de polars avoir une telle confiance en leur maîtrise des énigmes qu'ils s'essayeront eux aussi à la résolution de cas réels.
Cette nouvelle ressemble principalement à un amoncellement de faits et d'articles de journaux que l'enquêteur s'évertue à débrouiller. C'est aussi principalement un discours sur le cheminement de l'enquête, ce qui la rend un peu faible littérairement.
Sa fin en queue de poisson s'explique par le fait que l'affaire était en cours de jugement lors de la publication de la nouvelle.

On peut arguer que Poe a peu écrit en quantité, mais quand on voit l'influence que ces trois courtes nouvelles ainsi que les schémas neufs qu'elles développent auront sur des décennies de littérature policière, c'est proprement ahurissant.

L'influence la plus directe et la plus marquante est bien entendu celle sur Arthur Conan Doyle.
Comme beaucoup de gamins, j'ai découvert les aventures de Sherlock Holmes bien avant celles d'Auguste Dupin, et comme beaucoup, j'ai été sidéré par la filiation directe (pour ne pas dire plus).

Holmes est la copie conforme de Dupin, si ce n'est qu'il est encore un peu plus déjanté. Tous deux sont des personnages cultivés, baroques, secrets, excentriques, préférant la réflexion à l'action directe, se méfiant des sentiments, mais susceptibles de sombrer dans la mélancolie.
Leurs images se superposent presque lorsqu'ils passent de longues minutes à réfléchir en fumant la pipe silencieusement.
La force de ces deux héros stéréotypés est qu'ils trouvent une contrepartie dans un narrateur naïf et pétri de bon sens, à qui chacun peut s'identifier (vous aurez compris que le narrateur anonyme de Poe fait pendant au Dr Watson de Doyle).
Le fait est que sans le savoir, Poe a créé un archétype de détective.


Personnellement, toutefois, je ne pense pas que Poe ait eu conscience de créer un genre, et d'ailleurs, je ne suis pas sûr qu'il l'ait réellement fait.
Bien sûr, il y a une énigme, et un crime à résoudre, mais je ne crois pas que ce soit là ce qui a motivé l'auteur. Pour lui, c'est avant tout le caractère étrange et horrible de ces histoires qu'il veut mettre en avant, comme dans n'importe quelle nouvelle de la veine gothique. D'ailleurs, si on creuse vraiment les raisonnements de Dupin, on ne manque pas d'y discerner des failles, bien plus que dans ceux de Holmes, par exemple ; ce qui prouve bien que le raisonnement policier en soi n'est pas le centre d'intérêt principal.

Je dirais même que les nouvelles "policières" de Poe sont plutôt moins bonnes que d'autres. Mais elles insistent sur un aspect de l'horreur qui est aussi présent dans la plupart des autres nouvelles : c'est la confrontation de l'intelligence avec l'irrationnel comme source d'horreur.
Ma conviction profonde, c'est que Poe vivait dans la hantise d'être submergé par l'angoisse et l'irrationnel, et que le seul garde fou pour l'en protéger était le raisonnement rationnel. Qui n'a pas observé cette tentative désespérée de s'accrocher au rationnel chez des personnes sujettes à l'angoisse ?
Poe avait peur de "basculer", et Dupin, son alter ego, est la preuve rassurante que l'intellect peut venir à bout de l'angoisse.

Pour moi, ces nouvelles ont donc un objet autre que purement littéraire, et c'est peut-être ce qui les rend imparfaites, même si elles ont eu un destin incroyable et certainement mérité.
J'aimerais franchement avoir votre avis : si on compare les deux premières nouvelles avec celle qui les suit immédiatement dans la traduction de Baudelaire (et d'ailleurs elle fut écrite dans la foulée), à savoir "Le scarabée d'or". Ici aussi, il y a un mystère à résoudre, bien qu'il n'y ait pas de crime, et on retrouve de nombreux points communs dans la structure des récits. Personnellement, je la trouve artistiquement bien plus réussie.

Poe n'est pas revenu au genre "nouvelle policière" par la suite, mais les bases étaient jetées, et son illustre successeur, Conan Doyle s'empressera de reprendre le flambeau, avec le brio que l'on sait.




Et puis comme j'étais lancé, je me suis dit que je deviendrais bien le spécialiste mondial de Poe dans ma rue.
For the moon never beams, without bringing me dreams
Of the beautiful Annabel Lee

Et aujourd'hui, je m'adresse plus particulièrement aux lectrices d'un certain blog, dont je me suis laissé dire que certaines ont un vrai tempérament de midinette. Celles-là, qui s'imaginent que "sortir avec un poète, ça doit être grave trop méga cool", je tiens à les mettre en garde, surtout si le poète s'appelle Edgar Poe (notez que ça a peu de chances de se réaliser, mais pour une fois, je m'autorise un peu de licence poétique, tiens !).

"Mais si !" -les entends-je rétorquer, c'est bien connu que les poètes ont toujours à coeur d'intituler une de leurs odes du nom de leur belle, et ça, c'est la vraie classe ! Avoir un poème dédié à son nom rien qu'à soi, c'est quand-même le rêve de toute une vie de midinette !

Je suis bien d'accord, et d'autres ont eu cette chance. D'ailleurs, déjà en parcourant les titres des nouvelles de Poe, on trouve quelques prénoms de femme aux sonorités ensorcelantes : Morella, Ligeia, Bérénice, Eléonora... (désolé pour les Jennifer et autres Kelly).
Mais si on se penche un instant sur le destin de ces jeunes personnes, c'est là que les choses se gâtent.
Morella, par exemple, jeune femme d'une beauté ensorcelante et d'une érudition incomparable, est malheureusement d'une santé fragile, ce qui causera sa mort prématurée, mais ne l'empêchera nullement de revenir d'entre les morts. Et il en va un peu de même pour les autres.

Donc, mesdemoiselles, pour être élue du coeur de Poe, il faut être remarquablement belle, jeune, cultivée, mais aussi, avoir une propension à mourir dans la fleur de l'âge, et à ressortir du tombeau sous forme de zombie ou de spectre, ce qui n'est quand-même pas donné à tout le monde. Vous voilà prévenues !

Aussi, il n'est pas surprenant que ce genre de thème se retrouve (peut-être de manière plus marquante encore) dans la poésie de notre auteur.
On pourrait même dire que c'est le thème dominant de toute sa poésie. Des textes aussi célèbres que "The Raven", "Ulalume", "To One in Paradise", ou "Annabel Lee" sont inspirés par la mort d'une jeune femme de grande beauté, ce que Poe considérait comme le sujet le plus poétique du monde.
Le regret nostalgique, désespéré, la séparation irrémédiable, la crainte -presque, que le sommeil des morts ne soit pas exempt de rêves, ce sont là les notes dominantes de ses poèmes.
Poe habite en imagination des châteaux hantés, des mondes vaporeux où des cités rêvées s'engloutissent dans la mer, "in a fairy land with dim vales and shadowy woods".
Toujours selon lui, la mélancolie est le plus légitime des sentiments poétiques, et il l'a rendu comme personne, mais c'est effectivement au détriment d'autres sentiments. Les personnages de Poe sont irrémédiablement enfermés dans leur mélancolie, peu accessibles au monde réel, aux humains qui ne sont pas l'être aimé perdu, et à l'action.

C'est dû certainement au caractère de l'auteur, et aux aléas de sa vie, mais aussi probablement à une réaction contre la poésie américaine de son temps, qui se voulait très morale, respectable et didactique, et toujours au service d'un noble but. Voici ce que dit Poe, par contre :

"Beyond the limits of beauty the province of poetry does not extend. Its sole arbiter is taste. With the intellect or the conscience it has only collateral relations. It has no dependance, unless incidentally, upon either duty or thruth."

Maintenant, en ce qui concerne la poésie en langue étrangère, la question est toujours la même : faut-il la lire en traduction (quand elle existe), faire l'effort de la lire en langue originale (quitte à ne pas tout comprendre), ou carrément faire l'impasse ?

Dans le cas de Poe, nous avons la chance d'avoir des traductions dont certaines sont l'œuvre de poètes illustres. Prenons le cas du poème le plus célèbre de Poe : "The Raven", ou "Le Corbeau".


Voici une traduction des deux premières strophes par Stéphane Mallarmé :

Une fois, par un minuit lugubre, tandis que je m’appesantissais, faible et fatigué, sur maint curieux et bizarre volume de savoir oublié, — tandis que je dodelinais la tête, somnolant presque, soudain se fit un heurt, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre, — cela seul et rien de plus.

Ah ! distinctement je me souviens que c’était en le glacial Décembre : et chaque tison, mourant isolé, ouvrageait son spectre sur le sol. Ardemment je souhaitais le jour — vainement j’avais cherché d’emprunter à mes livres un sursis au chagrin — au chagrin de la Lénore perdue — de la rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore : — de nom pour elle ici, non, jamais plus !

Pour comparer, voici maintenant traduction du même extrait par Charles Baudelaire :

Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, – murmurai-je, – qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela et rien de plus. »

Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, – et qu’ici on ne nommera jamais plus.

Un autre poète français, Maurice Rollinat, s'est essayé à une traduction en vers :

Vers le sombre minuit, tandis que fatigué
J’étais à méditer sur maint volume rare
Pour tout autre que moi dans l’oubli relégué,
Pendant que je plongeais dans un rêve bizarre,
Il se fit tout à coup comme un tapotement
De quelqu’un qui viendrait frapper tout doucement
Chez moi. Je dis alors, bâillant, d’une voix morte :
« C’est quelque visiteur – oui – qui frappe à ma porte :
C’est cela seul et rien de plus ! »

Ah ! très distinctement je m’en souviens ! c’était
Par un âpre décembre – au fond du foyer pâle,
Chaque braise à son tour lentement s’émiettait,
En brodant le plancher du reflet de son râle.
Avide du matin, le regard indécis,
J’avais lu, sans que ma tristesse eût un sursis,
Ma tristesse pour l’ange enfui dans le mystère,
Que l’on nomme là-haut Lenore, et que sur terre
On ne nommera jamais plus !

Je serais curieux de connaitre votre avis. Personnellement, je préfère le travail de Baudelaire, mais est-ce qu'une traduction peut vraiment rendre justice à la poésie originale ? L'ambiance y est, certes, mais il manque cette musique qui est un élément si important chez Poe (sa définition de la poésie est d'ailleurs "the rhythmical creation of beauty"). Une traduction, C'est presque comme si on avait une chanson sans la musique. Evidemment, pour lire en anglais et apprécier la musicalité, il faut au moins avoir de bonnes notions de la prononciation de cette langue.

Voici le début du texte de Poe. Déjà rien que le premier vers a un rythme et une musicalité incomparable :

Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary,
Over many a quaint and curious volume of forgotten lore,
While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,
As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.
"'Tis some visitor", I muttered, "tapping at my chamber door —
Only this, and nothing more."

Ah, distinctly I remember it was in the bleak December,
And each separate dying ember wrought its ghost upon the floor.
Eagerly I wished the morrow; — vainly I had sought to borrow
From my books surcease of sorrow — sorrow for the lost Lenore —
For the rare and radiant maiden whom the angels name Lenore —
Nameless here for evermore.

Personnellement, mes poèmes préférés sont les derniers. Je trouve "Annabel Lee" particulièrement irrésistible. C'est le dernier poème terminé par Poe, qui fut publié deux jours après sa mort.
On y retrouve encore un amour idéalisé, d'une force peu commune. En fait, le narrateur donne à penser que ce n'est pas seulement de l'amour, mais de l'adoration qu'il éprouve pour Annabel Lee, ce qui peut-être, n'est possible qu'après sa mort. Il admet que Annabel et lui étaient deux enfant quand ils tombèrent amoureux, mais son explication enfantine que des anges l'ont tuée par jalousie suggère qu'il n'a pas beaucoup grandi depuis. Les répétitions de cette explication me font encore penser qu'il essaie de rationaliser un sentiment excessif de perte ; mais les répétitions à travers le poème ont aussi pour effet de créer un sentiment de tristesse infinie.
Contrairement à "The Raven", dans lequel le narrateur croit qu'il ne sera "plus jamais" réuni avec son amour, celui d'Annabel Lee essaie de se convaincre qu'ils se retrouveront, et que même les démons ne pourront plus séparer leurs âmes (ce qui peut être considéré chez Poe comme un exceptionnel élan d'optimisme).

Pour la petite histoire, à ce qu'on dit, "Annabel Lee" aurait servi d'inspiration à Vladimir Nabokov, spécialement pour son roman Lolita. A l'origine, Nabokov aurait d'ailleurs intitulé son roman "The Kingdom by the Sea".
Pour les rockers du site, Marianne Faithfull a enregistré une lecture du poème sur le disque "Closed On Account Of Rabies". Sur le même album, Jeff Buckley récite "Ulalume". Vous pouvez me l'offrir pour Noël.

En fait, j'ai essayé d'en trouver une version lue sur internet, et j'en ai effectivement trouvé une ribambelle (pas celle de Marianne, toutefois), mais j'ai été surpris qu'aucune ne soit à mon goût. Entre le vieil acteur de théâtre récitant d'une voix caverneuse en reprenant son souffle entre chaque vers, le jeune proto-punk se dodelinant dans sa cave une bougie à la main, et le beau gosse s'arrêtant après chaque strophe pour faire un clin d'oeil à la caméra, parce qu'il a bien saisi lui aussi tout l'impact potentiel de Poe au niveau midinettude, toutes ces versions étaient plus ridicules les unes que les autres. C'est que peut-être, ces poèmes ne sont pas vraiment faits pour être lus, que leur musique secrète est inaccessible à la voix humaine, et que ce n'est qu'au fond de son âme qu'on peut en ressentir toute la mélancolie.

It was many and many a year ago,
In a kingdom by the sea,
That a maiden there lived whom you may know
By the name of Annabel Lee;
And this maiden she lived with no other thought
Than to love and be loved by me.

I was a child and she was a child,
In this kingdom by the sea:
But we loved with a love that was more than love —
I and my Annabel Lee;
With a love that the winged seraphs of heaven
Coveted her and me.

And this was the reason that, long ago,
In this kingdom by the sea,
A wind blew out of a cloud, chilling
My beautiful Annabel Lee;
So that her highborn kinsmen came
And bore her away from me,
To shut her up in a sepulchre
In this kingdom by the sea.

The angels, not half so happy in heaven,
Went envying her and me —
Yes! — that was the reason (as all men know,
In this kingdom by the sea)
That the wind came out of the cloud by night,
Chilling and killing my Annabel Lee.

But our love it was stronger by far than the love
Of those who were older than we —
Of many far wiser than we —
And neither the angels in heaven above,
Nor the demons down under the sea,
Can ever dissever my soul from the soul
Of the beautiful Annabel Lee:

For the moon never beams, without bringing me dreams
Of the beautiful Annabel Lee;
And the stars never rise, but I feel the bright eyes
Of the beautiful Annabel Lee;
And so, all the night-tide, I lie down by the side
Of my darling — my darling — my life and my bride,
In her sepulchre there by the sea,
In her tomb by the sounding sea.

Desire (Bob Dylan)

A long time ago, I was driving on a highway,
Not the 61 though, and not in a Buick.
Heading to some gloomy european town,
I wished for cheap booze and unlikely love.

The first Zaphmobile was a small Fiat car,
Worn out, unsafe, and half-eaten by rust,
"But she has a twin carburator" the dealer had boasted.
I had no clue what it was, but that made me buy her.

I had to drive real slow, otherwise the fuckinburator
Or whatever it was, made so much noise
I could not hear Dylan singing
On the auto-reverse Harry Moss deck :

I laid on a dune, I looked at the sky,
When the children were babies and played on the beach.
You came up behind me, I saw you go by,
You were always so close and still within reach.

All of a sudden, there was a shape in the dark
Standing still in the middle of the road.
It was a girl, looking straight at my car, not moving a toe.
I braked like mad, then she went quietly around
to the passenger door, and sat besides me.

Sara, Sara,
Whatever made you want to change your mind?
Sara, Sara,
So easy to look at, so hard to define.

"Hey", she said, hearing the music,
"That's my favorite record, and my favorite song !
I'm called Sarah too, but with an 'h'.
Wherever you go, I will go too."

I can still see them playin' with their pails in the sand,
They run to the water their buckets to fill.
I can still see the shells fallin' out of their hands
As they follow each other back up the hill.

She didn't talk much. She only told me
She had just dropped her boyfriend earlier today.
She was from a nordic country, can't remember which one.
They were travelling south, but she would continue alone,
He was such a little bastard.

Sara, Sara,
Sweet virgin angel, sweet love of my life,
Sara, Sara,
Radiant jewel, mystical wife.

Sleepin' in the woods by a fire in the night,
Drinkin' white rum in a Portugal bar,
Them playin' leapfrog and hearin' about Snow White,
You in the marketplace in Savanna-la-Mar.

She knew all the songs by heart,
And she sang along with Dylan,
For one hour or more. She had a lovely voice.
I joined when I could, I knew only some words :

Sara, Sara,
It's all so clear, I could never forget,
Sara, Sara,
Lovin' you is the one thing I'll never regret.

I can still hear the sounds of those Methodist bells,
I'd taken the cure and had just gotten through,
Stayin' up for days in the Chelsea Hotel,
Writin' "Sad-Eyed Lady of the Lowlands" for you.

When we reached the town, she said "drop me at the station."
She had to go on with her trip, she said,
And would soon lie on the warm beaches of the South.
She leaned through the door, and gave me a long and soft kiss.
Then she walked toward the station, and didn't look back.

Sara, Sara,
Wherever we travel we're never apart.
Sara, oh Sara,
Beautiful lady, so dear to my heart.

How did I meet you? I don't know.
A messenger sent me in a tropical storm.
You were there in the winter, moonlight on the snow
And on Lily Pond Lane when the weather was warm.

Each time I play this record, I think I can still hear Sarah's voice.
Sarah, oh Sarah, sometimes I think that
Not loving you is the one thing I will ever regret.
I wonder if you remember me the way I remember you.
Probably not ; how stupid of me !

Sara, oh Sara,
Scorpio Sphinx in a calico dress,
Sara, Sara,
You must forgive me my unworthiness.

Now the beach is deserted except for some kelp
And a piece of an old ship that lies on the shore.
You always responded when I needed your help,
You gimme a map and a key to your door.

Today, as I'm driving to the beach, I remember.
The Zaphmobile has changed, and me too.
And two little voices from the back seats
Are singing with the tune, words they don't understand :
"C'est là, c'est là ! Donne un valif, donne un vago."
Then, they laugh, and I smile at them in the rear-view mirror.

Sara, oh Sara,
Glamorous nymph with an arrow and bow,
Sara, oh Sara,
Don't ever leave me, don't ever go.


Le cas des jumeaux Waldemar - 5


Lire les parties 1, 2, 3, 4

Cher Docteur Strauss,

je sais que vous êtes un homme bon, et que vous avez fait de votre mieux pour nous aider. Loin de moi l'idée de vous porter grief de ce qui s'est passé. Au contraire, connaissant un peu votre caractère, je soupçonne que vous pourriez nourrir quelque culpabilité à notre égard, mais je vous assure qu'elle serait sans réel fondement.

En réalité, je crois que tout ceci se serait passé de toute manière, avec ou sans votre intervention. J'ai tendance à penser que nous possédions en nous depuis toujours le germe qui devait conduire à notre séparation. En fait, je l'ai toujours senti -et craint, même bien avant que mon frère n'affirme sa volonté d'indépendance.

Avions-nous seulement le droit de vivre ? Je suis de moins en moins enclin à le penser. Normalement, des embryons affectés d'une difformité comme la nôtre devraient être évacués naturellement. C'est comme si en vivant, nous avions bravé un interdit, et qu'il fallait bien qu'un jour ou l'autre, cela se retourne contre nous, et que la nature reprenne ses droits.
Je pense que Otto aussi le sentait, et que nous avons tenté, chacun à notre manière, de vivre le mieux possible avec ce paradoxe.

Vous savez, quand j'ai repris peu à peu conscience, seul en salle de réveil, je me suis immédiatement senti étrangement petit et frêle, comme diminué. J'avais été placé sous respiration assistée. D'imposants tuyaux sortaient de mon corps et étaient reliés à... une machine. Moi qui avait passé ma vie relié à un être humain, j'étais maintenant relié à une machine ! Même si cet état était temporaire, il ne m'inspira que de l'horreur.

Quand plus tard, le docteur Bernstein m'apprit que Otto était décédé pendant l'opération, je reçus le coup de grâce. Je sentis s'abattre sur moi tout le poids d'une solitude insupportable. Je compris que même si l'opération m'avait donné un corps pour moi seul, elle m'avait aussi enlevé une partie beaucoup plus importante de moi-même. J'étais défini par la relation que j'avais tissée avec Otto, et sans elle, la vie n'avait plus aucun sens.

Je sais maintenant que pour moi aussi, la vie se termine ; je la sens décliner en moi chaque jour, et c'est aussi bien comme cela. Attachés ou séparés, il n'y avait pas de place pour nous dans ce monde.

Je vous prie, cher docteur Strauss, de ne pas chercher à me revoir. Je vous remercie encore de votre bonté, mais désormais, il n'y a plus rien que vous puissiez faire pour moi.

Votre dévoué,
Hans Waldemar


Cette lettre, monsieur Zaphod, comme vous pouvez le constater, je suis encore capable de la citer au mot près.

Le docteur Bernstein considérait son opération comme un succès. Cinquante pourcent de réussite pour une telle opération représentait pour lui un taux plus qu'honorable.
En homme de parole, le docteur Bernstein voulut m'associer à son "succès", mais je refusai.
De toute manière, cette tentative ne lui valu que quelques entrefilets dans la presse médicale. Voilà ce qu'étaient pour le monde le destin des jumeaux : un cas médical sans beaucoup d'intérêt, une statistique.
Leur mère et moi étions sans doute les deux seules personnes pour qui ils aient jamais eu une existence réelle. C'est peut-être pour cela que je ne peux m'empêcher de parler d'eux : ils méritaient mieux que leur vie, mieux qu'une ligne perdue dans un tableau de chiffres.

Je pense que peut-être, avec du temps et de la patience, j'aurais pu aider Hans à se reconstruire une personnalité. Mais celui-ci ne désirait plus me voir, et je considérais que j'avais déjà suffisamment interféré avec son destin.

Quelques semaines après la lettre de Hans, j'en reçus une autre, de sa mère, cette fois. Très laconique, elle m'annonçait en quelques phrases sèches la mort de Hans -de chagrin, affirmait-elle.
Est-ce réellement le désespoir et la solitude qui ont tué Hans, plutôt que les suites de l'opération ? Il est impossible de le savoir ; et je crois d'ailleurs que je préfère l'ignorer.


Et foilà, gèr môzieur Savôt, gomment ze dermine la drisde hizdoire tes jumeaux Waldemar.


Plus tard dans la soirée, j'ai enfin eu l'occasion de parler quelques instants avec Kathy.

- Dis-donc, j'ai eu une conversation très intéressante avec le docteur Strauss. Il m'a raconté une histoire terrible.

- Tu as parlé avec qui, dis-tu ?

- Avec Strauss. Ça t'étonnes ? Il est finalement plus bavard qu'il n'y paraît.

- Mais je ne connais pas de Strauss ! Qui est-ce ?

- Eh ! C'est le type qui est assis là au bout... attends, il a du se lever. Tu sais, un psy, la soixantaine, barbu, avec un accent allemand très fort.

- Non, vraiment, je ne vois pas de qui tu parles.

- Tu te moques de moi !

- Mais non, je t'assure !

- Ecoute, je le retrouve et je te l'amène. J'aimerais tirer ça au clair.

Mais j'ai eu beau chercher partout, je ne l'ai pas retrouvé. J'ai aussi interrogé le mari de Kathy et leurs parents, mais personne ne semblait connaître un docteur Strauss.
Il paraît qu'il y a des gens qui s'immiscent dans les fêtes de mariage, comptant sur la foule de parents éloignés dont on ne sait plus exactement qui ils sont, pour profiter d'un bon repas à l'oeil en toute discrétion...

Je me suis promis une chose, en tout cas : la prochaîne fois que je serai invité à une fête, je prêterai plus d'attention aux convives. Après tout, il y en a peut-être qui ont des choses dignes d'intérêt à raconter.

FIN